CRITIQUE DE M. 8AI8SET
Comme nous l’avons vu , M. Saisset reproche à Hégel d’avoir exagéré la doctrine idéaliste, u Sa foi dans les idées, nous dit-il , y est poussée jusqu’au paradoxe. Ainsi Hégèl vous dira, non-seulement qu’il y a dans tout être réel une idée, mais que l’idée, quoique invisible , est plus réelle que l’être même que vous voyez et touchez. Un individu , pour Ilégel , n’est pas quelque chose de vraiment réel ; séparé de son idée, conçu comme pur individu, il n’est qu’une abstraction (p. 991). » Voilà ce que nous dit M. Saisset. J’avoue que je suis embarrassé en présence d’une telle critique. Et ce qui m’embarrasse, c’est que je ne sais' si je dois la prendre au sérieux. Voyons. Et d’abord, pour M. Saisset, Hégel exagère toujours. Plus haut (p. 990) il nous dit qu’il a exagéré la pensée exprimée dans le Parménide et le Sophiste , où Platon montre la coexistence des contraires. C’est-à-dire que Hégel qui systématise l’opposition et la contradiction , et qui la concilie , exagère Platon, qui, comme je l’ai montré ailleurs (1), et comme je le montrerai plus loin, a fait cette même tentative par une méthode indirecte et extérieure , sur un petit nombre d’idées, prises, pour ainsi dire, au hasard, et sans parvenir à trouver la solution du problème. Et ainsi, au lieu de dire Hégel a dépassé Platon , et il a accompli ce que Platon avait tenté , mais n’avait pas pu accomplir , M. Saisset nous dit qu’il a exagéré la pensée de Platon. Il en est do même à l’égard des idées. Ici aussi Hégel exagère
(1) Voy. mon Introduction à la philosophie de Hégel. Chapitre IV, 5 S.
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l’idéalisiuâ platonicien, car c’est de l’idéalisme platonicien, je suppose, que M* Saissct entend parler. Si ce a’est pas très-exact , c’est du moins très-habile. Je né puis m'empêcher de faire ici un rapprochement entre Leibnitz et M. Saisset, ce dont M. Saisset doit me savoir grc. C’est presque la même manière et la même tactique. En disant, Hégel exagère l’idéalisme de Platon, on fait d’üne pierre deux coups, qu’on me passe cette expression peu philosophique. — Mais qu’importe si elle rend bien ma pensée? — Je veux dire, qu’on donne un soufflet à Hégel, et qu’on se reserve l’appui et la bienveillance de Platon. Platon est si grand , qu’il ne fait pas bon de sè brouiller avec lui. Et puis, il a le mérite inestimable , pour beaucoup de gens , d’avoir vécu il y a quelques milliers d’années, et de ne troubler ni les grandes, ni les petites ambitions de personne. Et enfin , ce qui n’est pas un moindre titre, c’est qu’on a besoin de lui. Quand on est à court d’arguments, c’est son nom qu’on invoque. On crie, Platon l’a dit, et tout est fini. Peu importe qu’il l’ait dit, ou qu’il ne l’ait pas dit. Le gros de la foule, qui ne connaît pas plus Platon que Confucius, répète, Platon l’a dit, donc celui qui a pour lui Platon a pour lui la raison. C’est tout autre chose lorsqu’il s’agit de Hégel. Hégel est nouveau, il est d’hier, il vit encore , pour ainsi dire. C’est un parvenu aux yeux des grands de ce monde. 'S’il gêne l’opinion , les préjugés et l’ignorance, et surtout s’il trouble les rêves dorés de quelque personnage, il n’y a pas lieu de garder des ménagements avec lui. Car on sait que, dût-on employer pour le renverser des arguments qui s’évanouissent comme fumée au moindre contact
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de la raison, on aura, ici aussi, de son côté la' foule qui criera , à bas Hégel , à bas les hégéliens. Et ainsi, par^ce moyen , en traçant, veux-je dire, une ligne de démarcation entre Platon et Hégel , cette ligne n’existât-elle que dans l’imagination de celui qui la ii’ace, on atteint un double but, on se ménage, au besoin, l’appui de Platon, et on frappe, du même coup , Hégel. C’est ce qu’a fait M. Saisset , et c’est ee qu’a fait aussi , bien que sous une autre forme, M. Janet. Pour M. Saisset cette ligne de démarca^ tion est l’exagération, ce qui veut dire que Hégel a dénaturé Platon en l’exagérant. Pour M. Janet cette ligne de démarcation consiste, comme noua allons le voir tout-à-l’heure, en ce que la dialectique hégélienne constitue une face de la métaphysique éternelle, et la dialectique platonicienne en constitue une autre ; ce qui. fait qu’entre les deux dialectiques il y a, il faut croire, non un pont, qui les unit, mais un mur qui les sépare , et qu’elles sont comme deux fleuves qui coulent éternellement sur deux lignes parallèles à la métaphysique éternelle, sans jamais confondre leurs eaux. Mais, pour en revenir a M. Saisset, j.e crains bien qu’il n’en soit de ce point comme de la théorie newtonienne, et que, s’il y a quelqu’un qui a dénaturé Platon, ce ne soit pas Hégel. S’il y a un point, en effet, sur lequel Platon et Hégel coincident complètement c’est bien celui-ci, je veux dire, l’étendue du domaine qu’ils attribuent tous les deux aux idées. Il n’y a, en quelque sorte, qu’à ouvrir Platon pour s’en assurer. Ainsi personne, pour peu qu’il soit initié à la philosophie platonicienne, n’ignore ce fameux passage du Parménide , ou Parménide dit à
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Socrate qu’il est trop jeune pour comprendre que l’idée est le principe de toutes choses , et qu’il y a des idées non-seulement d’homme, de feu, ou d’eau, mais même de cheveu, et de boue. Et ce n’est pas là un passage isolé, mais c’est toute sa philosophie. Car nous le voyons ailleurs définir l’idée; « ce à quoi dans la variété des choses on peut assigner un nom commun (1). n Et, en partant de ce principe , il reconnaît les idées des contraires, du juste et de l’injuste, (2) de l’un et du multiple, de l’être
et du non-être, du même et de l’autre, de vitesse
et de lenteur (.3); ou bien les idées de table, de
lit et de nom (4) , et il va jusqu’à reconnaître les
idées d’ame individuelle, et d’individu (5). Et, en reconnaissant ces idées, il est resté d’accord avec lui-' même, avec la nature des choses, et avec la raison. Car il faut bien que ces êtres aient des principes , et si les idées sont les principes, elles sont les principes de ces êtres (6). Mais, nous dit M. Saisset, le paradoxe consiste en ce que Hégel prétend que l’idée, quoiqu’ invisible , est plus réelle que l’individu que l’on voit et que l’on touche. Est-ce là le paradoxe? Mais la question posée en ces termes change complètement. Car il ne s’agit plus ni de Platon, ni de Hégel, ni d’un
(1) Rep. L. X. Eîôoï fois irs'j Tl SV {/.aîTO-* :î(ô6aa>'i TÎÔîifta'. 77S0Î Éxaçra ~i ■noX'/.i, o\a TaÙTSv îisaa «îri(fspou.sv.
(2) Rep. L. ill, et L. V
(3) Parmen., Xoph., PhédoD, Rep., VII.
(4) Philèbe, Crat., Rep., X.
(5) Phédon. Crat.
(6) Voy. sur ce point mon Inlroduclion à la philosophie de Héijel. Ch. IV, §5 l et 5 ; et Ch. VI, p. 2Î5.
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idéalisme quelconque, mais de la science, et j’ajouterai d’un des pointa les plus élémentaires de la science. Ainsi donc, suivant vous, il y aurait plus de réalité dans les choses visibles que dans les choses invisibles, il y en aurait plus dans vous M. Saisset , ou dans moi qu’on appelle M. Véra que dans le principe qui nous fait être, et qui nous fait être ce que nous sommes? Répondez, je vous prie, à cette question, et ne jouez pas sur les mots, réel et réalité, car nous savons ce qu’ils veulent dire, et ce qu’on peut leur faire dire. Répondez à la question, je répète, et dites nous si votre pensée est qu’il y a plus de réalité en vous et en moi, en tant que M. Saisset, et M. Véra, que dans notre principe, quel qu’il soit, que ce soit l’idée, ou la substance, ou la puissance, ou l’intelligence divine, ou tous ces principes réunis ensemble. Si telle est , en effet , votre pensée , la question se trouve transportée sur un autre terrain, c’est-à-dire, nous allons droit à la négation de la science, et plus qu’à la négation de la science, à l’absurde et à l’impossible. Mais si telle n’est pas votre pensée , que voulez-vous donc dire? Et où est, en ce cas, l’emploi paradoxal que Hégel fait des idées? Vous ajoutez; pour Hégel, l’individu n’est rien, il n’est qu’une abstraction. Mais, ici aussi, il faut nous dire ce que vous entendez par abstraction , car votre pensée est enveloppée dans un brouillard où la lumière a de la peine à pénétrer. Prenez-vous ce mot dans le sens où le prenaient les philosophes sensualités de l’école de Locke et de Condillac, qui appelaient les universaux, et les idées des abstractions, voulant dire par là, que les idées ne sont que des formes, ou des mots
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videa dé toute substance' et 'de toute réalité ?"£In ce cas, vous faussez complètement la doctrine de Hég'el, puisqu’un des points fondamentaux de cette doctrine est que l’idée est inséparable de la nature, ou pour mieux dire , que la nature est un moment , ou une des manières d’être essentielles de l’idée , et que la forme de l’idée qui domine dans la nature est l’individualité. Ou bien , entendez-vous ce mot dans le sens où l’eBtend Hégel lui-même, et qui est le plus exact, je veux dire, dans le sens d’être limité et imparfait, par opposition au mot concret , qui exprime un degré de l’idée plus haut, plus riche et plus complexe ? En ce cas, où est le paradoxe? Est-ce que Ilégel n’a pas raison de dire que l’idée, telle qu’elle existe dans la nature sous sa forme individuelle, possède moins de réalité que l’idée , telle qu’elle existe en elle-même, dans sa forme pure, universelle et absolue, et dans la pensée, soit dans la pensée humaine, soit dans la pensée divine? E’est-ce pas là ce qu’ont enseigné Platon et Aristote, ou, pour mieux dire, n’est-ce pas là qu’il faut en venir , lorsqu’on sonde suffisemment ce problème ? Où est donc , je le demande encore , le paradoxe ? Ce sont vos yeux qui voient un 'paradoxe là où il n’y a qu’une conséquence qui découle naturellement et nécessairement de l’idée même de la science et de la constitution intrinsèque des choses.
; Encore un passage concernant le principe de contradiction, et qui me concerne aussi un peu personnellement , et j’aurai fini avec M. Saisset. u Je. lia , dit-il , (p. 988) dans sa savante introduction (dans mon intrwluçtion à la Logique) que si par .piincipe
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de contradiction on entetid qnt Uk même chose ne peut pas Être et nôtre pas dans 'le même temps et sous le même point de vue, alors ce principe est incontestable. Voiià un aveu dont je pi-ends acte; il honore le bon sens de M. Véra. Mais, quoi! lui dirai-je, y a-t-il dêne’deux manières d’entendre le principe de contradiction f Quand Platon qui l’a formulé le premier , l’opposait avec tant de force et une ironie si perdante aux Thrasymaque et aux Polus, V entendàit-il autrement? et Aristote qui en a fait l’axiome fondamental de sa logique,, ne le prenait-il pas dans le même sens? Que venez-vous donc nous parler de deux logiques , la logique de l’entendement , fondée sur le principe de contradiction, et bonne apparemment pour les esprits vulgaires, et la logique de la raison, logique nouvelle , logique transcendante , à l’usage des penseurs de l’école allemande? Malheur aux inventeurs des logiques nouvelles! Il n’y a pas deux logiques , car il n’y a qu’un esprit humain, n Ainsi ' niras avons vu M. Saisset jeter en débutant le mot de ridiouJe' à la face de Hégel et de sa philosophie. Nous l’avons vu ensuite nous présenter la philosophie bégélieune sous la forme d’un énorme paradoxe. J’espère que le lecteur sait maintenant à quoi s’on tenir sur ces points. Mais voilà que l’indignation de M. Saisset prend une forme tragique, et que, nouveau Jérémie, il présage des malheurs à ceux qui oseraient toucher à l’arche sainte de la vieille logique. Si je devais. m’en rapporter à mon expérience personnelle, je devrais dire que M. Saisset a , en effet , raison: Car , c’est probablement pareeque j’âi porté une main sacrilège sur ce monument vénérable , qui est
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à l’état de momie, il est vrai, mais qui est toujours, et par cela-même peut-être , vénérable , que cette Alma Matffr de l’Université de France n’a eu pour moi que des entrailles de marâtre, tandis que d’autres , qui n’ont jamais manqué de se prosterner devant loi suivant les rites prescrits par la loi , ont atteint aux plus hautes dignités qu’un universitaire puisse ambitionner. Voilà ce que je devrais me dire; et je devrais même me gourmander pour n’avoir pas imité la sagesse de mes anciens confrères. Mais, en considérant bien et froidement les choses, je devrais me dire aussi que, lors même que je serais en ce moment Grand maître de l’Université, et que j’aurais mon front et ma poitrine chargés de tous les honneurs que mon illustre marâtre distribue annuellement à ses enfants, il ne s’ensuivrait nullement que la vieille logique aurait raison, et que la nouvelle aurait tort. Tout au contraire, il se pourrait fort bien que la nouvelle, précisément parcequ’elle est nouvelle, eût toutes les chances d’avoir raison, et que la vieille, précisément parcequ’elle est vieille, eût toutes les chances d’avoir tort. Et le passage de M. Saisset que je viens de citer , ne ferait que me confirmer dans cette première impression. Car d’ahord cet élan tragique et prophétique me paraît un peu déplacé. C’est de l’indignation à froid. Je parle,bien entendu, de mon impression. Pour moi, il me semble qu’à propos de logique je ne me mettrais en colère que si je n’avais pas de bonnes raisons à donner. Mais c’est là, j’en conviens, une afifaire de tempérament. Il y a des corps que la moindre haleine du printemps fait entrer en ébullition, il y en a d’autres qu’il faut chauffer