PENSÉE DE KOLLIN SUR LES ÉLISIONS
Ce que Rollin dit des élisions est encore plus singulier que ce que nous venons de voir. Selon lui, «■ l'élision est une des choses qui contribuent le plus à la beauté des vers. Elle sert également pour rendre le nombre doux, coulant, rude, majestueux, selon la différence des objets qu'on veut exprimer. » — N'admirezvous pas ces élisions qui sont dans la versification latine ce que sont dans la vie commune les remèdes de bonne fenune et des vendeurs d'orviétan. Ces remèdes
1. Enéide, XII, 908. Comme dans le sommeil, quand la nuit un repos favorable nous a fermé les yeux, nous croyons vouloir en vain presser notre course et, fatigués, nous tombons au milieu de nos efforts.
guérissent tous les maux', comme les élisionslont lous los efl'ets dont on a besoin : et des deux côl6s c'est par (les causes parfaitement occultes; car si les charlatans lie savent ni de quoi se composent leurs remèdes ni l'eClet précis de ces ingrédients, llollin ne savait pas si 1,1 syllabe élidée en latin devait disparaître dans la [irononciation du vers, ou si elle cessait seulement d'y com[)ter quoiqu'on la prononçât toujours ^
Après un assez grand nombre d'exemples, Uollin a quelque remords de ce qu'il vient d'écrire. Il ajoute : « Il s'en faut bien que nous sentions toute la douceur du nombre et de la cadence dans les vers latins, parce que nous ne les prononçons pas comme faisaient les anciens. Peut-ôtre les défigurons-nous autant par notre mauvaise prononciation que les étrangers défigurent nos vers par la manière dont ils les prononcent. >» — C'est là la vérité, et l'on est bien aise de voir ftollin dire enfin quelque chose d'aussi raisonnable. Mais alors, si nous défigurons les vers latins par notre prononciation fausse ou défectueuse, n'est-il pas absurde de nous les vouloir faire admirer à l'aide de théories qui ne s'appuient que sur cette prononciation même? Exposez ce que les anciens ont dit de l'harmonie de leurs vers, vous aurez raison sans doute. Mais quand vous m'étalez ce que vous croyez trouver dans leur son, vous qui ne connaissez aucunement ce son, je ne puis que hausser les épaules, bien persuadé qu'il n'y a rien de vrai ni d'utile à tirer de ce que j'entends.
Il résulte toujours de cet examen que les doctrines de Hollin, qui malheureusement ont été, depuis deux
1. Voyez dans V Amour médecin, acte II, se. 8, la grande puissance de l'orviétan.
1. Voyez dans nos Thèses supplémentaires, etc., le n" VlII,écl. v, sur VElision chez les Latins.
siècles, acceptées par bien des professeurs, ne peuvent qu'induire en erreur les jeunes gens, en leur présentant comme soumises à une règle générale, des coupes qui n'avaient pas du tout le caractère qu'il leur suppose. Les vers cités de Virgile sont très-bons assurément : mais ils le sont parce que le sens est beau, parce que l'expression est correcte, élégante et précise , parce que l'ensemble est harmonieux, parce que les détails sont excellents, non parce qu'il y a, dans une situation donnée, une coupe de vers qu'on trouvera quelques pages plus loin, pour une situation toute contraire.