EFFETS GÉNÉRAUX DE LHABITUDE
Pour qu'un être soit capable d'habitude, il faut qu'it soit capable d'action spontanée, car l'habitude exclut l'indifférence à l'action ou au repos; cela suffit à expliquer l'incapacité des corps bruts à contracter des habitudes. Il faut que cette énergie soit capable de variation, de développement, de progrès ; or, la vie elle-même est un développement et un progrès manifeste; les vivants sont donc , à ce titre, capables d'habitude. Il faut que l'action même augmente le pouvoir d'agir, sans quoi le dernier acte ne sera pas moins pénible que le premier; il faut que la puissance d'agir tende à l'action et y tende en proportion de son énergie, sans quoi l'habitude ne serait pas une disposition à répéter l'acte habituel; telles sont justement les lois et les conditions de tout être qui vit, qui sent ou qui pense. Voilà comment l'habitude apparaît avec la vie, comment son rôle devient plus considérable à mesure que le vivant possède et révèle une énergie plus spontanée, plus indépendante, plus puissante et plus capable de progrès, comment les habitudes sont mieux caractérisées, plus nombreuses, plus nécessaires, plus importantes, à mesure qu'à
la vie s'ajoutent le sentiment, la raison et la volonté.
Si c'est bien ainsi que l'habitude se forme, ces faits et ces lois doivent expliquer toutes les particularités de l'habitude. Essayons de rendre compte des plus remarquables pour confirmer la vérité de ces observations.
L'habitude intervient partout, dans les manifestations de la vie à tous ses degrés ; elle arrive à produire des effets qui semblent aussi spontanés que ceux de la nature elle même, à modifier profondément celle-ci, parfois même à l'effacer et à la supplanter. On se demande, en présence de ces effets surprenants et de cette souplesse merveilleuse, si l'être capable d'habitude ne peut pas, en vertu de ces lois, s"habituer à tout acte, à toute manière d'agir qu'auront une ou plusieurs fois provoquée les circonstances. L'expérience répond cependant qu'il y a des manières d'être ou d'agir dont le vivant ne contracte jamais l'habitude; il faut donc expliquer comment et dans quels cas le vivant est et doit être réfractaire à l'habitude, et comment cette résistance ne constitue pas une violation des lois constatées précédemment.
Toute énergie spontanée, quoique capable d'effets variés et perfectibles, est en même temps déterminée quant à Ja spécialité des actes qu'elle peut produire; elle a, en un mot, une certaine constitution primitive, une certaine nature. Cette constitution primitive distingue plus ou moins ce vivant de tous les êtres dont la nature est sensiblement différente, le classe dans un genre et dans une espèce; elle en fait même, par des caractères encore plus précis et des aptitudes plus spéciales, un indh idu, qui ne peut être confondu avec aucun autre individu de même espèce ou de même genre. Il ne s'agit pas ici de repousser par une fin de non recevoir toute gratuite et intempestive l'opinion des savants respectables qui croient à la transformation illimitée des espèces. Cette théorie est hors de cause. En effet, ses partisans les plus avancés prétendent bien que tous les vivants actuels, avec leurs innombrables diversités, ont pu cependant dériver d'un premier germe, dont les produits, multipliés à travers les siècles et modifiés en différents sens par des circons-