ET II É O K L
toute philosophie qui mérite ce nom, c’est bien celuilà. C’est par-là que Descartes renoue les grandes traditions de la philosophie antique , et qu’il jette les premiers germes de la philosophie moderne. C’est là aussi ce qui fait que Hégel lui-même appelle Descartes, avec une expression très-appropriée, un héros (1). La pensée comme attribut le plus haut, ou comme principe qui domine tous les autres et dans l’ame, et dans l’univers, la clarté de la pensée, et de l’idée qui est inséparable de la pensée, ou qui, pour mieux dire, est la pensée même, et la liberté de la pensée, qui se produit d’abord sous forme de doute , en présence de ce qui n’est pas pensée claire , doute que cette pensée même claire et libre fait disparaître, ce sont là les trois principes féconds et immortels de la philosophie de Descartes, principes qui sont comme enveloppés dans le premier, à savoir, que la pensée est ce qu’il y a de plus excellent et dans l’homme et dans l’univers, et dans la nature humaine, et dans
(i) El, en effet, c’est le héros de la philosopliie moderne, parceque la pensée se produit chez lui dans sa forme spontanée et naïve, et comme à l'état d’éclosion, et qu’elle n’est pas encore arrivée à cette maturité qu’elle a atteint depuis, surtout dans la philosophie allemande , et dans Hé^el lui-même. Voici les expressions de !h'*gel , expressions par lesquelles il commence l’exposition de la philosophie de Descartes dans son histoire de la philosophie. « René Descartes est un héros , qui a refait à nouveau la philosophie , en la constituant sur de nouvelles bases, bases auxquelles elle vient d’être ramenée après le laps de tant d’années. L’influence de cet homme sur son siècle, el sur le développetnenl de la philosophie en général ne saurait être trop appréciée. •
■Sü
LEIBNITZ
la nature divine (1). Eh bien! c’ôst contre ce principe qui constitue comme l’essence de toute philosophie que Leibnitz dirige sa critique , en prétendant que Descartes, par son cogito ergo sum, a donné la prédominance à la pejisée sur tout autre attribut de l’ame, ou de l’être en général, et qu’à la pensée il faut substituer la force, et l’activité. Mais, sans entrer bien avant dans la question, il me semble que Descartes aurait pu dire à Leibnitz. Dans cette substitution que vous faites de la force à la pensée vous oubliez un point, un seul point, mais qui suffit pour mettre à néant votre critique, et votre doctrine. C’est que dans cette substitution vous vous servez de la pensée, et que cette force, que par une illusion optique de votre pensée, vous voulez mettre à la place de la pensée, vous la pensez, et ce n’est qu’en la pensant, que vous pouvez accomplir cette opération. Car la pensée est la force, et elle est de plus la pensée. Et, comme telle, elle vaut mieux que la simple force. Et elle est la pensée qui pense non-seulement la force, mais toutes choses, et qui, en les pensant dans la pensée absolue , dans leur essence , et dans leur idée engendre et fait ces choses, de sorte qu’on peut dire qu’à ce titre elle est la force absolue, à laquelle rien ne résiste, et qui meut le monde. \ oilà ce que Descartes aurait pu dire a Leibnitz, et ce que je me permets de lui dire en son nom, en y mêlant un peu de nos idées et de notre langage moderne. Comme Leibnitz ne peut pas répondre , j’attendrai que ses
(l) Tous ces principes ne se trouvent pas explicitement dans Descartes, mais ils y sont impUcitejaent.
Ijibliotcca
Of flLOSOï^
ET H É G E L
défenseurs répondent pour lui. En tout cas, je crois en avoir dit assez pour montrer ce que pèse sa monadologie, et ce que nous devons penser de Leibnitz comme philosophe. Pour me résumer, qu’est-ce que Leibnitz? Buhle l’a dit. C’est un éclectique, et, comme tel, il est le père de l’éclectisme moderne. M. Saisset s’étonne de voir, en ce moment, circuler en Europe une fouie de Leibnitz , un Leibnitz catholique , un Leibnitz panthéiste, un Leibnitz platonicien, et même un Leibnitz théosophe (p. 963). Pour moi, je suis loin de partager cet étonnement. Ce qui m’étonnerait c’est qu’on n’en colportât pas autant. Leibnitz est un de ces êtres aux mille formes, dont j’ai parlé plus haut, qu’on peut saisir par tous les cotes , mais que , paieela même, on ne petit tenir par aucun. Comme père de l’éclectisme, il est le père de tous les Protée qui l’ont suivi, et le plus savant de tous dans son art. Car, il y a un peu de tout dans Leibnitz, mais un peu de tout, comme il peut y en avoir dans un éclectique, c’est-à-dire, sans méthode, sans idées claires, sans courage et sans franchise. Dans ce sens , mais dans ce sens seulement, il est éclectique en religion, comme il est éclectique en philosophie. Et, do même qu’en religion on le voit se balancer entre le protestantisme et le catholicisme, de même en philosophie on le voit se balancer entre toutes les philosophies sans en adopter , sans en entendre , et sans en produire aucune. Et voilà la doctrine, ou, pour mieux dire, le semblant de doctrine qu’on va exhumer dans la poussière des tombeaux , pour l’opposer à une des conceptions les plus vastes, les plus profondes et les plus originales qui soient jamais sorties de
LEIBNITZ
l’intelligence humaine. Je dis originales, et j’insiste sur ce mot, car c’est ce côté de l’esprit de Hégel que je veux maintenant examiner.
On dit; Hegel peut être un grand esprit, mais il n’est pas original. M. Saisset l’a dit, et d’autres l’ont dit aussi. Et , en effet , ajoute-t-on , sa théorie des idées, c’est Platon , sa dialectique, c’est encore Platon, et le fond de sa doctrine, c’est Spinoza, avec un mélange de kantisme , et de la philosophie de Schelling. Il ne faut pas non plus oublier Wolf, car, comme M. Janet nous l’apprend, (1) la Logique hégélienne n’est au fond que du wolfianisme, ou l’ontologie, telle que Wolf l’avait conçue. M. Janet aurait même pu reculer ce rapprochement jusqu’à Aristote, puisque la définition que Wolf donne de l’ontologie, savoir, qu’elle est la science qui étudie l’être en tant qu’être, est la définition qu’Aristote donne de la métaphysique. Par-là, nous aurions aussi Aristote, qui a d’ailleurs d’autres points de contact avec Hégel, et la philosophie hégélienne serait un Panthéon , où chaque philosophe et chaque s^'stème auraient leur niche; ce qui montrerait déjà que Hégel n’est pas aussi dépour%’u d’esprit d’invention qu’on veut bien nous le faire croire. Mais ce n’est pas ainsi que l’entendent M. Saisset, et les adversaires de la philosophie hégélienne. Pour eux, Hégel n’a pas d’originalité, parcequ’il y a dans sa doctrine des côtés, des points de vue et des principes qui rappellent d’autres doctrines. Quant aux différences, fussent-elles importantes et essentielles au point de transformer ces principes, et de
(1) Ch. IV, p. 304.
ET IIÉGEE
Hl»
leur communiquer un tout autre sens, ou on ne les voit point, ou on ne veut point les voir. Or, si l’on admet cette manière d’envisager et déjuger les choses, je me fais fort de prouver qu’il n’y a pas d’originalité dans le monde. Est-ce qu’à ce titre Platon est original? Point du tout. Platon, c’est Socrate, c’est Pythagore, c’est l’école ionienne et éléatique. Et gi*attez un peu plus bas, et vous rencontrerez l’Egypte, l’Inde et la Chine. Et la Grèce elle-même, êtes-vous bien sûr qu’elle nous ait rien apporté de nouveau? La Grèce c’est toujours l’Asie, l’Asie qui a voyagé, il est vrai, et qui dans ce voyage a pu changer de mise, mais dont le fond n’a point changé. Et nos grandes découvertes modernes, le système du monde, par exemple, croyezvous que ce soit réellement une decouverte? Copernic, Kepler, et Kewton ont bien pu le rajeunir un peu, et y ajouter quelques lois, mais, quant à la chose même les pythagoriciens, Aristarque de Samos, et d’autres la connaissaient, tout aussi bien que nous. Et si nous possédions les documents nécessaires, ou mieux encore, si nous avions été présents, quand le fiat lux a été prononcé , nous verrions que cette découverte date de l’origine du monde. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Depuis que le soleil a lui au firmament, c’est le même soleil qui se lève et se couche invariablement tous les jours. Depuis que l’homme a paru sur la terre, c’est le même homme qui naît et qui meurt. Il peut bien y avoir quelques différences dans les intervalles qui remplissent ces. deux limites extrêmes de la vie, mais au fond l’homme est toujours le même. Et ainsi mourir au champ d’honneur , et mourir pendu, c’est exactement la même chose, puis-
ÜO
LEIBNITZ
qu’on est également mort, quand on est mort (1). Or, c’est, ni plus ni moins, cette mesure qu’on applique à Hegel. Il y a des rapports entre Hégel et Spinoza, donc la doctrine de Hégel est le vieux spinozisme. Il y en a entre Hégel et Platon, donc Hégel c’est Platon. Il y en entre Hégel et Sehelling , donc Hégel c’est Sehelling. Il paraît que pour certaines gens il n’y a qu’une seule doctrine qui est originale. C'est l’éclectisme; ce qui est vrai. Seulement son originalité consiste en ceci ; c’est qu’il est la grimace de toutes les doctrines, qu’on me passe cette expression, sans être une doctrine quelconque.
Mais d’abord , si j’ignorais complètement la doctrine de Hégel , et que quelqu’un pour m’y initier, même superficiellement, vînt me dire: la doctrine de Hégel est un système qui embrasse toutes les parties de la connaissance , et dans lequel on retrouve et Platon et Aristote , et Descartes et Spinoza, et la philosophie ancienne et la philosophie moderne, avant même d’aller plus loin, et en ne considérant ce système, en quelque sorte, que du dehors, ce que je dirais c’est que, par cela même qu’il réunit tous ces points de vue , et toutes ces doctrines , ce système ne doit être aucun d’eux en particulier, mais il doit les dépasser et les réunir tous dans un point de vue supérieur plus vrai, plus large et plus profond, et que l’auteur de ce système ne doit pas seulement être un esprit très-vaste et très-puissant, mais très-original aussi. Car je me fais de l’originalité une
('l) Conf. mon InlroducUon à la philosophie de Hégel; Avant propos p. 8 et suiv.
notion, qui, à ce qu’il paraît, diffère de celle de M. Saisset. Il y a dans le monde le. passé et le présent, ce qui est vieux et ce qui est jeune, l’esprit ancien et l’esprit nouveau. La vraie originalité n’est pas pour moi celle qui sépare, mais celle qui unit et fond ensemble ces deux éléments, et qui les féconde l’un par l’autre. .Je me défie de l’originalité qui n’est que jeune, et de l’esprit nouveau qui n’est que l’esprit nouveau. Cela peut être bon et utile dans l’ordre des faits, et encore ne l’est-il que pour un temps, mais cela n’est ni bon, ni utile, ni vrai dans l’ordre de la science. L’originalité qui brise avec le passé, et qui vient me dire que la raison , la vérité et la beauté n’ont pas lui sur le monde avant elle , me révolte tout autant que le passé, qui vient me dire qu’il est l’age d’or, et que c’est vers lui que l’humanité doit tourner ses regards. 11 y a, de plus, dans les choses la différence et l’identité , la variété et l’unité. Ici aussi l’originalité qui sépare m’est suspecte, et elle m’est suspecte par la même raison que la première, c’est-à-dire, parcequ’elle sépare ce qui est uni, et qu’elle brise cette harmonie qui est dans l’univers, comme elle est au fond de mon être et de ma pensée, et à laquelle mon être et ma pensée aspirent. Par conséquent, si je vois quelqu’un séparer une partie du tout, et, soit par ignorance, soit par impuissance, soit par ces deux raisons tout ensemble, mettre la partie à la place du tout, dissimuler les autres parties , et mutiler le tout pour le faire rentrer dans les proportions de cette partie, je n’appellerai point celui-là un esprit original , mais bien plutôt un magicien qui possède l’art de faire prendre la partie pour le tout, ou des mots sonores.
mais vides, pour des réalités. De toute façon , celui qui m’expliquera le tout , dût-il ne me l’expliquer qu’incomplètement, sera, à mes yeux, bien plus original, que celui qui ne m’en fera connaître qu’une partie, lors même que ce dernier posséderait de cette partie une connaissance plus minutieuse et plus complète que le premier ne possède du tout. Ainsi le passé et le présent, la variété et l’unité venant se rencontrer, s'harmoniser et* se fondre dans l’esprit, voilà ce qui marque ce dernier d’un caractère vraiment original; voilà ce qui donne à son originalité un sens réel, un sens universel et historique, et en fait comme le signe, et le représentant Hdèle d’un peuple, ou d’une époque, ou de l’humanité. C’est l’originalité que nous admirons dans Homère, dans Platon, dans Aristote, et dans Alexandre, comme dans le Dante, dans Raphaël, dans Newton, dans Napoléon et dans d’autres. Dans chacun de ces immortels esprits nous voyons , sous des formes et à des degrés différents , le passé se refléter dans le présent, et se marier avec lui, et la pensée s’approprier et s’assimiler les divers aspects, et les éléments épars et multiples de la réalité. On peut dire qu’à cet égard ils sont tous originaux de la même manière. Ainsi, de même que Platon et Aristote s’efforcent de synthétiser la science et de réunir en un seul faisceau les tentatives diverses des philosophes qui les avaient précédés, de même Homère nous donne sous une forme naïve et spontanée l’image du monde , tel qu’il existait , et qu’il était conçu dans son temps, et il opère dans la sphère de l’art cette première alliance du passé et du présent, de l’esprit oriental et de l’esprit grec qu’Alexandre
devait plus tard opérer de nouveau dans la sphère de l’action. Car , on peut dire que ce même esprit divin, qui faisait chanter Homère, poussait Alexandre à la conquête de l’Asie. Et lorsqu’Alexandre renfermait l’Iliade dans une cassette précieuse, ou lorsqu’il ' s’écriait sur le tombeau d’Achille u heureux jeune homme qui as été célébré par un tel poète n il ne faisait que constater cette divine parenté. Il en est autant du Dante. La divine comédie est , comme l'Iliade et l’Odyssée, une Encyclopédie, et une Encyclopédie où les deux mondes, le monde ancien et le monde nouveau, le paganisme et le christianisme se donnent la main, et se réconcilient dans l’art, comme Saint Thomas avait déjà essayé de les réconcilier dans le champ de la philosophie et de la théologie. Il y en a qui ont reproché à Raphaël d’avoir introduit le paganisme dans l’art, et, d’avoir ainsi altéré la pureté primitive de l’art chrétien. D’autres, en retrouvant dans ses conceptions et dans sa manière l’influence et les traces des peintres et des écoles qui l’avaient précédé, en ont conclu qu’il eût été plus original s’il avait exclu de ses œuvres ces traces, et ces influences. Ce reproche peut également s’adresser au Dante, à Homère et à tout autre grande individualité. Newton serait plus original si ses conceptions et 80!S méthodes ne nous rappelaient pas Fermât , Galilée et d’autres. La grande figure de Napoléon serait plus grande encore si nous n’y re trouvions pas la révolution française, mêlée avec ces traits du passé que la révolution elle-même avait condamnés et effacés. Tous ces raisonnements, lorsqu’on les examine de près , ne vont à rien moins
LEIBNITZ
qu’à détruire toute originalité. Si Raphaël n’avait pas introduit l’art antique dans l’art chrétien , ou s’il n’avait pas su s’assimiler les procédés et les manières de ses devanciers , Raphaël ne serait pas Raphaël , c’est-à-dire, il n’aurait pas conduit la peinture chrétienne à ce degré de sublime perfection, qu’on veut bien lui reconnaître , malgré -ses prétendus défauts. C’est parceque Raphaël entendait l’art mieux que ses critiques , qu’il comprit ce qu’il y a d’inimitable et d’immortel dans l’art antique, et que, mettant de coté ce que j’appelerai l’ignorance et les préjugés chrétiens, il s’inspira de cet art, et l’allia, dans sa pensée , et dans ses œuvres. Et en fondant dans sa manière les manières diverses des peintres qui l’avaient précédé, il a formé de plusieurs harmonies une seule harmonie, .et loin de nuire par-là à son originalité, il a achevé le triomphe de son art, en concentrant, pour ainsi dire, dans un seul signe et dans une seule expression, les signes et les expressions multiples de l’idée. C est qu’en efiet toute grande individualité, comme toute grande originalité, est une synthèse, et plus vaste et plus profonde est la synthèse, plus vaste et plus profonde est l’originalité. S’il en est ainsi , Hégel est lin des esprits les plus originaux qui aient jamais existé, et, en un certain sens, il est le plus originaux de tous. Quand on me dit , Hégel est Platon , il est Aristote , il est Spinoza , il est Schelling, je répond, oui, il est cela, mais j’ajoute, il est tout cela, et, par cela même, il est plus que cela. Que si l’on me dit, il n’est que l’un ou l’autre de ces philosophes, alors je réponds, que l’on se trompe étrangement, et je me permets d’ajouter, lisez mieux.
ET HEGEL
méditez davantage , et soyez moins affirmatif dans vos jugements. Quand M. Saisset vient me dire que l’hégélianisme est le spinozisme , pareeque Hégel cherche dans l’unité de l’idée , l’unité des choses , comme Spinoza avait cherché cette unité dans l’unité de la substance, ou bien, lorsque M. Janet nous dit que la Logique de Hégel est l’ontologie de Wolf, Je ne puis m’empêcher de faire un rapprochement entre cette critique , et ce mot , qu’avec un verset de la Bible on ferait pendre un saint. Mais , est-ce que les matériaux avec lesquels Hégel a construit son système sont les mêmes que ceux avec lesquels Spinoza a construit le sien ? Est-ce que les développements sont les mêmes? Est-ce qu'il n’y a pas dans Hégel des points de vue qui ne se trouvent, en aucune façon, dans Spinoza ? Et surtout, est-ce que la méthode est la même? Et, quand je dis méthode, je dis tout, en quelque sorte, car, dans la connaissance absolue, la forme et le contenu, le mode de connaître et la connaissance sont inséparables. Mais tout cela ne fait pas, à ce qu’il paraît, la moindre différence aux yeux de M. Saisset. C’est encore pis , lorsque je vois M. .Janet assimiler la Logique de Hégel k l’ontologie de Wolf, et cela, pareeque, d’un côté, la Logique do Hégel débute par Vêfre, et que, de l’autre, Wolf définit l’ontologie, la science de l’être, et, de plus, pareequ’on trouve parmi les catégories de l’être, tel que l'a conçu Wolf, des catégories qu’on rencontre aussi dans la logique de Hégel. Des analogies et des rapports, il y en a sans doute, personne ne s’avisera de le contester. Il y a des rapports entre la Logique de Hégel, et l’ontologie de Wolf, comme il y en a entre toutes les
LEIBNITZ
logiques et toutes les ontologies. Jlais il y a aussi des diflFérenc.es, et ces différences sont si nombreuses et si essentielles qu elles efifacent , pour ainsi dire , les rapports, llégel lui-même a résumé ces différences en un mot. u Ma Logique, dit-il, contient l’ancienne logique et l’ancienne métaphysique n M. Janet cite ce mot , mais au lieu d’y voir la profonde signification qu’il renferme, en conclut , au contraire, que la Logique de llégel n’est que du wolfianisrae. Mais où Wolf, a-t-il jamais songé à identifier, dans un point de vue, et par une méthode supérieurs, la logique et la métaphysique, œuvre difficile et originale s’il en fût, qu’Aristoto avait entrevue, mais qu’il n’avait pas pu accomplir? (1). Où trouve-t-on, non-seulement dans Wolf, mais dans un autre philosophe quelconque, que Vidée logique est la méthode, ou la forme éternelle et absolue, la forme suivant laquelle les choses existent et sont pensées? Car dans Platon même, dont la dialectique se rapproche le plus de la dialectique hégélienne, l’idée logique, sa nature et sa fonction ne sont nullement déterminées. Et en nous renfermant même dans la considération de l’être, il ne faut pas beaucoup d’attention pour voir que dans la Logique hégélienne l’être a une toute autre signification que dans l’ontologie de AVolf. Car, dans la première, l’être n’est qu’une détermination , et la détermination , ou la sphère la plus abstraite et la plus pauvre de l’idée logique, tandis que, pour Wolf, Vêtre en tant qiCétre, c’est-à-dire, l’être qui n’est que l’être, ou l’être pur,
(1) Voy. sur ce point mon liilroduclion à la philosophie de Hegel. Ch. V, ? 1, p. t70 et suiv.
ET n É G E l.
constitue la détermination la plus élevée, ou ce qu’on appelle ordinairement l’essence, dont la qualité, la quantité etc. ne seraient que des modes, ou déterminations inférieures et subordonnées; c’est-à-dire, que Wolf entend l’être dans le sens de l’ancienne logique, et de l’ancienne métaphysique, c’est-à-dire encore, dans le sens opposé à celui dans lequel il est pris dans la logique hégélienne (1). Mais laissant ici de côté d’autres différences qui distinguent Hégel d’avec ses devanciers, et voulant les résumer, en quelque sorte, en une seule. Je dirai que ce qui constitue sa vraie originalité, celle qui marque sa figure d’un caractère propre et individuel, c’est qu’il est le premier qui a fondé un système, ou ce qui revient au même, qui a s>^'stématisé la science, en entendant cette expression dans son sens propre et rigoureux. Avant lui, il y a bien eu des esprits universels, mais aucun d’eux n’était parvenu a réali- ^ ser ce desideratum de la science. Ni Platon, ni Aristote , ni îSchelling n’y étaient parvenus. Ils avaient bien conçu et traité la philosophie comme la science absolue, dont le caractère essentiel est l’universalité et l’unité , mais aucun d’eux n’avait su réunir , et comme enchaîner dans un système toutes les branches du savoir. C’est là un point qui , je crois , n’a pas besoin d'être prouvé, car c’est un fait. Or, si l’on veut bien se rendre compte de tout ce qu’il faut , non-seulement d’étendue et de profondeur, mais d’invention, pour systématiser la science, c’est-à-dire, pour
(1) Voy. sur ces points, plus bas Ch. VI et VII , Logique de Hégel , S et suiv. , et mon Inlroduclion à celte Logique. Ch. XII, p. 123 et suiv.
LEIBNITZ
embrasser par la pensée l’uni vers , pour pénétrer dans chacune de ses parties, et ordonner celles-ci de manière à les déduire les unes des autres , et à assigner à chacune d’elles son sens propre , sa place, et sa fonction , on verra que le système hégélien est une des plus grandes créations de l'intelligence humaine. Car, en systématisant ainsi les êtres, nonseulement on les ordonne , mais on les transforme , ot en les transformant conformément aux lois de leur nature, et à leur essence, on les crée, pour ainsi dire, une seconde fois; de sorte que le même objet, vu systématiquement, ou, en tant que faisant partie d’un système, acquiert un tout autre sens, s’offre sous un tout autre aspect, et est comme animé d’une vie plus riche , plus complète , et plus profonde que lorsqu’il est vu hors de ce système et dans son existence individuelle, isolée et fragmentaire. C’est ainsi que l’astronome, à mesure qu’il avance dans la connaissance des mouvements des corps planétaires et des rapports de ces mouvements, voit le système céleste se transformer , les mouvements d’une planète se combiner avec d'autres mouvements, les déterminer, et être , à leur tour , déterminés par eux , et se produire ainsi de nouveaux rapports , de nouvelles propriétés et de nouvelles lois. Cette transformation est une création. Ce sera ici la création du système de Copernic. A plus forte raison, la pensée qui embrasse et ordonne l’universalité des êtres sera-t-elle une pensée éminemment créatrice; et, par conséquent, l’œuvre hégélienne, quelque incomplète qu’elle puisse être, par-là même qu’elle nous offre le premier système, est la plus grande création que la pensée scientifique
ET HEGEL
ait jusqu’ici accomplie. C'est un pocme sérieux, pour me servir de l’expression de Vico, un poërae où l’on voit se dérouler le drame de l’univers, et où l’imagination se trouve ramenée à sa source, à cette source d’où jaillissent et la parole , et les images , et les chants du poëte, et les figures du peintre et du sculpteur, à la pensée, veux-je dire, et à l’idée invisible et éternelle des choses.