TRADITIONS MYCÉNIENNES DANS L ILIADE
Gomment s'explique cette transmission qui s'est faite des traditions minoennes dans l'épopée achéenne, transmission essentielle pour comprendre comment la civilisation égéenne, bien que due à des peuples de race et de langue différentes, loin d'être perdue pour l'hellénisme, en soit restée comme le fond indélébile* ?
L'invasion achéenne — on peut dire aussi bien l'invasion hellénique, puisque les Hellènes, comme les Graïkoi, les Grecs, semblent avoir été des tribus achéennes,ou achaïsées, du Pinde — ce premier ban des Hellènes que nous avons vu descendre en Thessalie dès le xv® siècle, n'a pas procédé par une conquête violente. Sans doute, c'est la force qui a assuré leur triomphe, surtout la supériorité de leur armement de bronze, qui les faisait eux-mêmes invulnérables tout en rendant leurs coups mortels : mais il ne semble y avoir eu de lutte acharnée que là où des adversaires, presque sauvages, leur opposèrent une résistance désespérée : l'Epopée a conservé le souvenir de celle des Centaures ou Phères de Thessalie, qui semblaient moitié
bêtes tant ils étaient féroces, et des Arcadiens d'Eurv-
thalion qui combattaient encore avec la massue. En général, avec les seigneurs des riches places mycéniennes, Orchomène ou Thorikos, Mycènes ou Tirynthe, Pylos ou Amyclées, il semble y avoir eu des accommodements. Le chef achéen devenait le général et souvent le gendre du prince mycénien, comme le Vandale Stilichon devint neveu de Théodose et beau-père d'Honorius ; et la transmission des pouvoirs se serait faite d'Œnomaos à Pélops ou d'Iobatès à Bellérophon comme elle se fit tant de fois lors des grandes invasions : de même, Agamemnon et Ménélas, qu'on rattachait aux Pélopides de Phrygie, auraient dû leur royaume péloponésien aux filles deTyndare qu'ils auraient épousées. Comme au v^ siècle de notre ère, au xii® avant les envahisseurs, séduits par une civilisation supérieure, en
\. Sur cette question voir V. Inania, Omero nelVefa m«ce??ert (Milan, 1943).
L HRLLKNISATTON DU MONDE ANTI(,)IIR
TRADITIONS MYCÉNIENNES DANS l/lLIADE
adoptèrent les formes sinon Tesprit; ils s'installèrent dans les villes mycéniennes en les couronnant d'une citadelle ou en les ceignant de murailles ; ils s'accommodèrent aux palais égéens comme à l'art et à la culture qui y étaient associés tout en y introduisant les éléments de leur civilisation propre.
Dans la Grèce du xii^ siècle comme dans l'Italie du ve, s'il y a eu décadence, c'est seulement que l'état de guerre devenu chronique et l'appauvrissement général découragèrent de s'adonner aux arts et aux lettres. Mais cette décadence n'a été plutôt que la transition vers des formes nouvelles, la laborieuse fusion des éléments apportés, encore frustes, du Nord, par les envahisseurs, avec les éléments, depuis longtemps élaborés et déjà presque épuisés, de la civilisation méridionale conquise. Le Moyen âge hellénique est né de l'invasion achéenne comme un nouveau Moyen âge naîtra en Occident, quinze siècles plus tard, des invasions germaniques. Et la comparaison pourrait être poussée plus loin, car la civilisation apportée par les Achéens a bien des traits communs avec celles des Celtes et des Germains, des Scythes ou des Goths. Gela revient à dire qu'elle a les traits communs à toutes les civilisations élaborées dans les plaines de l'Europe centrale ou nordique : maison sans étage dont le foyer forme le centre, qui est couverte par un auvent et un toit à double pente ; armement de métal protégeant complètement le corps comme il convient
à des sabreurs et à des lanciers qui combattent de près ; cheval domestiqué et décoration géométrique; chariots de voyage et chars de guerre ; pratique de l'incinération du mort et de celle de ses objets familiers dans l'idée qu'ils lui serviront ainsi dans une autre vie ; caractère sacré du foyer et du mariage par achat qui ne doit jamais être consanguin, puissance absolue du père de famille et culte des ancêtres associé à celui du foyer ; croyance en un paradis des braves et à des dieux célestes qui y président, dont les principaux sont ceux du soleil et du tonnerre. Telles sont les idées ou les coutumes, essentiellement
nordiques, qui sont entrées, avec les Achéens, dans le bassin égéen. Leur apport restera à la base de l'hellénisme et c'est par elles que l'hellénisme a été, avant tout, dans la Méditerranée, l'avant-garde et le champion de la culture aryenne. S'il a répudié quelques-uns des éléments de la civilisation égéenne qui répugnaient à son génie propre — tels sans doute le matriarcat avec mariage consanguin pour l'épouse en titre et concubinat domestique, le sacrifice humain ou le tatouage, telle encore l'éviration et la prostitution sacrées, tel enfin le culte de totems animaux et végétaux mangés rituellement par les fidèles qui s'en croient issus et protégés — il en a recueilli bien d'autres qui cadraient avec l'idéal aryen : du culte de la Terre-Mère à la pratique des bains chauds, de l'inhumation en sarcophages ou urnes au tir à l'arc ou à la construction des esca- Hers, on pourrait énumérer la série la plus variée d'emprunts. Le plus important de ces emprunts, pour l'histoire de la civilisation, est sans doute celui de l'écriture. Tandis que tout indique que les Achéens l'ignoraient, les découvertes (le Crête ont révélé que les Egéens avaient poussé très loin l'art de l'écriture ; dépassant les hiéroglyphes et les cunéiformes, ils avaient transformé leurs laborieux idéogrammes du début en cursive linéaire. On sait qu'Homère fait allusion à des tablettes écrites qu'il faut sans doute s'imaginer d'après celles qu'on a recueillies par milliers à Knossos et dont quelques signes se sont retrouvés sur des tessons
dans la plupart des fouilles égéennes. Dans Homère, on voit Bellérophon porter des tablettes fermées de Corinthe au roi de la Lycie, et c'est précisément un traité avec les Lyciens— lesLouki qu'on a vu menacer Chypre et la Syrie dès le iv*-' siècle — que paraît contenir le célèbre disque imprimé trouvé à Phaistos \ Ainsi, quelle que fut la langue parlée par les Cretois, elle semble avoir été comprise dans tout le bassin égéen, de la Troade à la Lycie, et il est difficile
1. Voir mon mémoire sur le disque de Phnhlos dans la Revue archéologique, l'.HO. I. et, sur la question dos origines de l'alphabet ^rec. Revue épi graphique. lUU, p. 100.