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région terrestre et pesante du sens commun et de la philosophie populaire. E cade corne corpo morto cade. Ce n’est pas ainsi qu’ont fini Platon et Hégel, dont la marche a été ascendante et non descendante. Mais ce ne sont là que des bruits, des bruits fâcheux sans doute, mais des bruits. Quoiqu’il en soit, et pour reprendre ma route de laquelle je me suis un peu détourné , pas autant cependant qu’on pourrait le croire, la philosophie de Ilégel est l’idéalisme, et elle n’est pas la philosophie du sens commun, et c’est pour cette raison même que je l’aime, et que je lui ai consacré mon temps et mon intelligence. Je ne suis pas un dévot do Hégel, comme il plaît à M. Saisset de m’appeler. Hégel n’est pas mon fétiche. Si je le suis, je le suis librement, et par de bonnes raisons, par des raisons longuement méditées. De ces raisons j’en ai déjà communiquée une bonne partie au public, et s’il plaît à Dieu , je continuerai à lui en communiquer d’autres , à mesure que j’avancerai dans ma carrière hégélienne. Et , ma foi , je crois que moi aussi, si je le voulais, je pourrais me creuser un petit sillon , ou une route solitaire , comme on dit , et aspirer à l’originalité. Il me semble que je connais assez le métier pour savoir comment il faut s’y prendre. Je n’aurais qu’à choisir un de ces grands ou petits faits de conscience dont j’ai parlé plus haut, l’aetivité, ou la sensation, ou même la raison impersonnelle, et en le traitant à la façon d’autres philosophes que je n’ai pas besoin de nommer , car le lecteur les connaît tout aussi bien que moi , en le tournant, veux -je dire, et en le retournant en tous sens, en le tourmantant , en lui faisant violence, et
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surtout en éludant , et en dissimulant les difficultés , je pourrais bâtir là-dessus une petite doctrine, qui ferait quelque bruit, bruit que le premier souffle emporterait, il est vrai, mais qui aurait pour moi l’avantage de me faire passer pour original. Or, je n’ai pas plus de goût pour cette espèce d’originalité que pour le bon sens. C’est une fausse originalité , ou c’est la grande originalité en petite monnaie. De cette originalité, je le répète, je m’en soucie fort peu, dûtelle me valoir un siège à l’Institut, ou une chaire au collège de France. Ce que j’envie, ce qui éveille mon ambition , c’est la grande et véritable originalité ; mais, comme je sens qu’il n’est pas en mon pouvoir d’y atteindre, un peu par ma faute, un peu, et plus encore peut-être par la faute des causes et des événements qui m’ont fait ce que je suis , j’ai mieux aimé m’attacher à une grande figure , et être son ombre, que viser à une originalité qui, au fond, ne serait oUe-même qu’une ombre. J’ai cru qu’en agissant ainsi je servirais mieux la cause de la philosophie, de la science et de la raison. Si j’ai touché cette question c’est que c’est là un point sur lequel M. Saisset n’est pas d’accord avec moi. Je veux dire que Hégel n’étant pas un bien grand personnage , dans l’opinion de M. Saisset , il faut que je me résigne à n’être que l’ombre d’un simple mortel.
Si Hégel m’était inconnu, et que je dusse m’en former une idée d’après l’écrit de M. Saisset, voici en recueillant les traits répandus dans cet écrit, comment je me le représenterais. Hégel est un personnage (expression un peu douteuse qui ne me dit pas clairement si c’est un grand personnage, ou un simple
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mortel , ua peu plus , ou un peu moins mortel que les autres ) , c’est un esprit très-vigoureux et trèsétendu (dire très-vaste et très-profond serait trop dire), mais dont l’étendue ne saurait se comparer à celle de Leibnitz , qui est l’esprit le plus universel des temps modernes , et qui enfin , pour ce qui est de l’originalité, il en est complètement dépourvu. Sa dialectique, c’est la dialectique de Platon, le fond de sa doctrine n’est que du spinozisme réchauffé; et bien qu’il n’ait pas plus de sympathie pour Schelling que pour Hégel , M. Saisset donne la palme au premier sur ce dernier en fait d’originalité et d’invention. Voilà le portrait que je tracerais de Hégel d'après les données de M. Saisset. Comme il est loin de répondre à celui que je m’en suis tracé moi-même, je vais essayer de le retoucher par le mien.
Il faut que je dise au lecteur que j’allais entreprendre ce travail, lorsqu’on m’apporta le Journal des Débats du 22 Décembre, qui contient un article de M. Franck sur le sujet qui nous occupe. Que devais-je faire? L’article n’est pas long, me dis-je, et si l’on devait en extraire la substance, le poids qu’on en obtiendrait serait bien mince. Mais, d’un autre côté, il a paru dans les Débats, journal grave et influent, et je manquerais à mon devoir envers Hégel , si je ne disais pas à M. Franck, et au public, aussi brièvement que possible, ce que j’en pense. Voilà ce que je me suis dit, et ce qui m’a engagé à rompre aussi une lance avec M. Franck. C’est même par-là que je vais continuer, pour pouvoir ensuite reprendre librement mes entretiens avec mes deux autres adversaires. En voyant entrer M. Franck dans la lice
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pour terrasser mon maître (car je n’ai pas besoin de dire que c’est dans ce but qu’il y est entré) j’ai d’abord éprouvé comme un sentiment de frayeur. Voilà trois preux chevaliers, me suis-je dit, qui se succèdent sans interruption, ou à de très-courts intervalles, et qui tous visent , plus ou moins , et avec des armes plus ou moins tranchantes, à frapper mon héros au coeur. Sont-ils de simples éclaireurs? Et l’armée vat-elle les suivre avec son général en tête? Et qui peut être ce général? Voilà des doutes et des questions qui ont porté quelque trouble dans mon esprit. Mais, d’un autre côté, cette recrudescence subite contre l’hégélianisme, cette apparition d’hommes en armes qui se jettent sur lui est une preuve de sa vitalité, et elle montre qu’il est plus fort qu’on ne voudrait nous le faire croire , puisqu’on ne se bat pas coptre les faibles, ou contre les morts. C’est là aussi ce que je me suis dit, et ce qui a dissipé mes craintes; de sorte que, lors même que l’avant-garde serait suivie du gros de l’armée avec son général , j’ai la confiance que nous autres hégéliens , nous saurions bien riposter , et avec intérêt , si l’esprit du maître ne se retire pas de nous , aux coups qu’on voudra nous porter. Pour moi, je ne faillerai pas à ma tâche, et dussé-je me mesurer avec le général lui-même , après avoir invoqué ma Muse, ou le Dieu des armées, ou l’Esprit du monde je descendrai bravement dans l’arène.
Comme je l’ai dit, l’article de M. Franck est fort court, et se réduit à ceci : éloges sans reserve au livre de M. Janet, et une violente philippique contre l’hégélianisme. Quant à raisonner, M. Franck ne raisonne
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pas, il afHrme. Je n’aime pas l’hégélianisme, nous dira Franck. Libre à vous de ne pas l’aimer; libre même à vous de le détester , si cela vous plaît. Ce n’est pas la première fois que ceux-là mêmes qui font profession d’aimer la vérité, ont crié contre elle raka, crucifigatur. C’est le moyen le plus expeditif de se débarrasser d’une doctrine qui peut être la vérité, mais qui vous gêne par cela-même qu'elle est la vérité — car la vérité est généralment gênante — ou que vous n’entendez pas, parcequ’elle ne rentre pas dans la sphère plus ou moins étendue de vos idées. C’est aussi le moyen adopté par M. Franck. M. Franck afSrme d’un ton doctoral et triomphant que le monstre est terrassé, que l’autel est ruiné par sa base. Mais par qui, s’il vous plaît ? Ce n’est certainement pas par vous, que je sache. Serait-ce par M. Janet? En ce cas montrez-le nous par de bonnes raisons , et non par des aflSrmations purement gratuites. Que si vous ne le pouvez, attendez au moins, avant d’être aussi péremptoire et aflSrmatif, que d’autres discutent un peu le livre de M. Janet. Je sais que M. F ranck nous dira qu’en é crivant ces quelques lignes son but n’a pas été de discuter la doctrine de Hégel, mais d’appeler l'attention sur le livre de M. Janet. Alors je lui dirai, soyez plus simple, plus modeste et plus vrai. Dites au public, voilà un livre qui mérite votre attention. Il jette de la lumière sur les plus graves questions de la science. Il met en évidence quelques uns des points vulnérables de l’hégélianisme. Mais ne faites dire au livre ni plus ce qu’il ne dit, ni plus ce qu’il ne peut dire , et surtout n’ameuter pas contre l’hégélianisme les préjugés de la foule.
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V oici comment M. F ranck termine son article. Amis et adversaires voudront connaître et méditer l’ouvrage de M. Janet. A cela je dis , bien. Les uns pour le réfuter, si cela est en leur pouvoir, et pour relever leur autel ruiné par sa base. A cela Je réponds mal, très-mal. Car d’abord je ne vois pas comment on peut relever un édifice, lorsqu’il est ruiné par sa base. Il y aurait bien un moyen. Ce serait de lui donner une autre base. Mais alors ce ne serait plus le même édifice. Et ainsi, dire aux hégéliens, tâchez de relever votre autel ruiné par sa base, c’est se moquer d’eux, de la raison et du public. Que si M. Franck a voulu dire , qu’en effet l’écrit de M. Janet est irréfutable , alors je répondrai que son intelligence n’étant pas le voue d’Anaxagore (je suppose du moins qu’il ne prend pas son vol si haut) il ne suit nullement qu’un écrit soit irréfutable, pareequ’il le trouve tel. Ce pourrait bien être le contraire. Je veux dire qu’on pût parfaitement le réfuter, précisément pareequ’il le trouve irréfutable. Comment en effet, un livre de M. Janet pourrait-il paraître réfutable à M. Franck, qui a été suspendu à la même mamelle, et qui s’est désaltéré , je ne dirai pas à la même source de vie , mais à la- même source que M. Janet ? Il se pourrait cependant qu’il en fût autrement pour celui qui s’est nourri d’une autre nourriture, et qui ne voit pas les objets à travers le même prisme. Et c’est ce que je tâcherai de faire moi-même un peu plus loin, pour éclairer sur ce point, non M. Franck, bien entendu , mais le lecteur , ce qui < me suffit. — Les autres , c’est ainsi qu’il termine , pour fortifier en eux la conviction que la France n'est pas encore
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épuisée à ce point qu’il ne lui reste plus qu’à se faire le disciple de l’Allemagne, — Voilà ce que j’appelle ameuter contre une doctrine les prc^ugés de la foule. Si vous dites à une grande nation qu’il y a des hommes qui pensent qu’elle est épuisée , quelque grande et quelque généreuse qu’elle soit^ cette nation perdra patience, et finira par mettre ces hommes à la porte , ne fût-ce que pour montrer qu’elle n’est pas épuisée. Sont-ce là des armes dignes d’un homme sérieux? Et c’est avec ces dispositions , avec cette liberté d’esprit, avec cette parfaite impartialité que vous enseignez du haut do votre chaire du collège de Franco , ou que vous vous asseyez au milieu de vos collègues de l’Institut? Eh bien! moi qui ne suis point allemand , qui suis même , je crois , un peu français, (j’aurais dit beaucoup, si l’idée qu’il y a en France un hégélien d’une couleur aussi foncée que la mienne ne devait donner des insomnies à M. Franck et à ses amis) moi, dis-je, qui ne suis point allemand, qui suis même français, peu ou beaucoup comme vous le voudrez, et qui, par conséquent, dois être moins suspect qu’un allemand, voici ce que j’ai à vous dire. Et d’abord dans ces discussions, de grâce, ne faisons entrer, si est possible, ni la France, ni l’Allemagne, ni l’Angleterre , ni aucune autre partie de ce bas monde, car elles ont pour objet la science et la vérité éternelle , qui sont autre chose que la France , l’Allemagne, et tous les quartiers du globe mis ensemble. Quand à propos de la vérité absolue , car c’est d’elle qu’il s’agit ici , vous en appelez à la France, vous transportez la discussion sur un terrain qui n’est pas le sien, vous répondez à un argument
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par an boulet de canon. Ma» s’il est nécessaire que la France y intervienne, alors voici ce que je dirai. .Je ne sais qui est celui qui pourrait dire ou penser que la France est épuisée. Ce ne peut être qu’un insensé. En tout cas ce n’est pas nous autres hégéliens qui le pensons. Tout au contraire, nous serions bien fâchés qu’elle le fût. Je voudrais que la France fût un peu plus initiée qu’elle ne l’est dans la philosophie hégélienne. Elle y verrait comment un hégélien plus hégélien que moi , puisque c’est Ilégel luimême , parle de la France et de ses grands hommes. U J’ai vu l’empereur, cette ame du monde (Weltsede ) , écrit-il de Jena à Niethammer , traverser à cheval la ville pour aller faire une reconnaissance. On ne peut se défendre d’éprouver une sensation extraordinaire en voyant cet homme, qui, concentré ici dans un point, et assis sur son cheval, domine et gouverne le monde, n Et il écrivait cette lettre le 13 novembre, c’est-à-dire, la veille de la battaille de Jena, et au moment où il venait de se réfugier chez un ami, sa maison ayant été occupée par les soldats de Lannes. Et qui a parlé avec plus d’enthousiasme que lui de la révolution française? Partant de ce principe que le droit , et le droit fondé sur la pensée était le trait caractéristique , et le moteur de cette révolution » jamais dit-il (1) depuis que le soleil a paru dans le firmament, et que les planètes tournent autour de lui, jamais on n’avait compris que l’existence humaine se concentre dans sa tête, c’est à dire dans la pensée, et que c’est inspiré par la pensée que
(1) Philosophie de l’Histoire, IV p. ch. 5
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l’homme construit le monde de la réalité. Anaxagore avait enseigné le premier que l’intelligence gouverne le monde. Mais c’est alors seulement qu’on comprit, et qu’on admit ce principe, que la pensée doit gouverner la réalité spirituelle (1). Ce fut comme une aurore radieuse de l’intelligence. Tous les êtres pensants partagèrent la joie de cette époque. De sublimes émotions agitèrent l’ame humaine ; l’enthousiasme s’empara de tous les esprits, et fit tressaillir le monde, comme si la réconciliation entre le divin et l’humain s’était accomplie pour la première fois, n Voilà je crois de quoi satisfaire le français le plus français, et le rassurer sur les dispositions de l’hégélianisme à l’égard de la France. Et en effet, si l’hégélianisme est né en Allemagne, il n’est pas exclusivement allemand. S’il n’était qu’allemand, pour moi, je n’en voudrais point. Mais comme c’est une grande doctrine, qui ne descend pas aux mesquines proportions d’une coterie, il comprend et il aime tout ce qui est grand, beau et vrai ; et voilà pourquoi il aime la France, et qu’il la veut grande et forte. Je vous le demande, nous qui voulons la diffusion et le triomphe des doctrines hégéliennes, qu’aurions-nous à faire d’une nation épuisée? On n’ente pas la vie sur un cadavre. Une doctrine grande et forte ne peut s’enter que sur une nation grande ' et forte. Ainsi la France se porte bien, et nous sommes les premiers à nous en réjouir. Je dirai plus. Nous voulons contribuer, autant qu’il est en nous, à ce qu’elle se porte bien, et mieux encore, s’il se peut, qu’elle ne se porte en ce moment, puisque, si la France
(I) C’est-à-dire la société, qui est l’œuvre de la pensée.
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se porte bien, il y a chez elle quelque chose qui ne se porte pas bien; et ce quelque chose, ai-je besoin de le dire? c’est la philosophie. Car j’entends à chaque instant , de tous cotés et sur tous les tons retentir à mes oreilles, comme à la mort de Madame, la philosophie est morte , la philosophie est morte. Pour parler avec plus do précision, je ne devrais pas dire la philosophie , mais une certaine philosophie. Or j’ai peur que cette certaine philosophie ne soit précisément celle dont M. Franck se fait ici l’interprète, ou le porte-voix. Et ce qui me le ferait croire c’est cet appel même qu’il fait à la France. Jamais , que je sache, ni Platon, ni Aristote, ni Descartes, ni Kant, ni Hégel n’ont eu recours à un pareil argument. Jamais, lorsqu’ils ont voulu combattre leurs adversaires , ou établir leurs théories ils n’ont crié à la Grèce, ou à, la France, ou à l’Allemagne de venir à leur secours. Et il me semble qu’un philosophe , s’il SC prend au sérieux , et s’il prend au sérieux sa mission ne doit pas agir autrement. La raison , voilà son arme légitime. Opposer la raison à la raison , voilà la règle qu’il doit s’imposer , et qu’il doit invariablement suivre. Quand il s’en écarte, non-seulement il faillit à sa mission , et il trahit la cause même qu’il est appelé à défendre, mais il montre qu’il est aux abois. Mais une philosophie qui est fille de l’opinion (de quelque nom d’ailleurs qu’on l’appelle , qu’on l’appelle philosophie du bon sens , ou du sens commun , ou philosophie populaire ; on l’appelait, je crois, autrefois, et lorsqu’il y avait un juste milieu, la philosophie du juste milieu) une philosophie, dis-je, qui est fille de l’opinion, doit bien
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aller s’abriter dans le sein de sa mère , lorsqu’elle est poursuivie et déroutée par la raison de ses adversaires. Aussi s’adresse-t-elle aujourd’hui à la F rance par la bouche de M. Franck, pour qu’elle vienne la délivrer des frayeurs mortelles que lui cause la phi- ' losophie hégélienne. Elle n’hésiterait pas à, s’adresser à je ne sais qui , à l’infaillibilité du Pape , je suppose, si elle y trouvait son compte. Or donc, nous autres hégéliens (je dis nous autres, car j’ai la confiance de n'êtrc pas le seul, j’entends en France, je sais meme que nous sommes suffisamment nombreux; demandez plutôt à Taine, demandez à Bénard, demandez à la Revue Germanique, et à beaucoup d’autres ; et s’il m’était permis d’invoquer le passé , je pourrais y ajouter un nom, qui troublerait un peu la sérénité d’esprit de M. Franck, et peut-être même de celui qui le porte. Mais le passé est le passé, et c’est du présent qu’il s’agit,), or donc — je reprends — nous autres hégéliens qui avons foi dans la doctrine du maître, qui même croyons qu’elle est la seule et vraie philosophie, nous avons voulu, et nous voulons inoculer cette gangrène hégélienne, (expression qui j’en suis sûr a dû souvent se présenter sur les lèîvres de M. Franck et de ses amis, et que j’adopte, parce qu’elle rend, on ne peut mieux, ma pensée) nous voulons, dis-je, inoculer cette gangrène à la France; sachant que la vérité éternelle est la gangrène qui donne la mort pour faire jaillir la vie , qu’elle est l’orage qui purifie l’air, ou l’incendie qui dévore des maisons vieilles , malpropres et pourries. Nous voulons donc gangréner la France, c’est bien entendu. Mais si nous voulons la gangréner , c’est , je le ré-
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pète, pour qu’elle ne s'en porte que mieux. Ce que nous voulons y gangrener, en effet, ce n’est pas elle, mais cette philosophie dont M. Franck se fait l’organe. Car, d’abord, pour nous, cette philosophie n’est pas une philosophie. Ce n’est pas une philosophie qui ait une vie propre et réelle , mais c’est un frelon qui vit du travail des abeilles, une bigarrure bizarre, un Protée aux mille formes qu’on ne sait comment saisir , qui se pare tout aussi bien de la robe de Platon que de celle du sens commun, qui, quand elle a besoin de Platon, invoque Platon, et quand elle a besoin de l'opinion et du sens comnmn , invoque l’opinion et le sens commun , et si elle a besoin de les confondre , et de faire croire que la philosophie de Platon et la philosophie du sens commun sont une seule et même chose , elle n’hésitera pas à les amalgamer, et tout cela en ne suivant ni méthode, ni principes fixes, rationnels et bien definis, mais en mutilant la vérité, en dissimulant les difficultés , et en s’abandonnant , si je puis ainsi dire, aux apparences, aux illusions de l’imagination, aux interets et aux besoins du moment. Or, comme nous croyons qu’une telle philosophie ne peut qu’atrophier la vie philosophique en France et ailleurs , nous voulons la gangréner par une infusion de la philosophie hégélienne, espérant faire jaillir par-là la vie de la mort, et rendre à la pensée philosophique en France sa vérité , sa vigueur et sa liberté. Et en nommant la France, je n’exprime qu’iraparfaitement ma pensée. Car cette infusion nous voulons l’opérer partout où la vérité peut pénétrer, on il y a un sol apte à la recevoir, et où la cause de
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la philosophie est ou trahie, ou mollement défendue. Ainsi , pour ce qui me concerne , je puis dire que c’est vers ce but que j’ai dirigé tous mes efforts pendant mon séjour en Angleterre. Ai-je bien , ou mal réussi? Je l’ignore. Je croirais même que mes efforts ne sont pas demeurés tout-à-fait stériles, si je devais en croire la presse anglaise. Quoiqu’il en soit, j’ai rempli mon devoir envers la cause que je défends. Et maintenant que je suis rentré dans mon pays je continuerai à la servir ici avec le même zèle et la même ardeur, pareeque mes convictions sont aussi fermes , plus fermes même que jamais. Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’en accordant à la philosophie hégélienne droit de cité, la Franco se ferait la suivante de l’Allemagne , ce qui veut dire qu’elle serait humiliée. Est-ce que la France est humiliée lorsqu’elle emprunte à l’Angleterre une invention mécanique , ou autre? Et serait-elle humiliée en empruntant une œuvre de l’intelligence à l’Allemagne ? Et puis , est-ce qu’elle s’est trouvée humiliée en admettant la philosophie de Platon et d’Aristote , ou la philosophie de Bacon et de Locke , toutes les philosophies, en un mot? N’y aurait-il donc que la philosophie de Ilégel qui serait faite pour humilier la France? S’il y a quelqu’un qu’elle humilie, et il pourrait bien y en avoir, ce n’est certes pas la France. Car, si la France emprunte aux autres nations, elle leur donne aussi ses propres créations , et elle leur rend ses emprunts, souvent avec interet; ce qui, j’espère, n’humilie pas les autres nations. Que si elles s’en sentent humiliées, tant pis pour elles. Car elles ne comprennent pas que ce libre échange de décou-
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vertes, d’idées et de doctrines constitue, surtout dans l’état actuel du monde , la vie même de rhumanité. Et si une nation l’emporte sur les autres dans la science, ou dans l’art, ou dans l’art du gouvernement, ou dans l’art de la guerre, ce ne doit pas être une raison pour ces dernières de S9 sentir humiliées , mais elles doivent au contraire y trouver le stimulant d’une noble et légitime émulation. Car, c’est ainsi que se perpétuent les grandes traditions , et que grandit et s’élève l’humanité. La philosophie qui, au lieu de se tenir dans les hautes régions do la science, dans ces régions où régnent la modération et l’impartialité, pareequ’on y embrasse les différents aspects de la vérité, s’adresse aux jalousies, aux passions et aux petitesses de la nature hunmine, montre, par cela même, qu’elle n’est pas une philosophie. Et elle ne voit pas, probablement parcequ’ello n’est pas une philosophie , qu’en agissant ainsi , c’est elle qui abaisse et humilie la nation qu’elle croit servir , en éveillant ses susceptibilités. Car, si Je dis à une nation ; repoussez une doctrine , non parcequ’elle n’est pas vraie , elle peut même être vraie , mais pareequ’en l’admettant vous vous feriez la suivante d’une autre nation , ou parcequ’elle n’est pas en harmonie avec les habitudes de votre esprit, c’est au fond lui dire, dans le premier cas, de commettre une injustice, et de fermer la porte à la vérité , et dans le second cas, que cette doctrine est tellement grande, et tellement au-dessus, ou en dehors du rayon visuel de son intelligence , que son intelligence n’est pas faite pour l’embrasser et la comprendre. Ce sont là, j’imagine, les arguments qu’employait quelque grand prê-
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tre de Jupiter, en présence du christianisme. Ce pouvait être bon pour un prêtre de Jupiter , mais ce n’est certainement pas bon pour le philosophe. Mais il est temps que je quitte M. Franck , qui ne m’en voudra pas , je l’espère , de lui avoir dit franchement ma pensée; ce qui devrait, au contraire, le réconcilier un peu avec l’hégélianisrae , en voyant qu’au moins cette doctrine apprend tout aussi bien à penser, qu’à dire la vérité (1).
(1) Ce chapitre était déjà écrit lorsqu’un nouvel article de M. Franck a paru dans les Débats (23 Janvier 1861). Il parait que M. Franck a le monopole des revues philosophiques dans ce célèbre journal. Tant mieux pour M. Franck. Je n’oserais pas dire , tant mieux pour les Débats, mais ce que j’affirme sans hésitation , c’est, tant pis pour la science et pour le pulilic. Cette fois il ne s'agit par de Hégel , mais de Haine de Biran. Cependant M. Franck croirait manquer à son devoir s’il n’aboyait pas un peu contre l’hégélianisme. Comment il aboie, je n’ai pas besoin de le dire. Le moi, le non-moi, la liberté , la lumière de la conscience, ce cliquetis de mots sonores et vides, ces phrases stéréotypées avec lesquelles on attrape le public, et auxquelles, en ne précisant, et en n’approfondissant rien, on peut faire tout dire, c’est, comme chacun le sait, le plat habituel que les éclectiques servent au lecteur. On sera probablement étonné de me voir employer une expression qui , j’en conviens , est peu philosophique. Ce n’est pas cependant sans raison que je l’emploie. M. Saisset et M. Janet ne ménagent pas non plus Hégel. Nous l’avons vu, et nous le verrons encore mieux, et j’ajouterai qu'en bon hégélien que je suis, et qui ne laisse pas impunément frapper son maître, je ne les ménagerai pas non plus; mais il n'y a que M. Franck dont le ton me rappelle le chien hargneux. Et, comme le philosophe doit non-seulement dire la vérité ,
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mais la dire dans les termes qui peignent le plus vivement sa pensée , j’ai employé celui-la , n’en ayant pas trouvé un plus approprié. Cependant, ce qui fait le piquant de cet article ce n’est cette fois-ci ni llégel ni l’hégélianisme , mais la grande découverte que M. Franck y annonce au public, la découverte d’un grand métaphysicien , que dis-je ? du plus grand métaphysicien français. Comme l’article est consacré à Maine de Biran, je n’ai pas besoin d’ajouter que cette fleur de la métaphysique française est Maine de Biran. Ainsi Maine de Biran est le plus grand métaphysicien français. Ce n'est pas M. Franck qui le dit. C’est M. Cousin qui l'a dit le premier, et M. Franck nous donne la seconde édition du dire de M. Cousin. Mais entre le dire de M. Cousin , et l’être de ce qu’il dit on peut bien admettre, je pense, sans blesser M. Cousin, qu'il y a une différence. M. Cousin a dit bien d<>s choses. Et qu'est-ce qu’il o’a pas dit ? Je ne suis même pas sûr qu’en ce moment il n’éprouve pas quelque regret d’avoir dit que Maine de Biran est le plus grand métaphysicien français, et qu'il soit bien aise que M. Franck vienne exhumer un mot qu’il a pu laisser échapper dans un de ces moments , où il est entraîné par le torrent de ses pensées , comme il nous l'apprend lui-même. f\oy. Soucenira d’Allemagne}. Car si Maine de Biran occupe la première place parmi les métaphysiciens français des temps passés, présents et futurs, je suppose, quelle est la place qu'il faudra assigner b M. Cousin lui-même 1 Mais c’est là une affaire de famille à laquelle je n'ai rien à voir , et qui doit être réglée entre M. Cousin et .M. Fran^'k. Quant à nous, puisque nouveau métaphysicien y a , nous n’avons qu'à nous en réjouir. Ce sera un immortel de plus parmi les immortels. Et s’il faut crier, heureuse la France qui, par les soins de -H. Cousin et de M. Franck, a retrouvé un métaphysicien perdu, crions-le. Cependant, pour ce qui me concerne, je crierai bien plus volontiers, heureuse la France pour avoir donné naissance à Descartes et à Malebranche, car j’ai peur, que dis-je j'ai peur? j’aflQrme , et je me fais fort de prouver que si elle n’avait d’autre métaphysicien à présenter au monde que Maine de Biran , ce grand métaphysicien n’existerait que dans l’imagination de M. Cousin et de son porte-queue.