‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 74 sur 82 · S 74. RÊVERIES DES ÉRUDITS SUR LA CADENCE DES VXRS ANCIENS · texte numérisé non relu

S 74. RÊVERIES DES ÉRUDITS SUR LA CADENCE DES VXRS ANCIENS

A ces vérités si simples, si naturelles et si frappantes, j'oppose les imaginations inintelligibles, disons mieux, les rêveries de ceux qui, oubliant que les vers sont faits pour l'oreille, ont cherché dans les rapports abstraits de longueur ou de brièveté des syllabes, les sources ignorées d'une harmonie rhylhmiquc qu'elles ne peuvent aucunement produire.

ï Les faits de prononciation, comme tous les phéno- 1 mènes de la nature, sont en effet assez complexes pour échapper aux observateurs inattenlifs. On a bien plus i tôt fait d'y suhsliiucr une hypothèse en rapport avec ! l'ignorance et la crédulité de ceux qui nous écoutent, : « Pourquoi, liisaieiU les anciens philosophes, le soleil ■ tourne-l-il autour de la terre? C'est qu'il y pompe les ! vapeurs dont il a besoin pour se nourrir. Pourquoi l'eau I moute-t-elle dans une pompe dont on lève le piston? ' C'est que la nature a horreur du vide. Pourquoi, disent

nos denlisfes en plein vent, votre dent vous fait-elle souffrir? C'est qu'il y a dedans un petit ver qui vous ronge sans que vous puissiez l'en empèclier, ti> — Voilà qui est simple comme bonjour. Il n'y a besoin pour comprendre cela, ni de fortes études, ni d'un grand esprit.

Il n'en faut pas beaucoup non plus pour se figurer qu'une syllabe dure juste autant que deux autres. Mais est-ce la vérité? C'est une autre affaire. Il y a longtemps que le poëte a dit (Fables IX, 6) :

Chacun tourne en réalités Autant qu'il peut, ses propres songes ; L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour les mensonges.

Eh! oui, vraiment: il aime, il caresse ses erreurs : et d'autant plus que la simplicité apparente de sa pensée lui persuade qu'il tient l'essence même des choses. « Le rapport si simple de deux à un, nous dit-on, avec quelques accents par-ci, par-là : voilà la clef de celte merveilleuse harmonie des langues que nous n'avons jamais ouï prononcer : n'y cherchez rien de plus. »

C'est à ce travers que nous avons dû au seizième siècle les vers métriques ou baïtîns, et les strophes prétendues alcaïques ou saphiques en français; au dix-septième, et même de nos jours, les hypothèses sur le caractère moral des brèves et des longues, sur celui des couj.es de vers et des élisions; puis des assertions fantastiques sur l'harmonie imitative; et enfin la création d'une métrique ancienne non-seulement inconnue aux anciens, mais souvent opposée à celle qu'ils nous ont laissée.

Que restera-t-il de toutes ces imaginations? Il ne restera rien sans doute, comme il ne reste jamais rien

de ce qui contrarie la nature. Gdinbien n'avons-nous pas vu de savantos hypolhôsos réduit"S à n^ant par le simple contact des choses mômes! Que de poétiques rêveries sur l'Egypte se sont.évanouies depuis qu'on a pu lire les hitTOglyphes. La symbolique croyait expliquer tous les mystères de la mythologie : j'entends dire qu'elle ne tient pas devant la connaissance plus avancée des langues orientales. Mille exemples pourraient être donnés dans le môme genre, qui tous seraient analogues aux systèmes rappelés ici sur la constitution et l'harmonie des vers anciens. Ces systèmes qui ont fait dépenser tant d'érudition et écrire de si gros volumes, n'apprennent pas à prononcer un vers d'une manière supportable. Ils obscurcissent ce qui dans la nature est de la plus grande clarté ; ils contredisent tout ce que les anciens nous apprennent et leur supposent des doctrines dont ils n'ont jamais parlé.

Aussi les érudits judicieux ont-ils tout d'abord rejeté ces idées creuses. Ils se sont alors réduits, comme l'a fait M. Quitherat dans son excellent Traité de versification latine, à exposer les règles données par les métriciens anciens sur la composition des diverses espèces de vers. C'est tout ce qu'il y a de positif et de vrai dans nos théories sur la quantité prosodique ancienne.

On comprend bien pourtant que tout n'est pas fini. Les règles ont leur valeur assurément, elles font faire des vers réguliers : mais si cette régularité n'était que sur le papier, si ces vers n'avaient pas une cadence agréable que l'oreille reconnût avec plaisir, serait-ce bien la peine d'aligner difficilement des mots choisis pour n'arriver à rien de sensible ?

Il y a donc dans les vers une certaine cadence harmonieuse qui fut dans le passé, qui est aujourd'hui, qui sera toujours leur seule raison d'être; et cette ca-

dence, il y a pour nous un moyen bien simple de la réaliser, c'est de suivre dans la prononciation du grec et du latin, les règles que les grammairiens grecs ou latins nous donnent ; d'appuyer comme le veut la nature sur les syllabes accentuées, et en prononçant, de ne pas songer à la quantité prosodique, puisque les anciens eux-mêmes n'y pensaient pas. On ne saurait obtenir à moins de frais un résultat plus avantageux sous tous les rapports.

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