Lucrèce, chant V, vers 1062-107L
ment du chien domestique n^est pas un instinct primitif de Tespèce, puisqu'il se perd à Tétat de nature, et qu'au contraire le creusement d'un terrier pourrait bien en être un dont la domestication aurait fait perdre presque entièrement la trace.
Il est possible que nous nous trompions bien souvent de la même façon, et beaucoup d'actes que nous attribuons à des instincts primitifs pourraient bien n'être en effet que des habitudes héréditaires ; mais il n'est pas certain que nous nous trompions toujours. Quand bien même on admettrait en théorie la possibilité qu'il en soit de toutes les actions prétendues instinctives comme de l'aboiement, du chien; qu'il n'y ait absolument pas d'autre instinct des espèces que l'habitude héréditaire, il faudrait encore prouver que toutes les actions des hommes ou des bêtes qui ne relèvent pas évidemment de l'expérience personnelle des individus, de leur intelligence ou de leur volonté, et que l'on rapporte généralement à des instincts primitifs, peuvent s'expliquer conformément à cette théorie comme étant le résultat d'habitudes héréditaires.
Eût-on prouvé cela et réussi à expliquer tous les prétendus instincts des bêtes et des hommes par l'hérédité de l'habitude, cette explication ne serait sans doute encore qu'une hypothèse à laquelle les faits ne donneraient aucun démenti et qui ne détruirait pas nécessairement l'hypothèse contraire des instincts naturels ; mais, à défaut de la certitude, elle aurait du moins une certaine vraisemblance. Or cette démonstration, nécessaire pour n'arriver encore qu'à la vraisemblance, elle est impossible, car il y a des faits dont l'hérédité de l'habitude ne peut aucunement rendre compte ; et, comme il n'est pas nécessaire, pour démontrer la fausseté d'une hypothèse exclusive, de prouver que tous les faits la contredisent, c'est assez d'une seule action qui ne saurait résulter d'une habitude héréditaire , pour faire voir Terreur de .cette opinion qui remplace partout l^nstinct par l'habitude.
Ce fait décisif, il était naturel , on pourrait presque '
dire il était juste qu'il fût fourni par les plus industrieux des animaux, par les insectes, et, parmi eux, par ceux dont le travail fait l'admiration des architectes et des géomètres, chez qui l'instinct se révèle par les plus merveilleux effets, par les abeilles. Tout le monde sait que les ouvrières qui construisent ces cellules régulières et si habilement disposées qu'elles peuvent contenir le plus de miel possible avec la plus petite dépense de cire, c'est-àdire le plus de provisions pour la ruche avec le moins de matière inutile, sont des neutres, incapables de perpétuer l'espèce, tandis que les insectes féconds, à qui est réservé le pouvoir de reproduire et leurs semblables et les neutres, sont incapables de travail. Il en est de même chez beaucoup de fourmis que chez les abeilles. Comment donc le travail de ces insectes serait-il le résultat d'une habitude acquise successivement par des générations antérieures et transmises aux générations présentes, puisque les générations d'ouvrières, séparées les unes des autres par leur stérilité, ne se succèdent pas en ligne directe, mais en ligne collatérale, et ne peuvent se transmettre leur industrie par héritage; puisque les individus féconds, qui donnent naissance aux neutres aussi bien qu'à leurs semblables, peuvent bien transmettre à ceuxci la fécondité qui leur est propre , mais ne sauraient transmettre à ceux-là un art qu'ils n'ont pas ?
M. Ch. Darwin lui-môme ne croit pas que l'hérédité d'une habitude suffise à expliquer ni l'industrie des abeilles, ni aucun instinct important des espèces où la fécondité est commune à tous les individus ^. Aussi reconnaît-il 2 que l'exemple des abeilles et des fourmis est une preuve concluante de la fausseté de cette hypothèse et il s'étonne que personne « n'ait argué du cas des insectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de Lamarck. » On ne saurait recueillir un témoignage à la fois plus précieux et plus impartial, car M. Ch. Darwin avoue que ces faits, qui démontrent