DISTINCTION DE DEUX QUANTITÉS. DIFFICULTÉS ÉCLAIRCIES
Ce point une fois acquis, la quantité réelle et la (juantité prosodique sont deux choses essentiellement distinctes. La première seule est sensible à l'oreille; elle se mesure avec les pieds rhythmiques. La seconde n'est que de convention ou de calcul; elle forme les pieds métriques. Ces deux sortes de pieds sont aussi différentes que les deux sciences dont ils tirent leur nom. Les pit'ds rhythmiques constituent essentiellement le rhytlime ; c'est à eux qu'il faut rapporter les divers degrés d'harmonie qu'on peut distinguer dans le langage, depuis la simple parole ou la prose de la conversation, jusqu'aux périodes les mieux cadencées, je dirai môme jusqu'aux vers, si l'on veut entendre par vers ceux que la nature nous inspire avant toute règle prosodique.
Si par vers on veut entendre ceux qui sont le produit d'un art plus avancé, les pieds rhythmiques en constituent toujours l'harmonie ; mais il s'y joint une certaine mesure convenue qui consiste précisément pour chacun, dans ses pieds métriques. Ceux-ci ne forment pas la cadence du vers; ils ne font que le mesurer; ils
eu sont, en un mot, la règle abstraite ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il en est absolument de même chez nous; c'est que sans avoir admis pour notre usage les noms de pieds rhythmiques et pieds métriques, nous avons la chose. Nous trouvons dans nos vers un certain nombre de jneds métriques qui en déterminent la mesure et le nom, et un certain nombre de pieds rhythmiques qui en forment la cadence ; de sorte qu'en français, en grec et en latin, la règle de versification qui embrasserait à la fois la justesse prosodique et la cadence du vers, devrait se formuler ainsi . « Réunir tant de pieds rhythmiques qui forment ensemble tant de pieds métriques déterminés. »
C'est là tout le secret de la versification grecque et latine comme de la nôtre et probablement de celle des autres langues *. Cela est si vrai qu'à l'aide de ces principes, on explique de la manière la plus naturelle et la plus simple divers passages anciens, absolument inintelligibles dans leur sens littéral, ou contradictoires soit avec eux-mêmes, soit avec la pratique des orateurs et des poètes.
C'est pour n'avoir pas examiné avec l'attention désirable les deux conditions des vers réguliers, lerhythme qui en fait l'harmonie naturelle, et le mètre toujours réglé par les grammairiens, qui en détermine la justesse, que tant d'érudits ont cherché, comme on dit, midi à quatorze heures, et voulu trouver soit dans la quantité prosodique seule, soit dans la combinaison de cette quantité avec l'accent qu'elle contrariait sans cesse, les causes inconnues et impossibles d'une cadence insaisissable autant qu'elle est hypothétique.
1 . Je voudrais que quelque grammairien philosophe fît sur les vers des autres langues un travail analogue au mien. Je crois qu'il trouverait partout des résultats semblables.
11 en est bien autrement ici. Les vers grecs ou latins |ii()iioncôs selon leurs accents comme nous le recomliiaiulent les anciens jirammuiriens, ou, ce qui revient au môme, accentués comme les accentuent les Grecs luodernes et les Italiens, ont toute l'harmonie qu'on peut désirer chez eux.
Il en est de môme des strophes, particulièrement des alcaïques et des saphiques, où l'on remarque aisément une régularité d'accentuation vraiujent merveilleuse; aussi rien n'est plus sensible et plus net que cette cadence dunt l'oreille saisit parfaitement les divisions et les retours.