LA PERIODE I) ENTHOUSIASME PHILHELLENIQUE
Peu importe donc que le sujet d'Ennius soit les Annales de Rome depuis ses origines jusqu'à l'époque contemporaine; on n'échappe pas à l'histoire du siège et de la prise de Troie. Le merveilleux homérique intervient même dans la partie historique du poème : il y a un discours de Jupiter pendant la guerre contre Pyrrhus ; après Cannes, le roi des dieux promet aux Romains la ruine de Garthage, et Junon consent à se laisser apaiser. Enfin l'imitation d'Homère ne s'impose pas moins tyranniquement dans le détail : à propos des troupes tombées à Héraclée, on retrouve la description des funérailles de Patrocle ; et, pour peindre le courage d'un tribun dans la guerre d'Istrie, Ennius emprunte, en le modifiant à peine, le tableau de la résistance désespérée d'Ajax au moment ou les Troyens, grâce à l'inaction d'Achille, arrivent jusqu'aux vaisseaux des Grecs.
Même dans la comédie, qui, de tous les genres, reste le plus indépendant, l'originalité se réduit à imiter deux pièces à la fois (c'est la contamination), et à introduire de-ci de-là, dans un cadre purement grec, des allusions plus ou moins marquées à la vie romaine ; rarement les auteurs latins modifient les caractères de leurs personnages. D'ailleurs les titres, même chez Naevius, restent plus d'une fois ce qu'ils étaient dans les poètes originaux (on cite de lui un Colax, un Acontizomenos, des Agrypnountes) ; la langue de Plante fourmille de mots simplement transcrits du grec, ou à peine habillés d'une terminaison latine, ou étrangement composés de deux racines, l'une grecque et l'autre latine ; parfois des lambeaux de phrases grecques s'intercalent tels quels dans un dialogue latin; ou encore, sans aucune nécessité, simplement, j'imagine, parce qu'elles se trouvaient dans le texte grec, interviennent des allusions à toutes sortes de légendes helléniques : « Mon zèle effacera celui de Talthybios » ; « Je suis dupé ; j'ai confié mon argent à un nouvel Autolycos » ; « votre fils me fait jouer le rôle de Bellérophon » ; « H n'y a que deux mortels, toi et Phaon, à qui il soit arrivé d'être aimé si éperdument »; etc. Je ne prétends pas en conclure qu'aucun de ces termes étrangers,
qu'aucune de ces allusions n'étaient perdus pour les spectateurs ; mais il faut bien admettre cependant que la plèbe elle-même, qui formait le grand public, n'était pas restée entièrement étrangère aux choses grecques.
Cette passion — irréfléchie, si l'on veut, mais très vive en tout cas, et générale, ou à peu près — pour l'hellénisme nous explique, je crois, comment Flamininus a pu, en 194, obtenir du Sénat un traitement spécial en faveur des Grecs. L'admiration causée par leurs arts et leur littérature inspirait alors pour eux une sympathie si forte que, même chez un peuple d'esprit essentiellement pratique, elle arrive à se traduire par des actes. A aucune époque nous ne retrouverons plus à Rome pareil enthousiasme ni pareille bienveillance pour la Grèce.