‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 140 sur 140 · II. — LE REVIllEMKNT ANTIGREG A ROME ET LES ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

II. — LE REVIllEMKNT ANTIGREG A ROME ET LES ADVERSAIRES

DE L'HELLÉNISME : de 190 a IGO.

Le changement commence très vite à se faire sentir ; et c'est encore dans la politique qu'il nous est le plus aisé de le constater tout d'abord.

Dès le temps de la guerre avec Philippe, on pouvait prévoir, avons-nous dit, une lutte prochaine contre le roi de Syrie, Antiochos III le Grand. Elle éclate en effet en 192.

Rome y prend à nouveau l'attitude, qui lui avait si bien réussi en 200, de champion de la liberté contre la tyrannie, de la civilisation contre la barbarie. Malheureusement ce programme de défense des intérêts helléniques rencontre maintenant, dans la Grèce même, un certain scepticisme : il y a des gens pour proclamer « que Rome paie la Grèce de mots et de fictions, qu'on est chargé de chaînes, plus brillantes peut-êtfe, mais beaucoup plus pesantes qu'au temps où les citadelles étaient occupées par les troupes macédoniennes ». Et, en fait, si l'on voit alors, non sans quelque étonnement, Philippe, le vaincu de Cynoscéphales, se ranger du côté des Romains, par contre, leurs anciens alliés, les Etoliens, deviennent pour eux des ennemis plus acharnés que le roi de Syrie.

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Comme conséquence de cette guerre, Antiochos n'est pas moins maltraité que ne l'a été Philippe ; à cela rien de surprenant, puisque, dès l'abord, Rome a pris grand soin de distinguer, en Grèce, les grands et les petits Etats. Mais, quand il s'agit de régler la situation de l'Asie Mineure, si Rome, cette fois encore, ne garde rien de sa conquête (Manlius rembarque toutes ses forces vers la fm de l'été 188), la répartition assez arbitraire qu'elle y fait des territoires trahit chez elle la préoccupation d'établir un équilibre tel qu'aucun peuple, aucune cité ne puisse subsister sans son appui. Et de même, en Europe, si Flamininus s'entremet encore (non sans mérite) en faveur des Etoliens, et finit par leur épargner un anéantissement total, ils n'en sont pas moins réduits à un état de vasselage à peine déguisé. En outre, dès 191, Rome a enlevé aux Achéens l'île de Zacynthe, et, en 189, elle installe une garnison permanente dans celle de Céphallénie.

Ce qui se passe ensuite est bien plus significatif encore. Laissons de côté, si l'on veut, l'attitude adoptée vis-à-vis de Philippe. Il avait aidé de tout son pouvoir Rome contre Antiochos; on le remercie en s'arrangeant pour lui reprendre la plus grande partie de ce qu'on a dû lui abandonner pendant la période des hostilités, en accueillant avec une partialité manifeste toutes les plaintes formulées contre lui, en le soumettant à des enquêtes humiliantes, en suscitant même dans sa famille des querelles intestines qui semblent bien avoir hâté sa mort, survenue en 179. Mais Philippe c'est le roi de Macédoine; son exemple risque de n'être pas suffisamment démonstratif.

En voici un autre qui l'est plus. La Ligue achéenne représente alors ce qu'il y a en Grèce de plus respectable et de plus honnête ; mais elle est en même temps le seul Etat qui y fasse encore quelque figure : c'en est assez pour que Rome lui manifeste une hostilité toujours croissante. A partir de 186, même sans mission officielle, ses ambassadeurs prétendent y parler en maîtres, et ignorer les lois de la confédération. En 182, on va jusqu'à appeler presque

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ouvertement le Péloponnèse à la révolte, et la mort malheureuse de Philopoemen est le résultat de ces intrigues. Enfm, en 180, un nouveau pas, décisif cette fois, est accompli. Rome intervient délibérément dans les querelles de parti > en Achaïe, tout comme dans les dissensions de la famille royale de Macédoine ; elle soutient de son autorité et de son argent la faction la moins nombreuse et la plus méprisable, et elle fait élever à la présidence de la Ligue \m personnage indilYérent à toute notion de dignité ou de patriotisme, à la fois vénal et brutal, Callicrate.

Nous arrivons ainsi à la troisième guerre de Macédoine, celle qui est entreprise contre le fils de Philippe, Persée, dans le but d'achever sans retour la ruine de la Macédoine. Tant qu'elle demeure encore lointaine, c'est-à-dire jusque vers 174, on peut constater, dans bien des Etats grecs, une certaine sympathie renaissante pour la Macédoine : évidemment ils sentent en elle un contrepoids fort utile à la toute-puissance de Rome, et ils seraient heureux de le voir subsister. Mais, dès que le Sénat se met à envoyer des députés aux différents peuples pour les surveiller et les rappeler à l'ordre (Tite-Live n'énumère pas moins de treize ambassades de ce genre entre 174 et 171), presque

partout il obtient satisfaction. Pas une contrée grecque n'opte franchement pour la Macédoine ; quelques-unes cherchent à rester neutres ; d'autres sont partagées ; le plus grand nombre de beaucoup se déclare pour Rome et lui

fournit des soldats. Bref, d'une façon générale, la Grèce, au début de la guerre contre Persée, en 171, montre envers Rome bien plus de déférence qu'en 192, au début de la guerre contre Antiochos.

Malgré cela, comment se comportent donc les armées romaines en pays grec ? Les soldats repoussent l'ancienne discipline, et regardent le pillage comme un droit ; les généraux qui, pour commencer, n'éprouvent que des échecs^ en rejettent à l'envi la faute sur leurs alliés, et, dans leurs réquisitions, font preuve d'un sans-gêne extraordinaire. Derrière eux, on entrevoit les trafiquants, fort empressés

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à pressurer de leur mieux les populations. Les diplomates se rendent couramment coupables des plus odieuses fourberies : Q. Marcius Philippus est passé maître en cette matière. Quant au Sénat, il évite d'abord le plus possible de sévir contre les fonctionnaires coupables ; et si, à partir

de l'automne 170, il apporte décidément un peu plus de soin à protéger les Grecs, ce n'est ni par générosité naturelle, ni par une renaissance de son philhellénisme d'autrefois : c'est que la Macédoine n'est toujours pas entamée, qu'il

craint des défections, et que, par politique, il juge utiles

des ménagements dont il ne se souciait guère lorsqu'il se croyait sûr de la victoire.

La lutte, après avoir traîné sans gloire pendant trois ans, se termine soudain par des succès foudroyants, en 168 : presque en même temps, l'Illyrie est réduite en trente jours par L. Anicius Gallus, et Paul-Emile livre à la Macédoine la bataille décisive de Pydna ; les rois des deux pays sont faits prisonniers. D'après la conduite des Romains avant leur triomphe, on devine ce qu'a dû être ensuite le sort de la

Grèce. Je ne parle pas du traitement infligé aux peuples contre qui la guerre était dirigée. Macédoniens, Illyriens ou Epirotes ; ceux-là étaient des ennemis ; on ne voit que trop souvent le vainqueur abuser de ses avantages. Mais, à l'égard du reste du pays, Rome ne se montre pas beaucoup plus douce. L'Acarnanie n'avait pas manifesté assez de zèle pour la cause romaine : on y ordonne des proscriptions, et on lui prend Tîle de Leucade, où se trouve sa capitale. Rhodes avait eu le malheur de prétendre, au cours de la lutte, s'interposer entre les belligérants : il est sérieusement question de lui déclarer la guerre ; et, si on ne va pas jusque là, on lui enlève une bonne partie de ses possessions d'Asie Mineure, et on crée à Délos un port franc qui doit ruiner son commerce.

Encore contre l'Acarnanie et contre Rhodes avait-on à invoquer des apparences de griefs. Mais Eumène de Pergame, depuis son avènement au trône, c'est-à-dire depuis 197, n'a pas cessé d'être l'agent le plus zélé des Romains en

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Orient ; cependant, après la défaite de Persée, il est traité comme Philippe Ta été après celle d'Antiochos : on accueille à Rome toutes les plaintes qui se produisent contre lui ; on essaie de soulever son frère Attale ; on ménage les voisins qui l'attaquent ; et, quand il veut venir à Rome, on lui inflige Thumiliation de l'arrêter à Brindes, et de le renvoyer sans l'entendre. En Achaie, on donne tout pouvoir à l'infâme Gallicrate, et, sur sa désignation, mille citoyens (dont Polybe est le plus célèbre) sont emmenés en Italie, où ils vont être retenus sans jugement pendant plus de seize ans. En Syrie, Antiochos IV Epiphane ne s'est aucunement mêlé à la guerre contre Persée ; il est en lutte contre l'Egypte et sur le point de triompher; Rome le somme brutalement de rentrer sur l'heure dans ses Etats :

c'est l'épisode célèbre du cercle de Pupilius. En somme, à cette date, Athènes est, je crois, le seul Etat qui soit bien traité par Rome sans arrière-pensée égoïste : elle reçoit Délos, Lemnos et Haliarte. Les quelques autres peuples envers qui on observe des ménagements (les Galates, Prusias, Cotys) ne le doivent qu'aux services qu'on attend d'eux contre un voisin qui a cessé de plaire, contre Eumène de Pergame.

Voilà donc, bien constaté, un revirement complet dans l'attitude de Rome envers la Grèce. Sans doute, il a dû être le résultat de causes diverses. Par exemple, quand Flamininus parvenait à faire accepter à ses compatriotes l'idée d'une politique de ménagements, tous croyaient bien faire preuve ainsi d'une grande générosité, et ils n'admettaient pas que les Grecs pussent se servir contre eux de l'indépendance qu'on leur laissait ; la guerre étolo-syrienne a presque aussitôt ruiné leurs illusions. Ensuite, plus l'empire des Romains grandit, plus aussi augmente leur orgueil, et plus

s'affirme chez eux cette conviction qu'ils sont libres de disposer du monde à leur gré ; le commerce et la banque, en particulier, ne cessent de pousser le gouvernement à leur assurer des débouchés en Orient, et on devine qu'ils s'inquiètent assez peu de léser les intérêts locaux, même grecs. Ce sont les raisons d'ordre politique. Mais, à elles seules,

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elles ne suffiraient pas à expliquer comment, dans un milieu qui naguère paraissait si profondément épris d'hellénisme, pas une protestation ne s'élève en faveur de la Grèce. C'est qu'il faut aussi tenir compte de deux autres faits, non moins importants. D'une part, dès que Rome commence à connaître vraiment les Grecs, elle constate chez eux bien des choses qui la choquent ; et, d'autre part, vers le même temps, elle s'aperçoit que leur civilisation, qu'elle a d'abord accueillie avec un beau zèle de néophyte, n'est pas sans présenter pour elle-même de graves dangers.

Arrêtons-nous un peu sur ces deux points. Vers la fin du III® siècle, l'enthousiasme des Romains pour la Grèce provenait essentiellement de l'admiration que leur inspiraient ses arts et sa littérature. Mais, de la sorte, ils ne la voyaient que de loin, et elle se révélait à eux par ses plus beaux côtés. A la fréquenter davantage, une désillusion profonde les attendait, et ils y furent d'autant plus sensibles qu'à beaucoup d'égards le caractère des deux nations était entièrement opposé. Ainsi, en politique, qu'il s'agisse de la famille ou de la cité, un des traits les plus frappants de la vie romaine c'est la subordination constante des intérêts particuhers à l'intérêt public. Or la Grèce offre juste le contrepied de cette conception : chez elle, l'individualisme triomphe ; chacun possède à un très haut degré le sentiment de sa personnalité, et ne l'abdique pas volontiers. Au point de vue intellectuel, une telle disposition d'esprit est excellente ; car elle favorise éminemment l'originalité. Mais, dans la vie publique, les effets en sont déplorables : presque jamais, dans tout le cours de leur histoire, les Grecs ne se sont décidés à sacrifier à la nation leurs passions ou leurs avantages privés : à aucun moment, ils n'ont su faire l'unité de

leur pays ; et, à l'époque où nous sommes, ils ont même perdu beaucoup de ce patriotisme local qu'on ne pouvait du moins leur refuser jadis.

Des défauts de ce genre devaient frapper particulièrement les Romains ; mais il y en a bien d'autres. Par exemple, à juger la Grèce d'après l'éclat incontestable de sa civilisa-

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lion, on conclurait volontiers à la politesse, à la douceur de ses mœurs. Elle possède, au contraire, un fond de dureté et de brutalité dont les manifestations ne sont que trop fréquentes. Dès le temps de la guerre du Péloponnèse — et c'est le siècle de Périclès — Thucydide trace un tableau fort sombre de l'état moral du pays tout entier ; d'ailleurs les sanctuaires les plus vénérés sont remplis de monuments de haines et de vengeances exercées entre compatriotes ; au iii^ siècle, le brigandage et la piraterie sont choses courantes ; les temples ne sont pas plus respectés que la propriété privée ; et, dans les luttes entre deux cités, malheur à celui qui tombe entre les mains de l'adversaire ! la mort de Philopœmen finit par émouvoir le Sénat lui-même.

S'agit-il de probité ? Au début du ii^ siècle, les Romains sont encore habitués, sauf de rares exceptions, à l'intégrité de leurs fonctionnaires : en Grèce, nous dit Polybe, « confiez à un magistrat un simple talent ; y eût-il dix personnes pour

contrôler l'acte, avec autant de cachets et le double de témoins, il sera incapable de garder sa foi ». La cupidité, la corruption, la vénalité, sont si bien passées dans les mœurs que les Grecs les attribuent, sans hésiter, même aux meilleurs des Romains. Après Cynoscéphales, Flamininus témoigne des égards aux ambassadeurs de Philippe ; les Etoliens en concluent sur le-champ qu'il a reçu du roi une forte somme d'or. Avant la bataille de Magnésie, quand Antiochus essaie d'engager des négociations avec Scipion l'Africain, il lui fait annoncer qu'il est prêt à lui verser tout l'argent qu'il voudra, s'il consent à appuyer le traité de paix tel qu'il le propose. Flamininus et Scipion se sentirent sans doute peu flattés d'être jugés de la sorte, et leur enthousiasme, très vif chez l'un et chez l'autre, pour la Grèce n'en put être que diminué.

11 suffit de parcourir les historiens de cette période pour y trouver quantité d'anecdotes où se peint à chaque instant

i'étonnement pénible des Romains. En 183, le Messénien Dinocrate jette sa patrie dans une grosse aventure en la soulevant contre la Ligue achéenne ; là-dessus il vient à

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Rome. Un jour, on le voit s'enivrer dans un festin et danser déguisé en femme ; le lendemain, il va solliciter Flamininus. « Je ferai ce que tu voudras, lui répond le Romain ; mais j'admire comment tu as le cœur de danser après boire, quand tu as excité en Grèce de tels troubles ». Evidemment, il goûte peu cette légèreté dans les affaires sérieuses.

De même, la vanité, la présomption des Grecs dépassent toute limite. Parce qu'ils se sont vaillamment conduits pendant la guerre contre Philippe, les Etoliens s'attribuent l'honneur de la victoire : ils se persuadent qu'ils ont abattu la Macédoine ; puis ils se croient de taille à triompher de Rome ; et, un beau jour, leur stratège Damocrite traite Flamininus avec dédain, et, lui refusant une réponse immédiate, parle de la lui envoyer de son camp des bords du Tibre. Que durent penser les Romains d'une semblable fanfaronnade ?

A un autre point de vue, l'attitude des Athéniens visà-vis de Philippe ne leur plaît pas beaucoup plus. Au début delà seconde guerre de Macédoine, les orateurs d'Athènes ont accumulé contre le roi les décrets les plus violents : non seulement ses statues sont détruites ainsi que celles de ses ancêtres, sans en excepter les femmes ; mais les endroits même où elles se trouvaient sont déclarés infâmes ; les honneurs décernés à sa maison sont supprimés en bloc ; les prêtres, dans chacune de leurs prières, doivent le charger d'imprécations, lui et son peuple ; toute démarche en sa faveur est interdite sous peine de mise hors la loi ; enfin on lui déclare applicable l'ensemble des mesures prises autrefois contre les Pisistratides. Tite-Live résume consciencieusement ces décisions ; puis il ajoute : « les Athéniens faisaient la guerre avec des mots et des écrits ; c'est la seule arme qu'ils sachent manier ».

Il serait facile de multiplier les traits de ce genre ; mais ceux-ci suffisent à montrer comment, une fois les Romains

entrés en relations suivies avec la Grèce, très vite ils ont remarqué chez elle nombre de défauts qu'ils n'avaient pas soupçonnés tout d'abord, et dont ils sont fort choqués.

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Encore aurait-il pu n'en résulter qu'une diminution d'estime une indifférence plus ou moins dédaigneuse ; mais c'est' un courant d'hostilité véritable qui se constitue vis-avis d'elle ; car, dans le même temps, on la rend responsable du changement inquiétant qui commence à se révéler dans les mœurs nationales. Disons-le tout de suite : il y avait là à côté de l'intuition assez exacte d'un danger réel, une part aussi d'injustice. En réalité, la cause première de la transtorniation que Rome subit à cette époque se trouve dans l'extension prodigieuse de sa puissance : elle s'est enrichie trop brusquement, elle a voulu jouir sans réserve de sa prospérité ; si, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, la corruption n'a pas tardé à l'envahir, la faute en est avant tout à elle-même. Mais, il faut bien en convenir aussi, quand, suivant l'heureuse expression de Pline « elle eut acquis à la fois le goût et le moyen de se nrécipiter dans le vice «, aucune nation n'était plus capable que la Grèce de lui en montrer la voie et de l'y entraîner rapidement. Elle n'y manqua pas ; et, dès lors, le changement des mœurs à Rome se traduisit extérieurement par l'adoption de toutes sortes de modes, de goûts ou d idées ou l'influence de la Grèce se retrouvait toujours.

En veut-on quelques exemples ? De ces nouveautés la plus frappante consiste dans le développement rapide d un luxe raffiné. Or Titc-Live n'hésite pas - et il semble bien avoir raison - à en rattacher l'origine à la guerre contre Antiochos. « L'apparition à Rome du luxe étranger a commencé avec le retour de l'armée d'Asie. G est elle la première qui introduisit les lits à pieds de bronze, les tapis précieux, les couvertures et autres étoffes, les guéridons et les consoles qu'on regardait alors comme 1 élégance suprême de l'ameublement. A cette date remontent les joueuses de cithare ou de sambuque, et les histrions charges d'égayer les festins. Alors aussi on commença a mettre dans la préparation des repas plus de soin et de dépense, à taire cas des cuisiniers, qui, chez les vieux Romains, étaient au dernier rang des esclaves comme prix et comme

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fonction, et à tenir pour un art ce qui avait été un vil métier. » De même, la morale se relâche fort à Rome. Mais la Grèce ne fournit-elle pas à la fois comme la théorie et la pratique du plaisir ? En philosophie, la doctrine du plaisir s'est coordonnnée en un véritable système ; l'amour tient une place considérable dans la littérature comme dans l'art de l'époque alexandrine ; la comédie nouvelle, on le sait assez, se meut dans un monde qui se soucie peu de la morale ; et, dans la vie réelle, de multiples traits ne nous permettent guère de douter de la dissolution des mœurs grecques au iii^ ou au II® siècle.

La religion aussi est en décadence. Le peuple qui, de plus en plus, abandonne la campagne, où les traditions se conservent, pour la ville, où il est mêlé à la tourbe des affranchis et des esclaves, perd la foi des anciens temps ; la noblesse se désintéresse étrangement des sacerdoces : et on accueille

les cultes nouveaux avec une facilité qui ressemble fort à de l'indifférence. Mais ici encore, juste au moment où les Romains étaient déjà disposés par eux-mêmes à traiter légèrement les choses divines, la Grèce n'était-elle pas bien propre à hâter, à généraliser chez eux le développement de l'incrédulité ? D'abord c'est le résultat le plus clair de toute sa philosophie : VEpicharme ou V Ephémère d'Ennius, bien que d'une façon différente, n'en sont pas moins propres à ruiner la religion nationale. Les considérations des politiques ne lui sont pas plus favorables. Ainsi, en étudiant la constitution romaine, Polybe admire beaucoup la place qu'elle fait, dans la vie privée comme dans la vie publique, aux pratiques de la dévotion ; mais il ajoute : « Beaucoup de gens s'en étonneront ; pour moi, tout cela me semble avoir été imaginé en vue du peuple. S'il était possible de composer un Etat uniquement de sages, peut-être ces prescriptions ne seraient-elles pas nécessaires. Mais, comme toute multitude est pleine de légèreté, de passions déréglées, de colères aveugles et d'emportements violents, il ne reste plus qu'à la contenir par des terreurs vagues et par un appareil de fictions redoutables. Aussi, je présume, n'est-ce

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pas sans motifs sérieux et au hasard que les anciens ont répandu dans la foule ces idées sur les dieux et ces traditions sur les Enfers ; c'est bien plutôt aujourd'hui qu'il y a imprudence et folie à les rejeter. » ., , • i

Il est vrai la foule romaine ne lit ni les philosophes m les politiques ; mais elle va au théâtre. Or, sans parler des situations assez risquées où on lui montre les dieux de • l'Olympe (comme dans Y Amphitryon), voici ce qu elle entend couramment. Dans VAsinarla, un esclave médite un mauvais coup ; il prend les auspices à sa façon : « Où voler de l'argent ? qui duper ? de quel côté diriger ma barque :■ Bon ' j'ai consulté les augures ; ils sont tout à fait favorables ; la pie et la corneille volent à gauche, le corbeau a droite ; ils sont d'accord pour m'encourager. C'est entendu, je veux suivre votre avis. » De même, quand un autre a réussi à extorquer de l'argent à un vieillard : « Dieux immortels, remarque-t-il, quelle bonne journée je vous dois ! » Dira-t-on que c'est là de la comédie, et que ses plaisanteries ne tirent pas à conséquence ? Mais la tragédie tient le même langage. L'Hécube d'Ennius, après avoir crevé les yeux de Polymnestor, s'écrie : « Grand Jupiter, maintenant qu'enfin mon crime est accompli, je te rends grâce ! » Ce trait n'était même pas chez Euripide ! Dans Iphigéme, Achille, irrité contre Calchas, fait cette réflexion irréveren- .ieusc : « Qu'est-ce qu'un devin ? un homme qui dit quelques vérités parmi beaucoup de mensonges, quand il tombe juste. » Et, dans son Télamon, Ennius ne recule même pas devant cette profession de foi plus audacieuse encore : « Pour moi, j'ai toujours dit, et je dirai toujours qu'il y a des dieux au ciel • mais mon opinion est qu'ils ne s'inquiètent point de ce que fait l'espèce humaine; car, s'ils s'en inquiétaient, les bons seraient heureux, les méchants malheureux, et il en est

tout autrement. » ^

Voilà, à l'époque où nous sommes arrivés, ce qu on ose réciter sur la scène romaine. On y transporte toutes les idées qu'ont pu produire les esprits les plus libres de la Grèce, et l'on y entend même, dans un Tmcer dont malheu-

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reusement nous ne connaissons pas l'auteur, jusqu'à la maxime si commode de l'Hermès d'Aristophane : « La patrie, c'est où l'on est bien. »

Nous étonnerons-nous maintenant qu'à l'enthousiasme du début pour l'hellénisme succède tout à coup une réaction violente ? Il aura contre lui tous les patriotes qui mettent le salut de l'Etat dans la stricte observation des

principes auxquels il a dû sa grandeur, comme ils redoutent sa perte sous l'influence de ces mœurs étrangères dont ils constatent chaque jour l'envahissement.

Le représentant principal de cette opposition est Caton. Son rôle est si connu qu'il est inutile d'y insister longuement. Dès sa jeunesse, il s'était attaché au chef le plus illustre du parti conservateur, Fabius Cunctator ; et, toute

sa vie, il a la préoccupation essentielle de ne pas laisser s'altérer les antiques traditions. Par haine des nouveautés, il entre en lutte contre la famille des Scipions, contre les publicains, contre les partisans de l'extension indéfmie de la puissance romaine ; mais l'hellénisme, plus que tout le reste, attire son attention. Alors, tout ce qui, à Rome, copie les habitudes grecques devient l'objet de ses attaques. On commence à voir paraître sur le forum, à la mode hellénique, les flâneurs et les beaux parleurs ; Caton propose, en songeant à eux, de paver le forum en petits cailloux pointus comme des coquilles de murex. Dès 195, il essaie, dans un discours célèbre, de s'opposer à l'abolition de la loi Oppia qui, pendant la guerre d'Hannibal, avait limité le luxe des femmes. C'est de lui que sont les boutades souvent citées sur la salaison pontique, dont une jarre vaut plus cher que deux esclaves laboureurs, ou sur les cuisiniers, plus haut cotés que des chevaux. Ou encore, quand il voit

un de ses compatriotes, A. Postumius Albinus, s'obstiner à écrire une histoire en grec tout en s'excusant de ne pas bien posséder cette langue, il ne manque pas de le railler : « Si le conseil amphictyonique t'avait imposé cette histoire, peut être en effet eût-il fallu prendre de telles précautions et adresser au public une semblable requête ; mais écrire

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l/HKI.LKNISATiO.N DU MONDK ANTIi^UE

volontairement en grec, sans aucune nécessité, et ensuite demander grâce pour la barbarie de son style, c'est le signe d'une grande folie. Tu es à peu près comme un athlète qui, après s'être fait inscrire aux jeux gymniques pour lutter au pugilat ou au pancrace, viendrait, une fois entré dans le stade et au moment de combattre, inviter les spectateurs à l'excuser d'être incapable de supporter la fatigue ni les coups.» On le pense bien, si Caton n'épargne guère les Romains hellénisants, il n'est pas moins dur pour les Grecs eux-mêmes. Ainsi, il nous est parvenu ses jugements sur Socrate et sur

Isocrate. A ses yeux, Socrate est « un bavard, un homme violent, qui avait entrepris pour tous les moyens dont il disposait de s'ériger en tyran dans sa patrie, en renversant les traditions et en entraînant ses concitoyens à des idées nouvelles et contraires aux lois ». Quant à Isocrate, « son enseignement, dit-il, exigeait une telle longueur de temps que ses disciples vieillissaient auprès de lui comme s'ils devaient faire usage de leur habileté oratoire et plaider leurs causes dans les Enfers ». Il trouve les médecins grecs en estime ; voici ce qu'il en dit à son fils : « Je te démontrerai que les Grecs constituent une race absolument perverse et impossible à tenir en bride. Regarde ma parole comme un oracle : quand ce peuple nous donnera sa littérature, il corrompra tout chez nous ; mais le mal sera pire encore s'il nous envoie ses médecins. Ils ont juré entre eux de tuer tous les barbares à l'aide de la médecine ; ils exercent cette profession moyennant salaire, pour inspirer confiance et faciliter leur œuvre de mort. Nous aussi, ils nous appellent couramment des barbares ; ils nous flétrissent même plus que les autres en nous donnant le sobriquet d'Opiques. Une fois pour toutes, je t'interdis les médecins. » Un peu plus tard, il verra d'un très mauvais œil, dès le premier jour, les conférences de Garnéade. La poésie n'échappe pas davantage à ses coups ; dans son Carmen de moribus, il rappelle combien jadis elle était peu en honneur : « Qu'on s'y adonnât ou qu'on courût

les festins en parasite, on s'appelait toujours du même nom, un flâneur » ; visiblement, il est heureux de le constater.

LE REVIREMENT ANTI-GREC A ROME

Les arts mêmes ne trouvent^pas grâce à ses yeux : « C'est

pour notre malheur, croyez-moi, qu'on a introduit dans notre ville les statues enlevées à Syracuse. J'entends trop de gens louer et admirer les décorations splendides de Co-

rinthe et d'Athènes et se moquer des antéfixes de terre cuite des temples romains. Pour moi, j'aime mieux nos

dieux nationaux qui nous protègent, et qui nous protégeront encore, je l'espère, si nous les laissons à leur place. »

Sans doute, il ne faut pas prendre toutes ces boutades au pied de la lettre : avec un Romain, il importe souvent de distinguer ce qu'il dit en public de ce qu'il pense dans l'intimité. Et puis, en somme, Caton a appris le grec de bonne heure ; il a été à Athènes ; il a reconnu lui-même (et il en convient avec son fils) que tout n'y était pas mauvais. Il n'en reste pas moins certain qu'il a passé une grande partie de sa vie à mener contre l'hellénisme une guerre vigoureuse ; et il n'était pas seul à Rome de son avis.

La comédie nous en offre déjà une preuve assez frappante. Même chez un poète tout inspiré des modèles grecs, comme Plante, plus d'une fois on sent percer le Romain impatienté : ici il oppose l'éducation ancienne à la nouvelle ; là il attaque le luxe des femmes avec la même ardeur que Caton ; ailleurs il a des réflexions attristées sur la corruption de son temps ; et, couramment, il éprouve un malin plaisir, sinon à inventer, du moins à reproduire des expressions comme vii>re tout à fait à la grecque^ jouir d*un crédit de Grec pour dire mener une vie de débauché ou n'inspirer

confiance à personne.

Chose plus grave : l'Etat adopte à ce moment une série de mesures dirigées contre l'hellénisme. Par exemple, les lois contre le luxe se succèdent à de courts intervalles (195, 182, 161) ; puis c'est le procès retentissant des Bacchanales (186-184) ; on détruit les prétendus hvres de Numa> qui représentaient sans doute une tentative faite pour modifier la religion romaine dans le sens d'une doctrine philosophique (182) ; on expulse de Rome les Epicuriens Alcius et Phihnus « parce qu'ils professent la doctrine du

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plaisir » (173) ; enfin on voit même des censeurs ordonner la démolition des théâtres permanents qu'on avait déjà

décidé de construire pour les représentations dramatiques, et prescrire qu'aux spectacles le peuple désormais se tiendra debout comme autrefois.

Mais ce qui me paraît peut-être plus frappant que toute

autre chose, c'est de comparer l'attitude de Paul-Emile, en 168, à celle de Flamininus, en 196. Je prends Paul-Emile parce que, dans l'aristocratie romaine de cette époque, il est certainement un des hommes qui restent, malgré tout, le plus ouverts aux choses de la Grèce. 11 entoure ses enfants de précepteurs et d'artistes grecs ; après Pydna, il leur permet d'emporter la bibliothèque de Persée ; il demande aux Athéniens de lui envoyer pour eux le philosophe le plus estimé de leur ville ; lui-même parcourt tout le pays en amateur éclairé, pour en admirer les merveilles ; et, à Amphipolis, il sait donner aux représentants de la Grèce d'Europe et d'Asie des repas et des jeux parfaitement ordonnés. Néanmoins, tandis que Flamininus charmait les Grecs en causant familièrement avec eux dans leur langue, Paul-Emile, quand il s'agit de régler le sort de la Macédoine, s'entoure d'un appareil militaire intimidant et expose en latin les décisions du Sénat. Et, tandis que Flamininus, dès

que la politique du Sénat ou des autres généraux lui paraissait trop dure, la discutait sans se lasser et arrivait à y obtenir des adoucissements, Paul-Emile, une fois l'ordre reçu de livrer au pillage les villes de l'Epire, obéit sans discuter, et organise lui-même, pour obtenir l'effet le plus complet possible, une sorte de guet-apens qui ne lui fait guère honneur. Aussi, en 168, si la Macédoine n'est pas réduite en province, et si la guerre n'est pas déclarée à Rhodes, cette modération relative n'est-elle pas due à Paul- Emile, ni à quelque autre Romain resté plus ou moins philhellène. Dans les deux cas, c'est Caton qui est intervenu ; et, bien entendu ce n'a pas été par amour de la Grèce, mais simplement parce qu'il prévoyait un très grave danger pour la République, si les nobles ou les gens d'affaires pou-

RETOUR A UN PHILHELLÉNISME MITIGÉ

valent utiliser à leur gré, pour leur profit personnel, les succès des légions.

RETOUR A UN PHILHELLÉNISME MITIGE

Nous avons vu que, vers 168, Rome se montre fort dure envers les Grecs. Les petits Etats, dans leurs relations avec le Sénat, sont traités en clients réduits à s'humilier humblement devant leur patron ; et, dans leurs affaires intérieures, ils sont soumis à la tyrannie, plus odieuse encore, des chefs de partis agréés par Rome. Quant aux rois, ils doivent faire assaut de lâcheté, et ce n'est qu'à ce prix qu'ils espèrent conserver leur trône ; le Prusias de Corneille n'a rien d'une caricature ; tous, à ce moment-là, n'ont plus qu'une préoccupation : « Ah ! ne me brouillez pas avec la République ! »

Cette situation se prolonge encore durant plusieurs années : par exemple, les otages achéens, déportés en Italie en 167, et contraints d'y rester sans pouvoir obtenir de juges, ne sont autorisés qu'en 150 à rentrer dans leur pays. Pourtant, bien avant cela, le Sénat s'est fort relâché de sa sévérité. Ainsi, jusqu'en 162 on voit se succéder, en Grèce et en Asie, des ambassades chargées de surveiller le

pays, et dont les décisions sont le plus souvent arbitraires et blessantes ; à partir de 162, il n'en est plus question jusqu'en 149, c'est-à-dire jusqu'au soulèvement de la Macédoine. Bien mieux, assez vite Rome cesse de soutenir aveuglément les tyranneaux qu'elle avait établis un peu partout, et, à mesure qu'ils disparaissent, elle ne se préoccupe guère de les remplacer ; on la voit donner raison aux Achéens contre les Athéniens, ses alliés ; elle s'emploie amicalement à mettre fin à la guerre entre Rhodes et la Crète ; et volontiers elle remet à des commissions étrangères les arbitrages que les villes intéressées lui ont demandés à elle-même.

Il est difficile, pour un tel changement, de fixer une date précise : la détente n'a pas dû s'opérer brusquement, ni

378 l'hellknisation du mondr antique

sans doute juste la même année dans toutes les parties du

monde hellénique. Toutefois, d'une façon générale, on peut admettre que, dès 160 environ, la tendance à l'indulgence est déjà bien caractérisée. Or, notons-le, la même évolution ne se manifeste nullement à l'égard des autres peuples : les Espagnols, les Carthaginois, les Dalmates continuent à être traités suivant les principes ordinaires de la politique romaine; vis-à-vis de la Grèce seule on en revient maintenant à des ménagements qui rappellent beaucoup plutôt l'attitude adoptée jadis par Flamininus.

Nous assistons même alors à un phénomène vraiment inattendu : tandis que les guerres contre Philippe, contre Antiochos et contre Persée ont été voulues par le Sénat, au contraire, après 160, Rome ne semble plus désirer aucun changement dans la situation de la Grèce : c'est la Macédoine, par patriotisme, puis l'Achaïe, par suite des intrigues des démocrates, qui rouvrent les hostilités ; et Rome ne se décide à agir que lorsqu'il lui est impossible de faire autrement, quand, en Macédoine, a surgi un prétendu fds de Persée autour de qui se range tout le pays, et quand, en Achaïe, ses ambassadeurs ont été à plusieurs reprises grossièrement insultés par la populace.

Remarquons surtout ce qui se passe après la victoire. La Macédoine, elle, est réduite en province : c'est chose faite dès 148 ; mais, dans la Grèce proprement dite, il en va tout autrement. Sans doute, de ce côté, il y a la destruction totale

de Corinthe, accomplie par Mummius sur l'ordre formel du Sénat : elle peut, au point de vue romain, s'expliquer par des motifs divers ; elle n'en reste pas moins un acte de rigueur incontestable. Mais, cette exécution mise à part, Rome se contente de prendre pour elle une très faible portion du territoire grec ; elle ne soumet pas l'ensemble du pays à un tribut, comme elle l'avait fait pour la Macédoine dès 167 ; et, après avoir momentanément dissous toutes les ligues, elle en tolère très vite le rétablissement. En somme, la Grèce, bien qu'on l'ait souvent répété, n'est pas érigée en province en 146; il n'y a pas de gouverneur d'Achaïe

RETOUR A UN PHILHELLENISME MITIGE

avant 27 ; c'est simplement celui de Macédoine qui est

chargé de la surveiller à distance. Evidemment, il ne s'agit plus pour elle d'une indépendance effective : le Sénat tient la main à ce que le pouvoir y appartienne partout à l'aristocratie ; et, plus d'une fois, de la part des généraux opérant en Orient elle aura à subir des réquisitions abusives. Néanmoins ce qu'on lui laisse d'indépendance constitue une concession qui a son prix ; et, du moment où Rome la lui a consentie, nous sommes amenés à en conclure à un retour plus ou moins marqué chez elle vers le philhellénisme.

Il ne me paraît guère contestable. Désormais le nombre des Romains qui séjournent en Grèce augmente chaque jour : pour tout citoyen de bonne famille, c'est la règle d'aller terminer ses études dans les écoles d'Athènes, de Rhodes ou de Pergame. Mais surtout, dans le même temps, les Grecs abondent plus que jamais en Italie. D'abord, à mesure que le protectorat de Rome se fait sen^^ir davantage en Orient, les ambassades se multiplient, et les jeunes princes, par politique, viennent se créer des relations chez le peuple qui dispose de leur avenir ; puis ce sont tous ces Grecs que, de 168 à 164, Rome interne de force en Italie ; ajoutons-leur les artistes ou les médecins, les poètes ou les devins, les précepteurs ou les simples parasites dont le nombre ne fait que s'accroître ; d'un autre côté, les marchands qui fréquentent en foule les grands ports de mer font de Brindes, de Pouzzoles, ou d'Ostie des villes aussi grecques que romaines; et, enfin, les esclaves continuent à être importés en masse d'Asie Mineure ou de Syrie. Tous ces gens-là fatalement doivent contribuer à répandre en Occident leurs mœurs, leurs idées et leur civilisation.

C'est bien en effet ce qui arrive. Dans les grandes familles, l'hellénisme revient tout à fait en faveur. Scipion Emihen peut être pris comme le représentant par excellence de la noblesse de cette époque : il accueille dans son intimité Polybe, Panœtius, Térence ; et, autour de lui, se groupe un cercle de philhellènes dont nous trouvons la peinture dans le début de la République de Cicéron. D'autres Romains,

qui ne font pas partie de ce cercle, comme Métellus. Censorinus, les Gracques, partagent ses sentiments ; et il serait même facile, je crois, de montrer que le vainqueur des Achéens, Mummius, est loin d'avoir mérité complètement la réputation de grossièreté et de barbarie qu'on lui a faite.

Vers le milieu du ii^ siècle, les beaux-arts sont en grande faveur. On ne se contente plus d'accumuler à Rome les œuvres arrachées à la Grèce ; on désire, pour célébrer les succès de la République ou pour commémorer spécialement les victoires de tel ou tel personnage, avoir des temples, des statues, des tableaux originaux. On fait donc venir de

Grèce les meilleurs artistes ; et, chose assez curieuse, comme on leur demande, au lieu des compositions tantôt mièvres et tantôt théâtrales où se perd l'art hellénistique, de s'inspirer plutôt des traditions du grand art. Rome suscite chez eux une sorte de renaissance du classicisme qui va durer plusieurs siècles.

On s'intéresse également aux sciences. En 188, M. Fulvius Nobilior avait déjà affiché, sur son temple d'Hercule et des Muses, un calendrier où était commentée et justifiée la division de l'année en mois et en jours. En 168, la veille de Pydna, C. Sulpicius Gallus est capable d'improviser devant les troupes romaines une leçon élémentaire de cosmographie, pour leur expliquer l'éclipsé de lune qui va se produire. En 164, Q. Marcius Philippus s'avise qu'un cadran solaire rapporté de Sicile au temps de la première guerre punique n'est pas exact pour le méridien et la latitude de Rome ; il en fait construire un autre tout exprès ; et, en

159, Scipion Nasica introduit la première horloge à eau.

Passons à la littérature. Nous citions tout à l'heure l'ordonnance de 173 qui expulsait de Rome* deux Epicuriens. En 161, on est allé plus loin : le Sénat a prescrit au préteur

M. Pomponius « de veiller et aviser, par tels moyens que lui suggéreraient l'intérêt de la République et son devoir, à ce qu'il n'y ait plus à Rome ni philosophe ni rhéteur ». Malgré cela, dès 159, le roi Attale II de Pergame envoie comme

RETOUR A UN PHILttELLÉNISME MITIGÉ

ambassadeur un savant de sa cour, Cratès de Mallos. Celui-ci se laisse choir dans une bouche d'égout, et se casse la jambe. Son séjour à Rome en est naturellement prolongé ; pendant tout le temps de sa convalescence, il se met à donner un grand nombre de conférences et à disserter sans relâche : on le laisse faire. C'est bien mieux encore en 155. Cette fois, c'est Athènes qui choisit trois philosophes, Critolaos, Diogène et Carnéade, pour venir plaider sa cause dans l'affaire d'Oropos. Comme le Sénat leur faisait attendre leur audience, ils se mettent, eux aussi, à organiser des conférences, qui, surtout avec Carnéade, réunissent merveilleusement, au grand scandale de Caton. Or ce n'était pas

un simple succès de curiosité ; car, peu après, à l'exemple de Cratès de Mallos, le chevalier L. tEHus Praeconinus Stilo inaugure la philologie latine, préparant ainsi la voie à Varron ; le droit va se constituer scientifiquement, toujours sous l'influence grecque, avec le pontife Q. Mucius Scsevola ; et, ce qui est plus remarquable encore, la philosophie pénètre jusque dans la politique : Panaetius et Polybe ne sont pas sans exercer quelque influence sur Scipion Emilien et sur Laelius ; et, surtout, les anciens s'accordent à reconnaître, jusqu'à un certain point, dans les réformes tentées par Tib. Gracchus, l'influence du rhéteur Diophane de Mitylène et du philosophe Blossius de Cumes.

Au théâtre, est-il besoin de rappeler à quel point les comédies de Térence sont toutes grecques ? Il y a bien, il est vrai, en même temps, des praetextae et des togatae, qui prétendent faire figure de théâtre national ; mais le mot d'Horace sur leur représentant le plus célèbre, Afranius, est terriblement ironique : « sa toge aurait bien convenu à Ménandre ».

Enfin, veut-on sentir combien les premiers citoyens de Rome sont alors pénétrés par l'hellénisme ? Qu'on songe

au grand nombre de collaborateurs qu'on prête à Térence dans leur monde. Tib. Gracchus, en mission à Rhodes entre 165 et 162, y prononce un discours en grec ; il tient à le publier. P. Licinius Crassus, qui sera chargé de com-

382 l'hkllénisation do monde antkjue

battre Aristonikos en 131, connaît si bien le grec que, rendant la justice en Asie, il s'amuse à rédiger ses sentences dans le dialecte même où chaque requête lui a été présentée. En 155, C. Acilius Glabrio sollicite comme un honneur l'autorisation de servir d'introducteur et d'interprète dans le Sénat à Carnéade et à ses collègues. Et Caton lui-même, le vieux Caton, trouve, dans sa connaissance de la littérature grecque, des citations qui lui viennent tort à propos à l'esprit dans toutes sortes de circonstances. Par exemple, à son âge assez avancé, il a la fantaisie de se remarier, et, dans des conditions peu honorables, avec la fille d'un de ses clients. Son fds le prie de lui expliquer quels motifs de plaintes il lui a donné pour se voir imposer une bellemère ; Caton se tire d'affaires par une réminiscence : « Pas de mauvaises paroles, mon fils ; je trouve bien tout ce que tu fais ; je ne t'adresse aucun blâme ; mais je désire avoir

autour de moi plusieurs enfants, et laisser à la patrie plusieurs citoyens tels que toi » ; c'est la réponse de Pisistrate en semblable circonstance. Une autre fois, Polybe, après l'avoir intéressé à la cause des Achéens, essaie en outre de l'amener à leur faire garantir le rétablissement de leurs anciennes dignités : « Polybe, réplique Caton, fait comme Ulysse; il veut revenir dans l'antre du Cyclope, pour chercher son bonnet et sa ceinture qu'il y a oubliés. » Et encore, en 149, l'année même de sa mort, quand il voit Scipion Emilien, alors simple tribun militaire, être seul à remporter des succès devant Carthage : « Seul, dit-il, il est sage ; les autres ne sont que des ombres voltigeantes » ; c'est le vers par lequel Circé peignait à Ulysse la supériorité de Tirésias sur tous les devins.

Ces traits (et il serait aisé d'en relever bien d'autres) marquent incontestablement un retour vers le philhellénisme ; mais il y a maintenant des ombres au tableau. Même dans l'aristocratie, on sent une certaine résistance à l'influence grecque ; on en comprend le charme peut-être mieux que jamais ; toutefois le temps est passé où l'on s'y abandonnait pleinement. Cette réserve est fort bien notée par Cicé-

RETOUR A UN PHILHELLENISME MITIGE

ron, vers le début de sa République, quand il y pose son personnage de Scipion : « Ecoutez-moi, lui fait-il dire, comme un homme qui n'est ni tout à fait ignorant des choses grecques, ni disposé, en politique surtout, à les préférer à nos traditions : je suis un représentant du peuple qui porte la toge. La sollicitude de mon père m'a donné une éducation libérale ; je brûle depuis mon enfance du désir de m'instruire ; pourtant l'expérience et les enseignements domestiques m'ont formé plus que les livres. » Et plus loin, dans le même ouvrage, parlant en son propre nom, Cicéron ajoute : « Quoi de plus admirable que d'unir la pratique et l'usage des grandes choses à l'étude et à la connaissance des arts ? Que peut-on imaginer de plus parfait qu'un Scipion, un Laelius, un Philus, qui, pour ne rien négliger de ce qui porte à son comble la gloire des hommes illustres, ont joint aux traditions de leur famille et de leur patrie les enseignements étrangers inspirés de Socrate ? Celui donc qui a voulu et qui a pu allier les deux choses, j'entends se former également sur les maximes de nos ancêtres et aux lumières de la science, celui-là me paraît up homme accompli et digne de tous les éloges. »

Mais surtout, si, vers le début du ii® siècle, on avait pu croire que Rome tout entière allait se laisser gagner à l'hellénisme, cinquante ans plus tard il faut renoncer à cet espoir : l'attrait de la nouveauté a disparu ; l'antagonisme se révèle entre deux nations de goûts par trop différents. Le théâtre de Térence, disions-nous, est purement grec ; mais aussi le public l'abandonne-t-il (le poète s'en plaint amèrement) dès qu'il entend annoncer à côté des pugilistes, des danseurs de corde ou des gladiateurs. La musique tant soit peu savante obtient juste le même succès. En 167, Anicius, le vainqueur de l'illyrie, pour célébrer dignement son triomphe, fait venir de Grèce les

artistes les plus illustres. On commence par une audition de joueurs de flûte ; ils s'installent, eux et leur chœur, et entament leur morceau avec une harmonie parfaite. Mais Anicius leur crie que ce n'est pas cela, et les invite à

lutter plutôt entre eux. Grand embarras parmi les artistes, peu accoutumés à semblable demande. A ce momen*., un licteur vient leur dire de se tourner les uns contre les

autres et de simuler un combat. Dès lors, ce n'est plus que tumulte : les choreutes se font face, les flûtistes tirent de leurs instruments les sons les plus discordants ; tout le monde à l'envi s'agite au milieu du bruit ; enfin, quand un choreute, relevant sa robe, s'avise de tendre le bras vers le flûtiste placé en face de lui comme aurait pu le faire un athlète,les applaudissements et les cris d'admiration éclatent de toutes parts. Polybe, à qui nous devons ce récit, n'ose pas raconter ce qui s'est passé ensuite à l'entrée des acteurs tragiques : « on m'accuserait, dit-il, de me moquer de mes lecteurs »; sa discrétion est regrettable. En tout cas, nous étonnerons-nous après cela que le même Polybe, au moment du sac de Corinthe, ait vu de ses yeux des soldats romains jouer aux dés sur deux tableaux célèbres du peintre Aristide, l'Héraklès consumé par la tunique de Nessus. et ce fameux Dionysos qui avait donné lieu au proverbe : « Ce n'est rien auprès du Dionysos », et que le roi

Attale était prêt à acheter pour 600,000 sesterces ?

Résumons-nous. L'hellénisme, avons-nous dit, n'a vraiment commencé à s'introduire à Rome qu'à partir de la guerre contre Pyrrhus ; mais la seconde moitié du m® siècle lui a suffi pour s'y faire une place considérable.

Alors, dans l'espace de cinquante ans, il passe par trois phases bien distinctes. D'abord, il remporte un succès merveilleux ; toutes les classes de la société se prennent à l'envi d'enthousiasme pour lui ; et, sous l'influence de ce sentiment, Flamininus arrive à obtenir du Sénat, en faveur des Grecs, des ménagements qui représentent une dérogation unique à ses habitudes constantes.

Ces bonnes dispositions durent peu. Rome s'était passionnée, sans réfléchir, pour un peuple qu'elle ne connais-

LES TROIS PHASES DE l'iNFLUENCE HELLÉNIQUE A ROME 385

sait que par son plus beau côté. Très vite, dès qu'elle l'a vu de plus près, elle lui découvre quantité de défauts qui lui déplaisent profondément ; et à la sympathie de la première

heure, aussi vive qu'irraisonnée, succède une défiance, une hostihté générale tout aussi excessive. Cette réaction atteint son maximum d'intensité vers le temps de la guerre contre Persée.

Enfin, dès le milieu du ii^ siècle, s'établit un équilibre plus juste. Désormais la partie la moins cultivée du peuple romain se révèle bien incapable de s'intéresser aux choses grecques ; l'autre, au contraire, sait mieux que jamais goûter le charme de cette civihsation étrangère ; mais, en même temps, elle ne peut plus se défendre d'une certaine défiance et même d'un certain mépris pour la race qui l'a produite. Après cela, il devient inutile de poursuivre notre étude : dès 146 environ, le destin de l'hellénisme à Rome est décidément fixé.

En somme, tout le philhellénisme des Romains provient de l'admiration que leur inspire l'œuvre artistique

et littéraire de la Grèce. Ainsi s'explique (toujours en mettant de côté l'époque de Flamininus, moment unique où, grâce à l'attrait de la nouveauté, il est, pendant un instant, près de gagner tout le peuple) comment il reste surtout aristocratique : il fallait une certaine culture pour apprécier à leur valeur les productions de la Grèce ; les soldats ou les marchands ne le peuvent guère. Nous comprenons de même pourquoi, dans l'ensemble du monde hellénique, les Romains ont distingué la Grèce proprement dite : ils n'avaient eu aucun égard pour les Grecs d'Italie ou de Sicile ; ils en ont montré assez peu ensuite pour ceux d'Asie ; ils ont réservé leurs faveurs plutôt pour la Grèce propre, parce que là avait été le foyer principal de cette civihsation dont ils reconnaissaient la supériorité ; et, à ce titre, Athènes en particulier a rencontré auprès d'eux une préférence incontestable.

Mais, — et je crois nécessaire d'y insister — à côté de cette admiration, il importe de noter chez les Romains,

HELLENISATION.

en face de la race grecque, une sorte de répulsion, faite à la fois peut-être de dédain et d'inquiétude. Nous avons vu naître ce sentiment dès le temps de la guerre d'Etolie • nous avons constaté sa persistance quarante ou cinquante ans plus tard ; il ne disparaîtra plus désormais. De là, chez leurs hommes politiques, même quand ds accordent une grâce, tant de mots blessants, où l'éclat de la Grèce d'autrefois sert à faire ressortir l'abaissement et l'impuissance de la Grèce contemporaine. Par exemple, quand Sylla, après la prise d'Athènes, consent à arrêter le carnage des habitants, c'est en disant : « J'accorde à la grande Athènes la grâce de la petite, aux morts le salut des vivants « ; César exprime la même pensée après Pharsale : « Combien de fois la gloire de vos ancêtres devra-t-elle vous préserver des conséquences de vos propres fautes ? » Et les hommes de lettres eux-mêmes résistent rarement au plaisir d'humilier les Grecs : des orateurs, comme Crassus ou Antoine, après avoir appris à fond tous les secrets du métier, prétendent mépriser les vains exercices oratoires de la Grèce • et Cicéron, qui dépense une fortune à se constituer une galerie d'art, feint, dans le de Signis, d'avoir besoin de se faire souffler par un secrétaire le nom de Praxitèle.

Bref, les Romains, j'imagine, ont dû éprouver à l'égard des Grecs à peu près les sentiments que nous constatons, au xvme siècle, chez Frédéric II à l'égard de la France. Le roi de Prusse aimait beaucoup nos arts et notre littérature • il mettait une certaine coquetterie à les protéger, à les encourager à sa cour ; mais il n'en demeurait pas moins purement Prussien de cœur.

Aime-t-on mieux trouver dans un symbole l'expression du philhellénisme de Rome ? Quand il s'agit de construire le Colisée on commence par une solide maçonnerie de briques reposant sur des voûtes en plein cintre ; puis, au dehors, entre les arcades, on applique comme un placage les trois ordres grecs superposés. Au Panthéon d'Agrippa, un portique à colonnes, surmonté d'un entablement et d'un fronton, sert aussi de façade à une rotonde toute romaine. De même.

CARACTÈRE DEFINITIF DU PHILHELI-ENISMIi A ROME

la culture hellénique produit sur les Romains l'effet d'un joli décor : ils ne sont pas fâchés d'en faire parade pour s'éviter le reproche de barbarie ; mais, dès l'époque de Scipion Emilien, si décidément ils ne peuvent déjà plus s'en passer, ils sont bien résolus en revanche à en limiter l'usage, et, tout en y recourant souvent, à ne pas renoncer pour cela à leurs qualités natives.

On voit que si, sans se borner à la littérature et aux arts, on considère dans leur ensemble les coutumes et les croyances qui vont dominer l'époque impériale, c'est moins en pensant à la Grèce propre qu'à l'Orient hellénisé qu'on pourra répéter le Graecia capta ferum çictorem cepi*... *.

G. COLJN,

ANCIEN MEMBRE DE l'ÉCOLE d'aTHÈNES PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE NANCY

\. Pour rintluence de riiellénisme à Rome dans les arts, les idées et les mœurs, voir G. A. Saaifeld, Der Jlellenismus im Lafium (Wolfenbutlel, 4883). Pour l'influence en retour de Rome sur le monde grec qui se fait sentir dès le dernier siècle de la République voir L. Hahn, Rom und Romanismus im griechisch-rômischen Osten (Leipzig, 1906) [A. R.].

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