M. Quicherat, Traité de versification latine, ch. xxxi
que façon matérielle du sens de la pièce entière. C'est une illusion qu'on peut dire inconcevable chez un lioinme aussi savant.
:;. PRÉCEPTES DE ROLLIN SUR LE CHOIX DES MOTS ET LES CADENCES SUSPENDUES.
On pense bien qu'en partant de principes si faux, il ne trouvera que des erreurs ou des puérilités; et en effet il applique un peu plus loin la même méthode à l'analyse phonique d'un certain nombre de vers de Virgile: on ne saurait rien lire de plus insignifiant, quelquefois de plus faux. En voici des exemples.
«Les grands mots placés à propos forment une cadence pleine et nombreuse, » — Qu'entend-il par de grands mots? Les hexamètres latins ont en général cinq accents ; ce qui suppose cinq mots ou groupes de mots dans chacun ; et comme la moyenne longueur de ces vers est de quinze syllabes, chaque mot ou groupe de mots en a moyennement trois. Rollin donne maintenant divers exemples, entre lesquels on trouve celui-ci :
Ipsa videbatur ventis regina vocatis Vêla dare '.
Or tous les mots ici sont assez courts , excepté videbatur qui dépasse la moyenne. Il semblerait donc que c'est de ce mot seul que vient la cadence ou le nombre du vers entier. Ce n'est pas là seulement une puérilité, c'est une erreur et une erreur dangereuse. Je sais bien que Rollin a dit que cette cadence était surtout
1. tn., VllI, V. 707. On voyait la reine elle-même mettre à la voile.
nombreuse quand il y avait beaucoup de spondées: mais c'est une autre erreur. Le vers déjà cité :
Panditur interea domus omnipotêntis Olympi
est certainement très-nombreux et bien cadencé, et il n'a que des dactyles.
« Le vers spondaïque a quelquefois beaucoup de gravité.» — Sans doute ;mais s'il en a quelquefois beaucoup, quelquefois aussi il n'en a pas : qu'est-ce que cela nous apprend?
« Il (le vers spondaïque) convient aussi pour marquer quelque chose de triste et de lugubre :
Quae quondam in buslis aut culminibus desertis Nocte sedens *. »
Quoi donc? les élèves auront-ils raison, quand ils voudront exprimer un sentiment triste, de faire des vers spondaïques? etce qui n'est qu'une exception chez Virgile et les autres poètes latins, va-t-il devenir une règle pour nos classes * ?
Ce que RoUin dit des cadences suspendues est encore une fausseté dangereuse. Il prend pour ces cadences des coupes de vers qui ne sont suspendues que dans notre manière de prononcer. Elles ne l'étaient pas du tout pour les anciens ; car elles rentraient toutes dans ces rejets ou enjambements que nous avons précédem-
1. Enéide, XII, v. 863 (semblable à l'oiseau) qui se pose la nuit sur les tombeaux ou les sommets déserts.
2. Vida, dans sa Poe'frfyue (I, 154), voulant rappeler les temps anciens de Rome ou du Latium, met ce vers détestable : « Tune omne sonabat Arbustum fremitu sylvaï frondosaî. » Voilà ce que c'est que ces sottes imitations de quelques formes exceptionnelles remarquées chez les anciens. Je ne serais pas étonné que quelque pédant admirât ce sykaï frondosaî.
ment ôtudiL's et qui s'évanouissent quand nous prononçons à la façon des anciens Romains ou des Italiens MO nos jours, en appuyant sur les syllabes accentuées. Je rappellerai ici les deux derniers exemples donnés par Uollin, avec l'explication qu'il y ajoute : on verra lout de suite à quel degré de fausseté on peut aller par cette méthode.
El frustra retinacula tendens Fertur equisauriga, neque audit currus habenas'.
« Cette cadence suspendue, fertur equis auriga, ne marque-t-elle pas d'une manière merveilleuse le cocher courbé et suspendu sur ses chevaux? » — Non, assurément. D'ahord il n'y a de cadence suspendue que pour ceux qui s'arrêtent mal à propos après tendens et coupent le second vers après auriga; mais les Latins ne prononçaient pas ainsi. Ensuite fertur equis auriga veut dire tout simplement que le cocher est emporté par les chevaux ; le sens que RoUin y ajoute de sa position courbée et suspendue, est tout de fantaisie ; le latin n'en dit pas un mot. Enfin si cette position est indiquée par quelque chose, c'est par retinacula tendens, non par fertur equis , et cette position est absolument contraire à celle qu'admire Rollin. Un cocher qui tend les rênes pour retenir ses chevaux, ne se courbe pas sur eux, il se penche en arrière. Tout autre mouvement serait absurde ; et l'on voit que le rhéteur pour nous faire admirer Virgile, lui prête une sottise qui fort heureusement n'est pas dans le texte.
Ac velut in somnis, oculos ubilanguida pressit Nocte quies, nequicquam avidos extendere cursus
1. Géorg. I, vers 513. Le cocher tendant en vain les rênes, est emporté par ses chevaux, et le char n'obéit plus aux guides.
Velle videmur, et in mediis conatibus segri Succidimus '.
« Cette cadence velle videmur qui arrête le vers dès le commencement et le tient, comme suspendu, n'estelle pas bien propre à peindre les vains efforts que fait un homme endormi pour marcher? » — Il faudrait dire : œ les vains efforts qu'un homme croit faire dans un rêve. » Mais en laissant de côté cette faute de langage, velle videmur n'arrête le vers que quand nous le prononçons à la française. Selon la vraie prononciation latine il ne l'arrête ni ne le suspend : il n'y a pas d'interruption, ni entre cursus et velle videmur, ni entre ces mots et les suivants et in mediis etc; et, quand même il y aurait suspension, quelle relation y a-t-il entre cet arrêt et les vains efïorts que nous croyons faire en dormant ?