L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiques
Il n'y a rien de nouveau dans ce livi' que son ensemble et l'application que je fais dans les derniers chapitres, des principes qui y entrent, à rexamen de quelques opinions plus ou moins systématiques.
Quant aux principes eux-mômes, ce n'est pas la première fois que je les émets. Ils ont été établis avec les preuves à l'appui, soit dans le Cours supérieur de grammaire (IS^tQ^soit surtout dans les deux volumes de thèses que j'ai publiés en 185^ tt 1861 chez L. Hachette etCie.sous ces titres: De quelques poir.ts des sciences dans V antiquité ^ et Thèses supplémentaires de métrique el de musique anciennes.
Mais des thèses, par cela seul qu'elles établissent une théorie nouvelle, ne sont jamais bien faciles ni à comprendre, ni surtout à enseigner. Elles ne traitent qu'un ou deux points, les environnent de preuves et négligent ou supposent connu tout ce qui n'a pas besoin d être démontré à l'instant même. De là cette conséquence qu'elles ne s'adressent qu'à des savants spéciaux, à ceux qui veulent discuter avec eux-mêmes la valeur des témoignages, recourir aux auteurs cités pour s'assurer de l'exactitude des citations ou des traductions. De tels ouvrages ne sauraient convenir à l'enseignement.
Au contraire, dans un livre didactique, on met les diverses parties de la science dans un ordre méthodique; on explique tout, on ne suppose connu que ce qu'il n'est pas permis d'ignorer quand on commence cette partie de l'étude. En revanche on supprime tout ce qui peut entraver la marche de l'enseignement, et particulièrement les citations empruntées aux aut"urs anciens qui sont, quand on veut établir un point de doctrine, les seules pièces justificatives admissibles.
Ces considérations expliquent et le sujet et la marche de ce livre. L'harmonie non-seulement des vers, mais de tout dis-
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cours, dépend essentiellement de la prononciation. Qui ne connaît pas cette prononciation, ne peut se faire de cette harmonie aucune idée raisonnable. Pour apprécier les vers grecs ou latins, il faut donc les prononcer comme le faisaient les peuples qui les parlaient, ou du moins approcher de ce but le plus possible.
Or, si nous ne savons pas d'une manière certaine le son absolu des lettres grecques ou latines, nous pouvons connaître très-positivement la valeur des signes qui en exprimaient les modifications. Pourquoi alors ne pas appliquer cette connaissance? Pourquoi, s'il y a en notre possession quelques-uns de ces éléments, n'en pas faire usage quand nous étudions le grec ou le latia ? Pourquoi ne pas faire connaître la vraie cadence et l'harmonie de ces langues à ceux qui les apprennent?
M. Quicherat, dans la préface de la seconde édition de son Traité de versification latine^ a exprimé le même désir. Il voudrait qu'on appliquât dans la prononciation du latin les règles de l'accentuation latine, qui sont si faciles dans leur généralité. C'était la recommandation que faisait aussi Dumarsais. Je tâche, par une autre voie, d'arriver au même résultat, et d'obtenir que, dans un bout de vers comme meditaris avenu, nos éièves ne prononcent plus bref to qui est long, ni long ris qui est bref.
Le premier profit à tirer de ce livre sera donc d'arriver à une prononciation plus correcte du grec et surtout du latin ; et par conséquent de mieux apprécier la valeur des ouvrages de poésie ou d'éloquence qui nous sont parvenus de l'antiquité.
Le second, que j'estime bien supérieur au premier, sera d'habituer et les écolijrs et les maîtres à se rendre exactement compte de tout ce qu'ils lisent, à faire constamment usage de leur raison, pour distinguer la vraie signification des mots, à rejeter surtout ou du moins à ne recevoir que dans une juste mesure, ces propositions contradictoires que nous trouvons, à tout moment, chez les anciens, et que beaucoup d'érudits acceptent sans façon ou nous jettent à la tête, selon le besoin de leur cause, sans penser qu'elles se détruisent réciproquement.
C'est là, ne nous y trompons pas, le seul moyen de voir clair dans ces questions devenues obscures pour nous, parce que le sujet qu'il s'a.it de connaître n'existe plus ou n'a pas laissé de monuments qui permettent de l'étudier dans ses moindres détails.
0 Que de faits, s'écrie M. Maury dans son Histoire de Vancienne académie des inscriptions et belles-lettres (p. 129), que
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de fails sont inintelligibles à ceux qui n'ont que la science des textes, non des choses ! Qui savait mieux le latin de son temps que Ch. Lebcau? Kt cependant, faute d'avoir vu et pratiqué la guerre, il n'arriva, dans son vaste travail sur la l'-gion romaine, qu'à accumuler des passages sans en dissiper les véritables oLscuiitési. 1) — Je dirai lam^me chose de tout ce qui tient à l'harmonie des langues anciennes. Nous la célébrons sur tous b'S tons, nous la vantons de conliancc ; personne ne soiige à s'en faire une idéenatte. Les plus curieux recueillent dans les textes grecs ou latins des ])assages détachés, des phrases louanttruses, des exclamations emphatiques. Mais quelle est la signification précis3 de ces diveis textes? Ils n'en savent rien, ils n'en peuvent rien savoir, parce qu'ils ne connaissent ni les éléments de la parole humaine, ni ses modifications les plus générales, que je tâche au contraire de déterminer avec une entière exactitude.
Nous reconnaissons partout, quand nous voulons approfondir ce que les anciens nous disent de la jirononciation de leurs langues , les vains efforts de gens qui n'avaient pas mieux analysé les sons qu'ils percevaient que les oi)érations de leur espi it. Bien qu'ils eussent distingue théoriquement les accents et la quantité, dans la pratique ils confondaient perpétuellement àr.s ell'ets que les progrès du temps et des études mieux dirigées nous ont appris à distinguer : la douceur ou la dureté qui viennent des consonnes; le son ouvert ou fermé des voyelles et la sonorité du discours qui en résulte ; la longueur ou la brièveté réelle de ces mêmes voyelles; leur longueur et leur brièveté prosodiques ; Tiiccentuation forte ou faible des syllabes; les différents éclats de voix qui forment l'accentdu discours; et même la façon dont tel ou tel individu prononcera la phrase oratoire ou poétique.
Toutes ces modifications de la voix que les anciens possédaient certainement comme nous, se trouvent confondues, chez eux, presque toujours sous le nom de leurs brèves et de leurs longut-s prosodques: et qu'y a-t-il à cela d'étonnant, quand nous voyons chez nous-mêmes les hommes les plus forts, les d'Olivet, les Beauzée, Voltaire et Marmontel Sf tromper sur ces questions, et poser des règles de prononciation du français entièrement contraires à l'usage général tt à leur propre pratique.
Les anciens se sont donc presque toujours mal exprimés quand ils ont analysé les sons de la voix ; et ceux qui ne voient pas mieux qu'eux dans l'étude de la parole humaine, se contentent de leurs déclarations erronées, et ne ] rennent pas garde aux non-sens et aux contradictions qu'elles entraînent.