‹ L'habitude et l'instinct [electronic resource]Chapitre 4 sur 62 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

« L'habitude se forme peu à peu par suite d'un mouvement qui n'est pas naturel et inné, mais qui se répète fréquemment. »

Si grande que soit l'autorité d'Aristote et si vraie que cette définition puisse paraître au .premier abord, il y a lieu d'en corriger quelques imperfections. Il n'est pas évidemment nécessaire que le mouvement qui est devenu ou deviendra une habitude, soit toujours répété, c'est-à-dire reproduit plus ou moins fréquemment après avoir cessé d'être. La continuité ou la prolongation d'un mouvement, d'une action, d'une impression, d'un état quelconque est aussi propice que la répétition à engendrer l'habitude. Car, entre une action ou un état répété et un état ou une action prolongée, il n'y a de différence que dans les intervalles qui brisent la continuité dans le temps de cette action ou de cet état. De telle sorte qu'une manière d'être qui ne se serait produite qu'une seule fois, mais qui se serait prolongée pendant une durée d'un jour, équivaut naturellement à la production vingtquatre fois répétée à des intervalles quelconques du même état durant une seule heure. Il n'est même pas

improbable que la continuité sans . intermittence d'une manière d'être ou d'agir soit plus favorable que la répétition à la formation d'une habitude, chaque intervalle pouvant diminuer, sinon détruire l'effet du passé, d'autant plus sensiblement qu'il aura été plus long. Peut-être enfin faut-il ajouter à la répétition ou à la prolongation du mouvement, comme une cause aussi puissante de l'habitude, l'intensité du mouvement, la vivacité de l'impression ou l'énergie de l'effort.

Ainsi modifiée, la définition d'Aristote n'est pas encore satisfaisante.

En effet ne peut-on pas en renverser les termes, et, au lie u de dire que l'habitude résulte de la fréquente répétition d'un même mouvement , n'est-il pas au moins aussi vrai et même plus manifestement exact de dire que la répétition fréquente d'un même acte est un effet de l'habitude? Ainsi cette définition, devenue banale, serait une sorte de paralogisme ou de définition réciproque, comme parlent les logiciens; la cause y serait prise pour l'effet et l'effet pour la cause; l'habitude serait expliquée par ia répétition du mouvement et la répétition le serait à son tour par l'habitude.

Sans doute une habitude définitivement contractée et devenue, selon le proverbe, une seconde nature, a été le plus souvent formée longuement et lentement par la répétition fréquente d'une même action ou la durée continue d'une même manière d'être. Mais la fréquence de la répétition ou la longue durée de la continuité ne sontelles pas les causes de la force, de l'intensité de l'habitude, plutôt que de l'habitude elle-même et de son essence intime? Une habitude n'est pas quelque chose de fixe et d'absolu, qui soit tout-à-fait ou qui ne soit pas du tout; c'est au contraire quelque chose de variable et de relatif. Entre ces deux points extrêmes, l'absence totale ou le néant de l'habitude et le despotisme d'une habitude invétérée, entre l'homme qui n'a pas accompli uneseu e fois une telle action et l'homme qui ne peut s empêcher de répéter cette action habituelle, il y a toute une série de degrés intermédiaires, correspondant avec

plus ou moins d'exactitude à tous les nombres qui séparent zéro de la somme des actes répétés par celui qui est tombé à jamais sous l'empire de l'habitude. Ce dernier terme n'est que l'apogée de l'habitude, mais l'habitude existe déjà, avant d'avoir acquis cette puissance irrésistible. Elle est, plus vieille ou plus jeune, plus forte ou plus faible, à mesure que la même action se répète; mais elle est, à un degré quelconque de puissance et de formation, dans les actes antérieurs. Ce qu'engendre bien certainement la répétition, c'est donc la force de l'habitude; mais ce qu'il y a d'essentiel dans l'habitude, ce qui la constitue habitude à un degré quelconque de force ou de faiblesse, et non une habitude invétérée, est ce bien la répétition d'un même acte? Quoiqu'il puisse le sembler tout d'abord, un examen plus attentif corrige cette manière de voir et prouve même qu'elle implique contradiction.

J'ai accompli un même mouvement, une même action dix, cent, mille fois, je veux dire un nombre de fois plus que suffisant pour en engendrer en moi l'habitude. Lorsque j'exécute ce mouvement, en ce moment même, pour la mille et unième fois, je l'exécute donc par habitude, à savoir parce que je l'ai déjà mille fois accompli; c'est-àdire encore que mon mouvement actuel a sa raison d'être et comme sa cause dans les mille mouvements antérieurs et tous semblables. Mais n'en est-il pas exactement de même de chacun de ces mouvements antérieurs que du mouvement actuel? Chacun n'a-t-il pas sa raison d'être dans tous ceux qui l'ont précédé, le dixième dans les neuf autres et le troisième dans les deux premiers? Chaque mouvement qui vient s'ajouter à d'autres et grossir la somme du passé ajoute quelque chose à la puissance de l'habitude, engendre ou prépare l'avenir et explique le mouvement qui suivra, parce qu'il est expliqué lui-même par le passé et causé par les mouvements antérieurs. Cette vertu productrice de l'avenir, qu'il possède plus grande que l'acte immédiatement antérieur, il n'en tient de lui-même qu'une faible part; le reste lui est transmis par le précédent, qui en a reçu à son tour la

meilleure partie du mouvement antérieur qu'il répète et qui l'explique. Mais le second mouvement, qui ne peut résulter d'une répétition, puisqu'il n'a été précédé que d'un acte unique et premier dont il est iui-même la répétition, qui peut cependant expliquer le troisième et lui transmet, pour être indéfiniment augmentée, la force génératrice de l'habitude, quelle est à lui sa raison d'être et d'où lui vient sa puissance de préparer l'acte futur? Il faut de toute nécessité reconnaître qu'elles sont dans le premier acte, que le second est déjà, pour une part si faible que l'on voudra, un effet de l'habitude, sans qu'il résulte cependant de la répétition plus ou moins fréquente d'un même mouvement; mais qu'il suffit d'un premier mouvement pour créer le germe d'une habitude, auquel chaque mouvement ultérieur ajoutera quelque nouveau développement.

Seul, le premier mouvement qu'aucun autre n'a précédé, qui n'en répète aucun autre, quelle que soit d'ailleurs son origine, ne doit rien à l'habitude. C'est à lui, au contraire, que l'habitude doit sa naissance; c'est lui qui possède primitivement la vertu de préparer, de susciter, de faciliter les suivants. En effet, s'il n'a fias cette vertu, s'il n'est pas, au moins en partie, la raison du second mouvement, celui-ci, étant exclusivement le produit du hasard ou de la volonté et tout à fait indépendant du premier, sera lui-même comme s'il était premier et le sera en réalité; il sera donc aussi impuissant que le premier l'était lui-même. En vain mille autres actes, produits on ne sait comment, succéderont au second, sans plus se causer les uns les autres que le second n'est causé par le premier; toujours semblables, ils n'en seront pas moins toujours nouveaux, et cette longue repétition de mouvements identiques s'écoulera sans jamais devenir ou engendrer une habitude.

Dire que nous accomplissons un acte que nous avons déjà cent fois accompli, par cela même que nous l'avons accompli cent fois, que nous répétons ce que' nous avons déjà fait, par cela seul que nous l'avons déjà fait, cela paraît moins l'explication suffisante que la simple

constatation d'un fait. Il faut pourtant reconnaître que cette raison si imparfaite et si peu raisonnable est en même temps bien puissante, car c'est là l'unique motif de beaucoup d'actes, et des plus importants, des êtres les plus intelligents. Dans une assemblée politique ou dans un tribunal, lorsque tout autre motif de décision fait défaut, il en est un que l'on invoque toujours et que l'on ne manque jamais de suivre, c'est le précédent. C'est-à-dire que les intelligences les plus raisonnables, et dans les actions les plus graves, prennent pour raison d'agir une seconde fois, qu'elles ont agi de même une première. C'est-à-dire encore que le premier fait, quelle qu'ait été sa raison d être, devient la raison d*être des suivants; le précédent devient loi ou acquiert la force d'une loi; le passé régit l'avenir.

La première action est donc tout ce que l'on voudra, volontaire, réfléchie, spontanée, instinctive, tout, excepté l'effet de l'habitude; mais elle est, au contraire, la mère de l'habitude, qui naît d'elle et commence avec le second mouvement. On peut même dire que non-seulement la première action donne naissance à l'habitude et en porte le germe dans son sein, mais qu'elle en est elle-même l'embryon primitif, proies sine maire creata. qui se développe et se fortifie peu à peu par. la répétition des actes et, comme la renommée, vires acquirit eundo.

Il est facile d'en donner quelques exemples; je les tire de la mémoire. Dugald Stewart considérait l'habitude comme un résultat de l'association des idées ou des phénomènes; c'était confondre l'effet avec la cause. Il voyait bien qu'il existe entre ces deux choses la plus étroite parenté, que l'habitude et l'association des idées ou des mouvements sont des phénomènes semblables, et même identiques, que l'un est seulement plus général, tandis que l'autre n'est qu'une espèce ou une particularité du premier. Mais il n'avait pas vu que c'est précisément l'association des idées ou des mouvements qui n'est qu'une des formes les plus fréquentes et les plus remarquables de l'habitude.

On sait quel procédé emploie l'écolier pour apprendre,

comme on dit, sa leçon par cœur et la pouvoir réciter couramment. Ce procédé est de tous points conforme à la définition que donne Aristote de l'habitude. Il lit et relit un passage de Cicéron ou de Virgile; après cette lecture, plus ou moins souvent répétée selon les facultés de sa mémoire, il sait et récite sa leçon sans faute et sans hésitation. C'est-à-dire qu'il a contracté l'habitude plus ou moins durable d'associer les unes aux autres, dans son esprit ou sur ses lèvres, les idées ou les paroles de l'orateur ou du poète. Mais, si cette habitude est complètement acquise après la vingtième lecture, elle existe un peu moins parfaite après la dix-neuvième et de plus en plus défectueuse après chacune des lectures précédentes. Seule, la première lecture a trouvé l'esprit de l'enfant pareil à une table rase ; mais sur cette table elle a déjà laissé quelques traces, si confuses et si peu profondes que l'on voudra. Sinon, s'il ne reste absolument, pendant une durée si courte que ce soit, aucun vestige d'une seule lecture, une seconde sera pour l'enfant aussi nouvelle que la première, par conséquent aussi fugitive et inféconde, et cette table rase ne deviendra jamais les tablettes de la mémoire.

Il y a plus; il est encore possible que l'habitude, au lieu de naître obscure et enveloppée sous la forme incertaine d'un imperceptible rudiment, pour grandir peu à peu par la répétition des actes, apparaisse déjà manifeste et durable avec une force que n'augmenteront ou n'affaibliront sensiblement ni le temps, ni la répétition, ni l'inaction, dès une première et unique impression. En effet, nous n'avons pas toujours besoin, comme cet écolier, de nous répéter à nous-mêmes un même vers ou un même refrain, pour nous en souvenir longtemps ou à jamais. Il suffit qu'une chose nous ait frappés par sa beauté ou son étrangeté ou par tout autre caractère, qu'elle ait produit en nous une grande douleur, une vive joie, une forte impression, de quelque nature qu'elle soit, pour que cette chose soit gravée dans notre mémoire, non comme sur la cire, mais comme sur l'airain, pour que l'image en soit toujours prête à apparaître à l'occa-

sion avec les plus vives couleurs et le cortège, devenu habituel, des sentiments et des idées qui en ont accompagné la première impression.

« Une hirondelle, dit Aristote,ne fait pas le printemps, ni une seule bonne action, la vertu. » Mais un seul acte suffit au moins pour créer le germe d'une habitude. Ce premier acte est comme le branle indispensable qui tire le mobile de son repos; le reste n'est plus qu'une continuation, une propagation, une accélération du mouvement primitif. Et, si le proverbe est vrai : dimidium facti qui cœpit habet, un premier mouvement, une première action est la moitié d'une habitude. Enfin, si, en général, une fois n'est pas coutume, si un seul acte ne peut le plus souvent qu'ébaucher l'habitude, parfois cependant il la crée de toutes pièces et pour la vie.

Donc, ce qu'il faudrait connaître pour avoir le secret de l'habitude, c'est d'où vient à un premier mouvement cette vertu singulière de faciliter un acte semblable, de préparer ou de provoquer sa propre répétition, de se reproduire et de créer l'avenir.

Tout fait, tout mouvement dans la nature ne possède pas cette venu. De tout temps on a remarqué que l'habitude n'a point de place dans le monde inorganique. « On aurait beau jeter mille fois une pierre en l'air, dit encore Aristote, elle n'y montera jamais sans une force qui la pousse. » C'est une remarque importante à plus d'un titre. Disons d'abord, en passant, que ce fait incontesté devrait être sérieusement médité par ceux des savants de nos jours qui prétendent effacer toute limite réelle entre les êtres bruts et les êtres vivants. Si Ja vie n'était qu'une manifestation supérieure des forces mécaniques, physiques ou chimiques de la nature, il faudrait trouver dans le règne inorganique au moins les premiers rudiments de l'habitude, ou bien il faudrait expliquer comment un phénomène, une loi, un élément aussi considérable peut apparaître tout à coup à ce degré de l'échelle des êtres, sans avoir sa raison ni dans les degrés inférieurs, ni dans quelque nature toute spéciale des êtres vivants. Tant qu'on n'aura pas rattaché l'habi-

tude aux phénomènes ordinaires de la mécanique ou de la chimie, elle devra demeurer, pour tout esprit aussi ami des faits positifs qu'ennemi des hypothèses aventureuses, comme une des barrières qui, dans l'état actuel de la science, séparent le monde des corps, bruts du monde des êtres vivants. Si au contraire, d'accord avec l'expérience, on distingue fortement ces deux mondes, la présence de l'habitude dans le second peut demeurer inexpliquée et marquer une lacune dans la science, mais elle n'a rien de contradictoire, ni de surprenant ; car il est naturel et compréhensible que dans un monde nouveau de nouveaux phénomènes se produisent. On devra seulement chercher cette explication, et il n'est pas impossible que, sans nous la révéler tout entière, la société constante de l'habitude et de la vie nous aide à en découvrir quelques mots.

En efîet, cette remarque si simple, que l'habitude n'a point de prise sur les corps inorganiques, indique tout au moins qu'il faut chercher la raison de l'habitude dans quelque condition de l'organisation ou de la nature des êtres vivants.

Concevoir comment un minéral est incapable d'habitude n'équivaut certainement pas à comprendre comment un vivant en est capable. Peut-être cependant, si je m'explique comment une pierre n'acquiert pas l'habitude de monter ou de rester dans les airs, serai-je plus près de concevoir comment un vivant peut acquérir une habitude.

Un mobile est mis en mouvement, la terre est lancée dans l'espace; aucune autre impulsion ne vient-elle s'ajouter à la première, la contrarier, en changer la direction, la terre roule éternellement dans l'espace toujours béant devant elle, sans accélération ni ralentissement : c'est la loi. Si, après quelques jours ou après des siècles, elle était tout-à-cpup arrêtée dans sa course, elle demeurerait éternellement en repos : c'est encore la loi. Si enfin, au lieu de graviter toujours dans le vide complaisant des cieux, la force qui a mis la terre en mouvement l'avait lancée, comme la pierre jetée par la main

d'un enfant, dans une atmosphère résistante, cette résistance, si faible qu'elle fût, étant une seconde force qui s'opposerait continuellement à l'action momentanée de la première, la terre, docile à cette seconde force aussi bien qu'à l'autre, obéirait à toutes deux à la fois; la prolongation durant un temps déterminé de son mouvement constamment ralenti jusqu'à mourir dans le repos, serait le signe et le résultat complexe de sa double obéissance. C'est toujours la loi et la même loi. C'est que le mobile n'est point moteur, ni des autres, ni de lui-même; à l'opposé du fameux xtvoïïv &»mfeê§ d'Aristote, la terre n'est qu'un mobile incapable de mouvoir.

Le mobile est inerte, il est indifférent au mouvement et au repos. C'est pour cela qu'il est incapable d'habitude, car l'habitude est précisément le contraire de l'indifférence. En quoi que ce soit qu'elle consiste, quelle que soit sa nature, de quelque façon qu'elle se forme, quelque imparfaites que soient les définitions qu'on en puisse donner , elle se révèle à tous les yeux par une plus grande facilité des mouvements habituels, et même par une disposition ou une tendance à reproduire les actes déjà exécutés. Or, comment un mobile, indifférent par sa nature au mouvement et au repos, pourrait-il accueillir l'un ou l'autre plus volontiers? Comment, incapable de produire le mouvement, serait-il capable de le reproduire? Comment de l'inertie pourrait-il sortir une force motrice ? Lorsqu'un moteur met en mouvement un mobile, le mouvement est le fait du moteur, l'acte lui appartient tout entier, le mobile n'en peut mais; c'est le cas de dire avec Malebranche : « il est agi. » Le mobile est emporté dans un mouvement qu'il subit, qui n'est pas vraiment sien, comme un grain de poussière dans un tourbillon; sa situation dans l'espace change, sa substance n'est pas atteinte, sa nature n'est pas modifiée, mais seulement ses rapports de position avec les autres mobiles S'il est vrai, comme l'affirme la science contemporaine, que tous les phénomènes de la nature, physiques ou chimiques, se réduisent au mouvement varié dans ses formes, et que le mouvement ne sorte pas spontanément

du sein inerte du mobile, on comprend que l'habitude n'ait pas de place dans le monde inorganique. S'il est vrai, comme nous autorise à le croire l'impuissance où est la même science de ramener au mouvement la vie et la pensée, que la vie et la pensée sont des faits d'une autre nature, soumis à des lois spéciales et supérieures, on commence à concevoir que les êtres vivants puissent être capables d'habitude, tandis que les corps bruts ne le sont pas.

C'est encore Aristote qui a dit : l'expérience constate qu'il y a des choses qui se meuvent elles-mêmes, qui ont en elles le principe actif du mouvement, la cause motrice, tandis que les autres n'en ont que le principe passif, la mobilité; ce sont les êtres vivants. Un vivant, en effet, n'est plus seulement un mobile, mais un moteur et de lui-même et d'autrui. Sans doute il ne se meut pas sans être sollicité, au moins une première fois, à se mouvoir par quelque influence étrangère; mais, quand il est en mouvement, ce mouvement est sien, c'est lui-même qui se le donne. La spontanéité n'exclut pas la passivité qui fournit l'occasion d'entrer en exercice ; mais, cette occasion offerte, cette provocation au mouvement une fois subie, de quelque part qu'elle vienne, c'est le vivant qui déploie son énergie intérieure et est le véritable auteur de sa propre modification. On ne comprenait pas que la terre, si elle venait à être arrêtée dans l'espace, pût sortir de son repos et fournir une fois de plus la même carrière, tant que la même puissance qui l'a lancée une première fois dans le vide ne lui imprimerait pas une seconde fois le même mouvement, la même vitesse et la même direction, parce qu'elle n'est qu'un mobile inerte. Mais, si la terre était un moteur, capable d'entrer spontanément en mouvement, si le mens agitât molem était une vérité, on concevrait déjà mieux qu'elle pût reprendre après une halte sa course tant de fois séculaire, et, passant avec le même élan par les mêmes points du ciel, suivre ses propres traces.

Cependant la spontanéité d'un être ne suffit pas à expliquer comment il acquiert l'habitude de faire ce qu'il a

déjà fait; elle explique seulement et en partie la possibilité pour cet être d'acquérir l'habitude, puisqu'elle en est une condition essentielle.

« Nul ne peut expliquer, dit Th. Reid, comment nous acquérons de la facilité ou du penchant à faire ce que nous avons souvent pratiqué. » La dernière raison des choses nous échappe en effet le plus souvent, mais ce n'est pas un motif pour ne pas le poursuivre; car on peut au moins se rapprocher du but, s'il n'est pas permis de. l'atteindre, et faire reculer tant soit peu les limites de notre ignorance, ne fût-ce qu'en décrivant un peu plus exactement des faits déjà connus ou en les ramenant à des faits plus généraux.

^ Les corps bruts, incapables d'habitude, durent; la durée n'est pour eux que la continuité de l'existence, et d'une existence monotone que distinguent seules les alternatives du mouvement et du repos, de la vitesse et de la lenteur, les changements de situation et de direction en avant ou en arrière, sans fin visible, sans terme assignable. Le temps ne modifie pas leur nature, il ne change que les rapports de leurs éléments. Au fond ils demeurent les mêmes indéfiniment; la force inerte qui est en eux est invariable, stationnaire , toujours identique à elle-même; rien ne l'augmente, rien ne l'affaiblit, rien ne l'épuisé ou ne la lasse ; aussi l'éternité paraît-elle leur appartenir. La matière brute reçoit exactement, selon la capacité de sa masse ou de sa composition , le mouvement, la chaleur, l'électricité; elle les reçoit de même en tous temps et en tous lieux, si uniformément que l'on calcule à l'avance et infailliblement ce qu'il faut de charbon pour élever d'un degré la température d'un mètre cube d'eau, ce qu'il en faut pnur soulever à un mètre audessus du sol un poids de cent kilogrammes. Jamais d'élan spontané, jamais de refus, jamais de caprice ; ne craignez pas que le phénomène fasse défaut, si vous tentez l'expérience; n'espérez pas non plus qu'il varie le moins du monde, que la capacité de mouvement ou de chaleur augmente ou diminue.

Les êtres vivants ne persistent pas seulement dans

l'existence , ils se développent, ils croissent; leur être, leur puissance, au lieu de durer toujours la même, uniforme et stationnaire, s'augmente ou s'amoindrit ; elle semble même, tant la spontanéité en est évidente, capricieuse dans ses allures. Une telle quantité de potasse absorbe une telle quantité de vapeur d'eau, aujourd'hui comme hier, comme toujours; mais qui mesurera la quantité de nourriture ou de boisson que supportera aujourd'hui mon estomac, quelle quantité de calorique il faut dépenser pour réchauffer mes membres quand je grelotte de la fièvre? Qui me dira comment le remède qui me sauve tue mon voisin et le régime qui le fortifie me débilite ; comment hier mon âme acceptait avec joie une sensation qui aujourd'hui l'importune et la réjouira encore demain ; comment hier mon esprit curieux et alerte cherchait et trouvait la vérité; comment, paresseux et rebelle aujourd'hui, il la dédaigne ou la repousse? Si le changement, à la surface, est la loi de tous les êtres, bruts ou vivants, si tout passe, comme disait Héraciite, il n'en est pas de même pour le fond des choses; sous cette surface changeante, le fond de la matière, son être et sa puissance, est immuable. Au contraire, l'énergie de la vie, de la pensée, de la volonté change continuellement, s'accroît ou s'affaiblit, avance ou recule, mais varie sans cesse. C'est la loi universelle et le caractère fondamental, non de l'être en général ou de tout être, comme on l'a dit souvent, mais seulement des êtres qui ne vivent pas, que la tendance à persister dans leur manière d'être. Le propre du vivant, de la plante qui végète ou de l'esprit qui pense, est de tendre au changement, de se développer sans cesse. 11 semble que le temps cesse de couler pour le cristal et qu'il s'immobilise comme lui. Il ne s'arrête jamais pour le vivant, et la vie marche avec la durée.. Le vivant naît, grandit et arrive à la mort par la maturité sans se ressembler jamais à lui-même. L'énergie vitale de l'embryon d'un jour est. autre que celle de l'octogénaire, homme ou plante; la raison du vieillard est autre que celle de l'enfant. La spontanéité du vivant est si manifeste qu'elle s'accuse aussi bien parla fatigue

et l'épuisement que par l'action et le progrès. Cbangnr et tendre au changement est si bien la loi de toute force vivante, que, quand elle ne s'accroît pas, elle décroît, ne pouvant demeurer stationnaire.

Simplifions les choses pour les éclaircir; ne tenons pas compte en ce moment de ces défaillances, de ces langueurs de la vie ou de la pensée, de ces retours en arrière, de ces décadences fortuites ou nécessaires; elles ne se représenteront que trop souvent pour embarrasser nos recherches. Ne considérons présentement que ce grand fait ou cette grande loi du développement ou du progrès "des êtres vivants.

L'habitude, — c'est le fait encore inexpliqué, mais incontestable, que constatait Th. Reid, — rend plus facile l'action déjà accomplie; elle est donc par cela même un des moyens et une des conditions naturelles et presque nécessaires du développement et du progrès. Cela est si vrai que, si l'on parcourt rapidement la série des êtres, on voit non-seulement que tous les êtres qui se développent dans la durée son t capables d'habitude, mais encore que ceux qui sont les plus capables d'habitudes plus fortes et plus nombreuses, dans la vie desquels l'habitude joue le plus grand rôle, sont aussi ceux dont le développement est le plus parfait et le progrès le plus visible. En d'autres termes, 1 habitude n'est pas seulement liée intimement à la vie et au progrès; elle est en raison proportionnelle du degré de la vie et de la possibilité du progrès chez les vivants. Elle apparaît avec la vie la plus humble dans les végétaux ; la culture ou l'acclimatation des plantes n'est pas autre chose que l'art de leur faire contracter certaines habitudes, utiles ou agréables à l'homme. L'arbre s'habitue à un autre sol, à d'autres cieux que ceux où il est né. Il n'est même pas besoin que cette acclimatation soit l'ouvrage de l'homme il semble que la vie elle-même soit une acclimatation naturelle, quand on voit, sur une quantité de germes que le vent disperse et dépose en un même sol, les uns périr parce qu'ils n'ont pu s'accommoder d'une nourriture trop rare, d'un soleil trop ardent, d'une trop grande humidité, d'autres au con-

traire croître et prospérer, parce qu'ils ont pu se plier aux conditions de leur vie végétative, d'autres enfin, qui ne se sont habitués qu'imparfaitement à leur milieu, s'étioler et languir. Chez les animaux, où à une vie nutritive déjà plus élevée s'ajoute la vie sensitive, l'habitude joue aussi un plus grand rôle. La domestication, l'apprivoisement de l'animal sont des degrés supérieurs à la culture du végétal et lui font contracter des habitudes plus évidentes, plus nombreuses et plus complexes. L'habitude peut même arriver chez la bête jusqu'à effacer en grande partie la nature. Et parmi les animaux, les plus capables d'habitude sont en même temps les plus élevés dans l'échelle animale et les plus capables de progrès. L'homme enfin, le plus parfait des vivants, chez qui la raison et la moralité s'ajoutent à la sensibilité et à la vie végétative, qui est, comme en fait foi l'histoire de l'humanité et de chaque individu, le plus capable de progrès, ne meut pas un membre, ne fait pas acte de raison ou de volonté que lhabitude n'ait sa part dans ce mouvement purement instinctif en apparence, dans ce jugement réfléchi, dans cette libre détermination. Chez l'homme l'habitude joue un rôle si considérable que ses facultés les plus belles, comme ses plus humbles puissances, demeurent inutiles, que la vie humaine n'est pas possible, que l'homme n'est pas viable, si l'habitude ne s'ajoute et ne supplée à la nature. Il semble donc bien que ce soit de ce côté, dans les conditions du développement progressif des êtres doués de vie, de sentiment ou de raison, qu'il faut chercher le comment et le pourquoi de l'habitude.

Tout vivant possède une énergie spontanée; mais le propre de toute force est de s'efforcer, de se déployer, de produire un effet : vivre, c'est agir. Pour ce principe de la vie ou de la pensée, agir n'est pas seulement sa nature, c'est un besoin. L'inaction lui est pesante et comme douloureuse, le repos prolongé devient inquiet, et le vivant éprouve ce que Maine de Biran nomme énergiquement un prurit d'agir, qu'il faut à tout prix satisfaire. Il aut dépenser en actes cette puissance ; mais, chose singulière et pourtant incontestable, à mesure qu'on la dépense,

cette énergie renaît et renaît plus vigoureuse, tandis qu'elle dépérit dans le repos; elle se consume à ne rien faire et se fortifie par l'action, comme une source qui se tarirait quand on n'y puiserait pas, et qui jaillirait plus abondante, quand on croirait l'épuiser. Il n'est question en ce moment ni de la fatigue, ni de la maladie, ni de la mort, qui viennent suspendre, troubler ou briser le développement du vivant, et dont la nécessité résulte de conditions spéciales. Sous cette réserve, le propre de toute force vivante est d'agir et de croître en agissant. Le développement et le progrès sont précisément cette amplification de la force capable d'agir, agissant et ayant agi.

Mais tout est déterminé dans le monde des faits ; c'est par une telle action déterminée que se déploie l'énergie du vivant, c'est la production de cet acte particulier qui la fortifie, c'est en tant qu'elle est capable de cet effet spécial que sa puissance est accrue par cet exercice spécial. Marcher fortifie les muscles du jarret et non les muscles du bras ; la main droite, et non pas la main gauche, profite de l'exercice de la main droite. Chaque acte spécial accroît précisément la puissance spéciale de le produire, organe ou faculté; digérer augmente la force digestive de l'estomac, digérer un tel aliment augmente cette force précisément pour cet aliment même. De même la faculté motrice s'accroît pour avoir mû, et la faculté d'un tel mouvement par la production de ce mouvement; la puissance de vouloir devient plus énergique par le fait d'avoir voulu, la puissance de vouloir ceci, par le fait d'avoir voulu ceci. En un mot, agir accroît la force d'agir dans son fond et sous sa forme présente, dans sa quantité et à la fois dans sa qualité, dans sa nature et en même temps dans sa direction actuelle. ^

Maine d« Biran a bien mis en lumière cette vérité, que tout effort, c'est-à-dire tout déploiement d'une énergie vitale, est une affaire de proportion entre la vigueur de l'énergie qui s'efforce et la résistance de l'obstacle. L'intensité de l'effort que déploie l'agent ou le vivant se mesure naturellement et rapidement sur l'intensité connue ou probable de cette résistance. Nous ne prenons

pas une massue pour tuer une mouche, mais un bœuf; voulons-nous soulever de terre un fardeau pesant, notre énergie tend tous les muscles au plus haut degré ; ne voulons-nous remuer qu'un fétu, c'est assez d'une contraction insensible de la moindre fibre. La preuve en est éclatante, quand nous nous sommes trompés dans notre calcul :1e fardeau que nous croyions léger était-il pesant, notre premier effort, trop faible, demeure impuissant, et il nous faut le monter une seconde fois à un plus haut ton ; au contraire, le croyant pesant, soulevons-nous un léger fardeau, nous trébuchons, parce que l'effort trop puissant que nous déployons n'est pas équilibré par la résistance attendue. Il résulte de là que, si la résistance opposée une première fois à l'énergie de l'agent par le point d'application de son effort demeure la même, semblable aux poids étalons dont on charge le plateau d'une balance, l'énergie du vivant, devenue plus forte par une 'première action, doit nécessairement triompher avec, un effort moindre d'une résistance qui ne s'est pas accrue, c'est-à-dire qu'elle doit exécuter plus facilement une même action la seconde fois que la première.

Il en résulte encore une autre conséquence. Si le propre de toute énergie spontanée est de tendre à l'action parce qu'elle est capable d'agir, cette impatience d'agir, cette tendance à l'acte est nécessairement d'autant plus grande que plus puissante est la force. Une force devenue plus puissante par une première action doit donc naturellement tendre davantage ? agir après avoir agi, en proportion même de l'augmentation de sa puissance. Et, si la première action a accru cette puissance, non-seulement dans sa quantité, mais aussi dans sa qualité, dans sa spécialité, dans la direction même du premier acte, il est aussi naturel que l'énergie, ainsi accrue par une certaine action et pour une certaine action, soit plus disposée, non-seulement à l'action, mais précisément à cotte action plutôt qu'à toute autre.

Supposez maintenant que, l'agent se retrouvant à plusieurs reprises dans les mêmes circonstances, la même action se répète fréquemment ; le fonds d'énergie capable

18 I/IIABITUDE ET L'iNSTINCT

de cet acte spécial croissant en proportion de la fréquence de l'acte, l'exécution en devient de plus en plus facile, parce que l'effort nécessaire pour l'accomplir diminue de plus en plus d'intensité. Plus puissante, à mesure qu'elle s'exerce davantage, l'énergie de l'agent ne produit pas seulement le même acte avec un effort de moins en moins grand et une facilité toujours croissante, elle devient aussi de plus en plus disposée à le produire, de plus en plus impatiente de se traduire en action et en cetle action, jusqu'à ce que la moindre occasion, le moindre prétexte suffise à faire partir le ressort sans cesse et fortement tendu.

De longs intervalles séparent-ils le second acte du premier et chacun des actes suivants de celui qui l'a précédé, on voit aussitôt quel en doit être le résultat. Puisque l'énergie, qui s'accroît par l'exercice, diminue dans l'inaction , le repos qui suit le premier acte a pour effet de détruire l'effet produit par l'acte lui-même, d'autant plus efficacement qu'il dure davantage; de telle sorte qu'une action puisse être accomplie aussi difficilement et même plus difficilement une seconde fois qu'une première, si un assez long temps s'est écoulé entre l'une et l'autre pour que le surcroît de force et d'habileté conquis par le premier acte et ajouté à la nature de l'agent ait pu se perdre dans le repos , et l'aptitude naturelle elle-même être entamée par une inaction prolongée. L'intervalle qui sépare chaque exercice semblable de l'énergie active est-il trop court pour user le surcroit de force acquis dans l'action, assez long cependant pour le diminuer tant soit peu, le développement du vivant qui végète, sent ou pense suit une allure plus compliquée; il marche comme ces pèlerins du moyen âge qui, par un raffinement de dévotion, faisaient vœu d atteirdre leur but en faisant alternativement trois pas en avant et deux en arrière.

La description de ces faits n'est- elle pas l'histoire même de l'habitude, et, si l'on a compris comment ils se produisent, ne s'est-on pas rendu compte de la manière dont l'habitude se forme et engendre ses principaux effets?

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