LA TRANSFORMATION MORALE DE L HELLÉNISME D'ALEXANDRE A AUGUSTE
Les conquêtes d'Alexandre sont l'événement décisif qui a fait de la culture hellénique une culture universelle, en lui permettant de se répandre sur tout le monde connu des anciens. Mais, dans cette diffusion même, l'hellénisme s'est transformé ; ce n'est pas seulement l'héritage du passé
qui a été ainsi répandu par le monde : l'hellénisme a continué de vivre et de créer des œuvres ; mais il l'a fait dans des conditions si différentes que c'est en réalité un hellénisme nouveau qui apparaît alors, et que le commencement du III® siècle marque ainsi une date capitale dans l'histoire intellectuelle et politique de la Grèce. Les années qui suivent immédiatement la mort d'Alexandre forment la limite de deux périodes nettement distinctes, opposées l'une à l'autre par des traits essentiels : avant cette date, toute la production littéraire et artistique de la Grèce est foncièrement nationale, sortie du sol et de l'in^ piration populaire ; après l'an 300, elle est cosmopolite et savante, livresque
et individualiste.
D'où vient cette transformation ? A quels faits poli-
1. Bibliographie. — Les notices les plus complètes sur tous les auteurs de cette époque se trouvent dans F. Suscmihl, Geschichte der griechischen Litteralurin der Alexandrinerzeil (2 vols., 1892). Des aperçus d'ensemble ont été donnés par A. Croiset dans L'Histoire delà Littérature grecque de A. et M. Croiset, V (1899). par J.-I>. Mahaflfy, The silver âge oftlte greek World (1U06) et par U. von Wilamowitz— Moellendorff au t. VIII, 1, de l'ouvrajçe Ute Kulfur der Gegenwart (1907).
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tiques et sociaux est-elle liée ? Qu'était l'hellénisme classique et comment s'était-il formé ? Que lègue-t-il à l'âge suivant et quels sont les caractères nouveaux qui le modifient dès le début de la période à laquelle nous sommes arrivés ? C'est à ces questions qu'il est nécessaire de répondre brièvement pour comprendre en quoi consiste au juste i'hellénisation du monde après Alexandre et quelle
sorte de culture est introduite par là dans la civilisation des âges postérieurs.
L'un des traits qui frappent d'abord le lecteur dans la littérature grecque classique, c'est le caractère largement humain des idées et des sentiments qu'elle exprime : elle s'adresse aux hommes de tous les temps et de tous les pays. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce caractère universel, auquel l'esprit grec s'élève d'emblée, s'appuie sur une réahté très concrète, sur l'observation d'une humanité très particulière, et c'est le mélange d'une vue très directe des choses et d'une aptitude remarquable à les pénétrer jusqu'à leur fond le plus durable qui donne aux œuvres grecques classiques, avec un goût de terroir si savoureux, une portée si générale. En fait, la littérature grecque est d'abord ionienne, éolienne, dorienne, avant d'être simplement grecque ; quand elle devient attique, au v® et au iv*-' siècle, elle reste marquée des caractères propres à la cité où elle fleurit, et toujours elle est liée à des circonstances déterminées par la vie collective, à des inspirations traditionnelles et populaires.
Les genres littéraires, dans la Grèce classique, ne sont pas des créations de théoriciens, ni des formes choisies arbitrairement, par imitation d'une littérature antérieure. Ce sont des formes créées pour satisfaire aux divers besoins religieux et intellectuels de la vie collective. Elles constituent essentiellement une littérature de « plein air », qui s'adresse non à quelques dilettantes, mais à tous, ou du moins à des groupes très étendus et déterminés plutôt par les conditions
LA TRANSFOUMATION MORALE DE L HELLENISME
de la vie commune que par des différences de culture intellectuelle. Car ces différences, ne l'oublions pas, sont insignifiantes jusqu'à l'avènement de la sophistique et de la
rhétorique, qui sont les premières ébauches d'un enseignement supérieur. Jusque-là, un Hérodote, comme un Homère, travaille pour le peuple aussi bien que pour les riches, et le théâtre est le plus populaire des genres. Même à Athènes, où s'épanouit la rhétorique, l'éloquence parle à tous les citoyens. Il n'est pas jusqu'à la philosophie de Socrate, essayée d'abord sur l'agora au hasard des rencontres, qui ne garde ce caractère de « plein air ». Quant à un Thucydide et à un I socrate, qui ne s'adressent qu'à des lecteurs choisis et qui sont des écrivains de « cabinet », ils portent au plus haut degré des quahtés qui sont encore spécifiquement athéniennes. Ainsi, dans tous les genres, la vie nationale et civique est la source féconde où puise le génie des écrivains.
De là des traits secondaires d'une extrême importance. La langue des écrivains en prose, très voisine du langage parlé, en a la fraîcheur et la vivacité, à de rares exceptions près : I socrate lui-même, malgré son souci presque maladif du rythme, ne demande l'harmonie de ses périodes qu'aux mots les plus purement et les plus simplement attiques. La langue des poètes, traditionnelle et un peu archaïque, tempère cette part inévitable d'artifice par la nécessité de rester en contact avec la foule. Cette nécessité agit avec non moins de force sur la nature des idées et des sentiments, toujours empruntés aux sources populaires et nationales :
religion héréditaire, mythes traditionnels, sentiments généraux et simples, forment la matière de la poésie ; l'éloquence est toute nourrie de civisme, et la philosophie ellemême considère que la morale est une partie de la politique.
Les arts plastiques prêteraient à des remarques analogues et l'on a signalé à maintes reprises le caractère religieux et civique de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, au V® siècle surtout.
Si l'on essaie de résumer l'idéal humain qui se dégage de
LA TKANSFORMATION MORALE DE l'hELLÉNISME
tout ce mouvement de pensée, on le trouve assez bien représenté par l'image qu'Isocrate nous donne de Thomme « cultivé » (7:c7rato£utjL£vo^), type de « civilisé », sans doute, plus encore que de « grec w au sens ethnographique du mot, mais dont la culture, assez profonde pour être vraiment humaine, garde cependant des attaches étroites avec toute la tradition nationale ; un homme qui unit la raison, la modération, l'amour du beau en morale comme en art, la philanthropie,— c'est-à-dire des qualités foncièrement grecques avant d'être humaines — à la fierté d'une histoire glorieuse, à l'orgueil d'être un citoyen ; un homme qui n'obéit qu'à la loi, et qui s'est élevé jusqu'à l'humanité la plus haute par son attachement même aux vertus de sa race et aux institutions de sa patrie.
L'hellénisme postérieur à Alexandre hérite de cette culture et du fonds d'idées qui la constituent. Mais les circonstances politiques sont devenues si différentes que les idées et les sentiments en subissent le contre-coup : les genres littéraires en honneur ne sont plus les mêmes ; les âmes ont des besoins nouveaux et ne se satisfont plus des anciennes traditions.
La révolution politique peut se caractériser d'un mot : l'hellénisme n'est plus concentré dans la Grèce propre, il est répandu sur tout l'Orient. Le mouvement de concentration qui, pendant plusieurs siècles, avait peu à peu fait affluer vers Athènes toutes les forces vives de la race, est remplacé par un mouvement en sens contraire
qui disperse ces mêmes forces vers la périphérie du monde
civilisé, singulièrement élargi. Les royaumes de formation nouvelle et de population mélangée remplacent les antiques cités historiques de population homogène ou autochtone. De grandes villes commerçantes et cosmopolites, capitales de ces royaumes, s'élèvent comme par enchantement. Dans la Grèce propre, la vie s'étiole : la grande activité politique
fait place à une vie municipale assez pauvre et à des querelles mesquines entre les cités. La population d'ailleurs diminue, à la fois par les causes que Polybe a indiquées (abus des guerres, amour exagéré du luxe et du bien-être), et aussi par suite de l'émigration, qui vide le pays de s6s éléments les plus actifs au profit des villes nouvelles, bientôt devenues immenses : Alexandrie, Antioche, Pergame, sont des villes monstrueuses au regard des anciennes cités
grecques.
Dans ces grandes villes nouvelles, il n'y a plus de vie politique : c'est l'affaire du roi et de ses fonctionnaires de gouverner ; le peuple va à ses affaires ou à ses plaisirs. Ce peuple, d'ailleurs, est étrangement composite : à côté d'un fond de population indigène, qui n'a rien de grec, on trouve
des aventuriers de tout pays. Le principal élément grec est formé par la cour et les hautes classes. Point d'âme commune en tout cela ; point de traditions qui relient le présent au passé ; chacun vit pour soi, pour ses intérêts personnels. Si la couleur générale de cette civiUsation est grecque, c'est que les dynasties, les principaux fonctionnaires, la cour groupée autour des princes, étant Grecs d'origine ou de culture, tiennent à honneur de propager l'hellénisme. Des musées, des bibHothèques sont fondés, où s'accumulent les trésors de la littérature hellén que. Un art officiel tout grec se développe sous la protection des rois. Les particuliers ri?he> embellissent leur existence à l'aide de la parure artistique et littéraire que l'hellénisme peut leur fournir. Des savants et des lettrés se pressent autour des bibHothèques ; les cénacles se multiplient et une production littéraire intense résulte des loisirs mêmes que la politique laisse aux esprits. Mais il est aisé de voir que les
œuvres qui vont naître dans ces circonstances ne ressembleront guère à celles de l'âge classique. Le satiriste Timon appelait joliment le musée d'Alexandrie « la volière des Muses » : cette volière n'a aucune analogie avec les panégyries de la Grèce propre ou avec le théâtre de Dionysos : ni le public ni les écrivains ne sont pareils : c'en est fait du
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plein air et de la libre création dans l'enthousiasme des sentiments collectifs.
Le public, en effet, n'a rien de populaire. La foule ignore le grec ou l'estropie ; ce qui l'émeut dans les fêtes royales, ce n'est pas la force d'un sentiment unanime et profond, mais surtout l'attrait du spectacle qui parle aux yeux. Le vrai public, pour les écrivains, ne peut être que le groupe relativement restreint des lecteurs cultivés, grecs ou hellénisés, savants et dilettantes intéressés par les raffinements
de la forme ou par l'expression des sentiments individuels
dont s'ahmente la vie de société.
Ces écrivains, d'autre part, sont eux-mêmes des hommes de cabinet et de bibhothèque. Devant les monceaux de volumes qui remplissent la bibhothèque d'Alexandrie ou celle de Pergame, leur premier désir est de faire l'inventaire de ces richesses et d'extraire de ces livres les choses inconnues ou oubliées qu'ils renferment. De là une foule d'ouvrages érudits qui ne sont point des oeuvres d'art. La langue de ces écrits est un grec courant, un peu artificiel, qui ne se retrempe plus dans le langage parlé et qui manque étrangement de saveur populaire ou personnelle. Le grec de Polybe, abstrait et lourd, est un échantillon curieux de cette prose médiocre. — Si ces bibhothécaires laborieux ont, en outre, un peu de génie poétique ou simplement du talent, ils ne trouvent devant eux que deux voies ouvertes : ou bien celle de l'art officiel, qui consiste à célébrer dans des poèmes artificiels et prétentieux la g'oire du prince,
ou bien celle de la poésie légère, qui dira les amours de cette société frivole. Quelques-uns seulement essaieront de ressusciter, par une imitation laborieuse, l'épopée d'autrefois, en y introduisant la passion amoureuse ou les gentillesses pesantes de l'érudition. Un seul, Théocrite, sera véritablement novateur, en observant, dans un pays foncièrement grec, quelques côtés méconnus de la vie populaire. Mais la plupart, même quand ils cultivent par occasion la poésie, sont avant tout des érudits et des curieux ; s'ils s'occupent de recherches savantes, ils sont moins des histo-
LA TRANSFORMATION MORALE DE l'hELLÉNISME
riens au sens complet du mot que des compilateurs; ils sont moins attentifs à la vie du passé, devenue trop étrangère
à leurs habitudes, que soucieux des renseignements extérieurs fournis par les livres ; appliqués d'ailleurs et parfois intelligents, et en somme très utiles à la postérité, mais trop enfermés dans leurs « musées » pour bien comprendre « l'agora ».
Ainsi, parmi les genres littéraires d'autrefois, quelquesuns disparaissent entièrement : la tragédie et l'éloquence politique cessent d'exister ; la comédie, qui survit quelque temps à Athènes, ne dure que l'espace d'une ou deux générations. D'autres genres ne renaissent, comme l'épopée, qu'à la condition de se transformer. L'hymne officiel, l'épigramme amoureuse, l'idylle, sont des formes httéraires en partie nouvelles, où l'artifice et l'imitation sont d'ailleurs sensibles. Dans. la littérature classique, l'originalité des écrivains se montrait par la hberté avec laquelle chacun suivait une tradition toujours vivante, mais toujours souple. Dans la littérature alexandrine, l'imitation ingénieuse, mais
artificielle, a pris la place de la tradition : on combine les emprunts arbitraires, pris à toutes les sources, et, de ce. mélange plus ou moins savant, se forme une sorte de mosaïque d'idées et de mots qui rapproche, chez un Galhmaque ou un Apolloniu ". de Rhodes, des prosaïsmes choquants et des archaïsmes bizarres ou obscurs.
Ce n'est pas à dire que ces œuvres soient sans valeur. Une littérature savante n'est pas nécessairement une littérature médiocre. Les poètes latins du siècle d'Auguste, beaucoup de nos poètes du xvi® et du xvii® siècle, sont des imitateurs. Il peut exister des imitateurs de génie, et deux au moins des poètes d'Alexandrie, Apollonius et Théocrite, ont eu des parties de génie. Mais on voit sans peine la distance qui sépare cette littérature érudite de celles des époques vraiment créatrices, où l'inspiration naît spontanément du fonds inépuisable des traditions populaires fécondées par le génie individuel. '
1. Sur la poésie de ceUe époque on lira toujours avec profit l'ouvrage
L HELLKNISATION DU MONDK ANTIQl E
LA TRANSFORMATION MORALE DE l'hELLÊNISME
Ce qui caractérise vraiment l'époque alexandrine et ce qui fait son incontestable grandeur, ce n'est pas tant la création artistique proprement dite que l'infatigable curiosité qui pousse alors les esprits à multiplier dans tous les sens les enquêtes et les informations. On veut tout savoir, tout expliquer. On interroge les vieux textes, commodément réunis dans des bibliothèques que les siècles antérieurs n'avaient pas connues, et on leur demande, non seulement des faits historiques et des dates, mais aussi des enseignements sur la langue, sur la grammaire, sur la philologie. On parcourt la terre habitée, grâce à la facihté plus grande des voyages dans un monde de plus en plus hellénisé, et Ton s'enquiert des particularités intéressantes relatives aux mœurs des habitants, aux merveilles de la nature, à la géographie physique. On pousse très loin l'étude des sciences proprement dites, qui tend à se séparer définitivement de la philosophie, et on porte à un degré de perfection déjà remarquable les mathématiques, l'astronomie, la physique, les sciences naturelles, la médecine. La philosophie, enfin, réduite progressivement au domaine moral, est cultivée, dans Athènes surtout, par une suite de penseurs dont l'influence n'a cessé de s'exercer sur l'humanité jusqu'à nos jours.
Qu'est-ce que tout cela, sinon le principe même de l'esprit scientifique ? L'hellénisme alexandrin, qui n'est pas méprisable au point de vue littéraire et qui, dans les arts proprement dits, mériterait encore plus d'éloges (accompagnés cependant des mêmes réserves), est surtout remarquable par l'exercice des qualités intellectuelles qui peuvent le mieux se passer d'une vie civique et traditionnelle, c'est-àdire par l'activité de la libre recherche et de la raison. Des philologues comme Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque de Samothrace ; des géographes comme Eratosthène et Pythéas ; des savants comme Euclide, Aristarque de Samos, Archimède de Syracuse, Hipparque de
de A. Couat. La poésie alexandrine (Paris, 1882) qu'on peut compléter par celui de G. Gessi, La poesia eUenistica (Bari, 191^).
Nicée, suffiraient à sa gloire. Si beaucoup d'Alexandrins, faute de méthode, ont été plutôt des amasseurs de faits mal contrôlés que des érudits autorisés et des savants, il n'en est pas moins certain que les noms qu'on vient de lire sont ceux d'hommes de premier ordre, qui ont fait faire aux connaissances humaines d'immenses progrès, et à qui
nous devons encore de la reconnaissance.
Il faut en dire autant de la philosophie dialectique et morale, qui doit nous retenir un peu plus longtemps : d'abord parce qu'elle a un caractère moins technique et qu'elle se lie davantage à la vie générale du temps ; ensuite parce qu'elle- touche à des problèmes dont l'intérêt actuel n'a pas disparu. Ajoutons qu'elle nous ramène à Athènes, demeurée jusqu'au bout, dans l'agitation du monde hellénistique, le sanctuaire des tranquilles méditations et des subtiles disputes d'idées. Nous n'avons pas à entrer dans le détail de ces disputes, mais il est intéressant d'en suivre l'évolution générale et d'en marquer les conclusions. L'esprit grec, même dépouillé de ses traits strictement nationaux, s'y montre encore sous quelques-uns de ses plus nobles aspects et avec ses qualités caractéristiques.
Une des nouveautés les plus importantes que présente
la philosophie de cette période, c'est l'absence à peu près
complète d'invention métaphysique et l'orientation des esprits vers des objets plus positifs, en particulier vers la morale.
Dans l'école de Platon, la théorie des Idées est abandonnée
dès la seconde génération, et la physionomie de l'école en est altérée profondément. Gomme la théorie des Idées était, aux yeux de Platon, le support nécessaire de toute science complète de l'Etre, cette théorie venant à disparaître, il ne restait plus que deux voies ouvertes au platonisme : ou celle du mysticisme, ou celle de la dialectique des apparences, qui ne pouvait conduire qu'au probabilisme. Ce fut la seconde qui fut suivie, d'abord avec modération par Arcésilas, avec plus de hardiesse par Garnéade ; on sait que Gicéron goûta fort cette philosophie si bien faite
pour les avocats. — Les disciples d' Aristote, sans abandonner
les principes de leur maître, s'abstinrent de les approfondir et tournèrent de préférence leurs recherches vers les sciences physiques et naturelles. — Quant aux deux grandes écoles nouvelles qui furent fondées vers le début de cette période par Zenon et par Epicure, le Stoïcisme et TEpicurisme, elles eurent bien chacune un système de métaphysique, mais elles n'eurent pas la peine de l'inventer : Zenon demanda le : ien à Heraclite, Epicure à Démocrite, et tous deux s'empressèrent d'en déduire une morale, chose à
leurs yeux plus •intéressante que de nouvelles discussions sur les principes du monde. Tant de systèmes, à vrai dire, avaient été déjà construits par les philosophes, qu'il ne restait guère qu'à choisir entre eux, ou à se réfugier dans un scepticisme plus ou moins radical.
La morale, au contraire, gagnait tout le terrain perdu par la métaphysique. Car la morale ne pouvait être, selon la vieille conception grecque, que la science du bonheur, et
le souci d'une vie heureuse est de ceux que l'esprit humain ne saurait rejeter. Il s'agissait donc, par une dialectique habile, de rattacher à des principes une fois admis une règle de conduite.
Sur la source du bonheur, le stoïcisme et l'épicurisme sont en opposition déclarée, puisque l'un le fait dériver de la vertu et l'autre du plaisir. On est surpris après cela de voir les deux doctrines aboutir à une même conception de la sagesse, ou peu s'en faut : le sage du stoïcisme ressemble au sage de l'épicurisme comme un frère. C'est que le plaisir, suivant Epicure, n'est la source du bonheur que s'il est dosé et choisi par la raison, ce qui rend à celle-ci, dans le gouvernement de la vie, la place d'où il semblait d'abord qu'elle fût exclue. En réalité, les doctrines qui font appel à la raison, quelque point de départ qu'elles adoptent, ne peuvent guère faire autrement que d'aboutir à une morale jugée raisonnable par la majorité des hommes. Mais il ne faudrait pas
se hâter d'en conclure que, dans la praubite, un Stoïcien fût semblable à un Epicurien: c'est le contraire qui est vrai,
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et la cause en est claire. Elle est dans la différence des tempéraments moraux qui étaient attirés vers l'une ou l'autre des deux doctrines et dans l'opposition des sentiments qui en résultaient. Le Stoïcien était grave, sévère d'aspect, foncièrement religieux dans son acquiescement à la fatalité des choses, qu'il identifie avec une volonté providentielle, et dans son indulgence pour les croyances populaires. L'Epicurien était un voluptueux aimable, peu soucieux de respecter des divinités qu'il jugeait indifférentes
à la marche du monde, bref une sorte d'impie.
Ces deux doctrines, en somme, restent conformes à la vieille tradition- grecque par leur caractère rationnel, par leur conception du bonheur, par l'objet qu'elles attribuent à la morale, par l'idéal même qu'elles se forment du sage. Mais elles ont une allure dogmatique et tranchante qui en fait déjà des Eghses ; elles visent, comme les Eglises, au gouvernement des âmes, qu'elles veulent tout entières ; elles groupent leurs prosélytes respectifs en corps rivaux et hostiles qui se querellent vivement : les uns étant religieux, les autres sont irréligieux, et les uns comme les autres avec une égale passion. L'intransigeance des formules et la préoccupation dominante de la pratique morale individuelle apportent dans la philosophie, avec le stoïcisme et l'épicurisme, des sentiments et des idées qui s'éloignent de la belle Hberté intellectuelle des anciens philosophes, mais qui vont assurer aux doctrines un grand empire sur les consciences.
Le dogmatisme appelle le scepticisme, et, d'autre part, les analogies qui existent entre des doctrines différentes suscitent les tentatives de l'éclectisme. Le scepticisme de Pyrrhon fut radical, mais il fit peu d'adeptes. L'éclectisme, au contraire, avec ses conciliations engageantes, apparut bientôt sous des formes diverses.
Celui du stoïcien Panétius et de son disciple, le savant Posidonios, reste purement rationnel, fidèle par conséquent à la tradition intellectuelle de la Grèce. Mais voici, tout à fait à la fm de la période qui nous occupe, deux
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éclectiques assez différents, chez lesquels on entrevoit des tendances nouvelles, destinées à un long avenir : c est le juif Philon et le grec Plutarque. Philon, juif hellénise, croit également à Platon et à la Bible, qu'il concilie dans des effusions religieuses d'un ton inconnu à la itterature grecque antérieure. Plutarque de Chéronée, platonicien, introduit librement dans son platonisme la substance morale des autres philosophies ; mais en outre son ame reUgieuse, éprise par patriotisme de toutes les vieilles croyances nationales, est curieuse des religions étrangères, sympathique à tous les mystères, ennemie acharnée de l'impiété épicurienne, habile à dégager de la diversité infinie des formes religieuses (toutes respectables a son avis) l'idée supérieure d'une religion universelle et un peu vague, qui pût satisfaire une raison idéaliste et affermir une conscience honnête. L'Egypte et l'Orient s unissent dans son syncrétisme pieux avec Delphes et Eleusis, comme avec Platon et Aristote. Cela suffit à montrer que nous sommes arrivés, avec Plutarque, au seuil d'une nouvelle période, où l'hellénisme, indéfiniment élargi, va recevoir de plus en plus les apports de l'Orient et s'achemmer d un côté vers le christianisme et, de l'autre, vers le neo-platonisme extatique de Plotin.
Au terme de cette rapide revue des trois siècles qui séparent Alexandre d'Auguste, nous pouvons mesurer le chemin parcouru et les transformations profondes subies
par l'hellénisme.
En se détachant de la cité, qui avait été son berceau, la pensée grecque a perdu beaucoup de sa fleur et de sa fraîcheur savoureuse. Elle est devenue moins créatrice et moins originale. Mais par sa clarté persistante, par sa raison, par sa netteté dialectique, elle a été un instrument d education universelle. Elle a vulgarisé les notions vraiment humaines que les siècles précédents, avaient lentement
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élaborées en matière d'art, de science, de morale, de philosophie. Elle les a conservées d'abord et répandues ensuite par le monde. Elle a conquis Rome intellectuellement, et, à l'aide de Rome, tout l'Occident, avec les peuples nouveaux qui arrivaient peu à peu à la civilisation et à la paix romaine. Si la grandeur de l'âge classique en a été d'abord un peu voilée aux yeux de ces disciples étrangers, l'inconvénient n'était pas sans compensation : ils avaient besoin d'une initiation. L'hellénisme d'alors, avec son art plus extérieur, avec sa science plus moderne, préparait les esprits à l'intelligence d'une culture plus lointaine et plus haute. Il y ajoutait, d'ailleurs, quelque chose par son goût de finesse, par ses études de psychologie individuelle et par la noblesse de l'idéal stoïcien. Et surtout, par sa piété pour les vieux chefsd'œuvre et par son ardeur à les commenter, il les conservait à l'admiration en les rendant plus accessibles. Au total, ce sont vraiment ces trois siècles qui ont fait de la culture grecque le patrimoine commun de toutes les nations civilisées.
A. Croiset.
MEMBRE DE l'iNSTITUT
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L'HELLÉNISME EN ASIE MINEURE ET EN PERSE LA CULTURE IRANO-BABYLONIENNE EN FACE DE LA CULTURE