‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 16 sur 140 · Cette troisième phase est celle de l'expansion achéo · texte numérisé non relu

Cette troisième phase est celle de l'expansion achéo

éolienne qui a pour cause la descente en Grèce de ces lllyriens qui, hellénisés, deviendront les Doriens. S'ils ferment longtemps à l'expansion hellénique les côtes de l'Adriatique et tout ce haut pays balkanique qui sera Vllhjriciim des Romains, ils obligent par là même les Achéens à essaimer vers l'Orient dans un mouvement auquel ils ne tarderont pas à s'associer. C'est ainsi qu'on va voir se former, dans ce qui restera le cœur de l'hellénisme, de la Sicile et de la Grande Grèce à l'Eolie et à l'ionie, un fond de traditions communes : croyances religieuses et souvenirs de conquête, héros nationaux et dieux panhelléniques, exploits de haute bravoure ou de ruse subtile, aventures de gloire et histoires d'amour, légendes divines et contes populaires — tout enfin ce qui peut contribuer à former une âme nationale — et tout cela, grâce à ce merveilleux vêtement que lui a tissé la poésie homérique, créé pour rester le patrimoine immortel de la race grecque et, par elle, de la civihsation.

IH. — VIUADE ET LES ACHÉENS FORMATION DE L'HELLÉNISME ÉCiÉEN

C'est donc Homère dont il faut essayer de préciser le rôle et la portée historiques pour achever de dresser, en ses éléments essentiels, l'édifice prestigieux qui sera le monde

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hellénique. Et, à dire vrai, ce n'est qu'avec Homère et par Homère que la Grèce commence pour tout ce que le nom de Grèce évoque à l'esprit humain. Longtemps, Homère a constitué à lui seul le premier livre de l'histoire grecque, jetant sur ses débuts le merveilleux éclat d'une si rare perfection qu'elle a, plus que tout sans doute, contribué à faire croire au « Miracle grec » *.

Sans doute, le progrès de la science a montré qu'il n'y a pas eu plus de miracle là qu'ailleurs. Pour se l'expliquer, il

suffit de regarder les deux tableaux que je viens d'esquisser devant vous — la civilisation égéenne dont l'art atteint une perfection qui correspond, en quelque sorte, à celle de la poésie homérique, et sa conquête accompagnée d'assimilation partielle par la race jeune des Achéens — ce sont là les deux premiers panneaux d'un triptyque dont Homère formerait le troisième volet. Imaginez, dans le premier, Minos, sur son trône, assistant à une course de taureaux, au milieu de sa cour de dames au décolleté de brocart et aux jupes à volants, servi par ses pages habillés comme ceux du temps de François I^r, la dague à la ceinture de l'étroit haut-de-chausses et la plume à la toque ; — imaginez, dans le second panneau, le duel épique d'Achille et d'Hector se détachant sur le fond des hautes murailles crénelées de Troie où Andromaque, toujours sereine et noble en son angoisse, attend, son fils dans lee bras, auprès d'Hélène,

i. Avant (luuiH! ailleurs une hibliof^'iaphie ciiti(|ue de ia i|Ueslioii liomél'iquiiy à la suite tle A. van Gennep, l.a question d'Homère {Mercure de France, 1909), je nie borne à indiquer ici les plus importantes des publications postérieures. La position de tous les éléments de la (fuesUon telle qu'elle se présentait en 1909 a été exposée avec la plus fçrande clarté dans la If» éd. des Grundfrar/en der llomerkrilik de Paul Cauer (Leipzig, 1909). De pénétrantes reclierclies sur les sources littéraires de Vlliade ont été réunies, sous le Utre : Die Ilias und ihre Quellen (1910), par I). Miilder qui a donné, dans le Burtiians Jahreshericht de 191 ::î, une bibliographie analytique des ouvrages publiés sur Homère de 19o2 à 1911. En Angleterre, tandis qu'Andrew Lang tentait encore unelTorl, plus ingénieux qu heureux, en faveur de la tliéorie de l'unité homérique {Homer and lus Age, 11106)'

Gilbert Murray donnait une brillante esquisse do la théorie contraire (TAe risè of Ihe greekepic, 1907 : 2» éd. 1911) et Walter Leaf, l'auteur de la meilleure édition de Vlliade, essayait de retrouver les raisons historiques de la guerre do Troie [Trog, a studg in Homeric geographg, 191*).

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trop resplendissante de beauté pour qu'on songe à lui reprocher tout le sang versé pour elle; — dans le troisième panneau enfin, placez « l'aveugle de Ghios » accompagnant sur sa lyre les chants qui réjouissent le cœur des seigneurs couchés autour de la table opulente de quelqu'un des chefs de cette grande noblesse éolienne de Kymé, de Phocée ou de Milet qui Taisaient remonter leur race aux héros de Vlliade.

Si, dans ce triptyque qu'on serait amené à mettre en

tête d'un Imagier de l'Hellade, Homère n'occupe plus que la troisième place, elle reste telle que les deux volets qui le précèdent lui doivent le meilleur de leur éclat et leurs plus vivantes couleurs. Autrement dit, si ce que l'archéologie nous a révélé de Knossos, de Mycènes ou de Troie a pris pour nous une vie si intense, c'est que la poésie homérique, qui en a conservé le reflet, en a ressuscité pour nous l'image comme un miroir magique. Tout ce qu'il y a de beau et de grand dans le bassin égéen, depuis les temps lointains de Minos, a laissé dans Homère sa trace : toute réduite ou toute estompée qu'elle soit, c'est elle qui, par le charme impérissable de sa poésie, a plus contribué que toutes les découvertes des savants à en faire le patrimoine impérissable du genre humain.

Tout, dans l'hellénisme primitif, gravite autour d'Homère. L'erreur tant raillée de Schliemann qui se vantait d'avoir retrouvé les ossements mêmes d'Agamemnon et

la porte où Hector fait ses adieux à Andromaque, cette erreur n'a pas seulement été féconde puisqu'elle a soutenu son courage durant le dur labeur des fouilles et que c'est à elle que nous devons en fait ses découvertes qui ont jeté une lumière inespérée sur l'histoire primitive du monde grec. L'erreur même ne paraît plus aussi grande qu'en son temps, où ses adversaires se plaisaient à montrer, dans la civilisation dont il retrouvait les vestiges, une civihsation bien antérieure à celle qu'avait connue Homère. Sans doute la cinquième ville de Troie — la Troie mycénienne — remonte au xiii® siècle tandis que la tradition place l'auteur

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de r Iliade an ix^ siècle, mais il a comme condensé dans ses vers le suc de toutes les traditions qui ennoblissaient le passé de la Grèce, Pcssence de tout ce qu'il y avait, dans ses origines, d'assez hardi ou d'assez sublime pour prêter à l'Epopée.

Ce serait sortir de notre sujet et empiéter sur celui qu'ont traité des maîtres de la littérature et de l'archéologie grecques que d'esquisser même une étude ou des qualités littéraires des poèmes homériques ou de ce qu'ils nous apprennent des idées et des coutumes de leur temps. C'est à un autre point de vue que nous devons les présenter ici, ce point de vue que nous venons d'indiquer où l'Epopée est considérée comme un poème national de la Grèce, à la fois témoin, champion et couronnement de tout le premier

développement de l'hellénisme. Car si, prise dans sa masse, l'Epopée homérique est l'épopée des Achéens ou Eoliens,' concentrée autour d'un épisode de leur conquête de l'Eolie qui se place sans doute au x^^ siècle, la prise de Troie, cette Epopée, s'est en quelque sorte prolongée au-delà comme en deçà de cette époque. D'une part, elle a recueilli des •traditions qui remontent en pleine époque minoenne ; d'autre part, des modifications politiques postérieures, si elles n'en ont pas altéré l'essentiel, y ont marqué leur empreinte dans mille détails ; et ces modifications commencent avec celles qui, au viiie siècle, ont substitué au royaume phrygien et à l'hégémonie des Eoliens sur la côte phrygienne, le royaume lydien avec la prépondérance du littoral ionien pour finir dans l'Athènes des Pisistratides où l'Epopée consignée par écrit, reçoit sa forme définitive. Ainsi, Vlliade se place proprement au centre du triptyque que nous avons évoqué : dans l'image de la Grèce achéenne qu'elle présente le reflet attardé de la Grèce égéenne vient se fondre avec les traits qu'y a réfléchis la Grèce ionienne. Les chants homériques ont été créés par et pour les Eohens, depuis l'époque où ils soumettaient le monde égéen j usqu'à celle où ils colonisaient la Troade ; ils ont été rédigés par et pour les Ioniens.

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