L ILIADE OPPOSE LES GRECS AUX ASIATIQUES
a pu, être donné à ces barbares par le même phénomène qui a étendu à l'Allemagne le nom des Alamans qui étaient pour les Francs ce que les Cariens sont pour les Grecs d'Homère : les premiers « barbarophônes » qu'on rencontrait au delà de la frontière. Le royaume lydien ayant englobé l'Anatolie jusqu'à l'Halys, on comprendrait l'extension prise par le nom d'Asie : du Kaystre il aurait passé à la Lydie, de la Lydie au reste de ce qui devait être l'Asie.
Quoiqu'il en soit, ce qui est certain, c'est qu'à l'époque
présumée de la guerre de Troie aucun antagonisme n'opposait encore l'Asie à l'Europe. Tout le nord-ouest de l'Asie Mineure était aux mains de tribus phrygiennes étroitement apparentées aux premiers Hellènes. C'est seulement au delà de l'Halys et du Taurus qu'on entrait dans un monde différent où dominait la culture babylonienne, que, du ix® au \ ii<^ siècle, les Assyriens portèrent à son suprême éclat. Bien que les populations de la Cappadoce ne fussent pas de race syrienne, mais surtout des débris des Hétéens, les Grecs leur donnèrent le nom de Leuko-Syriens et étendirent le nom d'Assyrie à la région de Sinope d'une part,.à celle de Tarse de l'autre. C'est en arrière de ces villes, se prolongeant au sud par la Syrie, au nord par le Caucase, que le monde qui leur est hostile et fermé commence aux yeux des Grecs pour qui les chants homériques furent rédigés. Pour un marchand de Phocée ou de Milet, l'Anatolie lydo-phrygienne était une sorte d'arrière-pays qu'il exploitait sans trop
<lo peine; mais l'Assyrie lui représentait ce que la Chine a été pour nos négociants du xvi® siècle.
Le type de l'Asiatique, en tant qu'opposé à l'Européen, le Levantin, n'a été créé qu'alors. Dans l'épopée éolienne les héros troyens étaient traités avec la même sympathie que les héros Achéens : Hector, Andromaque et Priam sont même, sans doute, les plus nobles figures de V Iliade. Paris, seul, était l'objet de quelque défaveur et cela surtout parce qu'il était le représentant des archers préhelléniques : blessant de loin et à l'abri, ils avaient excité au plus haut point
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la haine et le mépris des Achille et des Ajaxqui Reconnaissaient que le corps à corps. « Impudent archer, fier de ta corne, suborneur » lui crie Diomède dans une invective qui résume tout ce qui a tendu à faire de Paris un personnage antipathique. Mais il faut descendre aux additions ioniennes — les épisodes du Dolon, ceux des flèches traîtresses de Pandaros et de Paris — pour voir poindre ces reproches de lâcheté, de traîtrise, de débauche qui deviendront classiques à l'égard des Phrygiens et des Perses dans la Grèce historique. Le germe est dans V Iliade : les guerres médiques l'ont fait pousser avec une vigueur dont les effets n'ont pas cessé de se faire sentir \
Si cette poussée de haine entre la Grèce et l'Asie a été si rapide c'est que, à la lutte pour l'indépendance, s'est mêlée la lutte pour la vie, lutte quotidienne et qui intéressait bien autrement, par leurs intérêts matériels, les riches armateurs comme les centaines d'artisans, mariniers et prolétaires qui dépendaient de chacun d'eux. Je veux parler de la concurrence phénicienne qui a commencé à faire sentir ses effets aux Grecs avant le viii® siècle, puisque le nom de Sidonien s'applique dans Homère aux Phéniciens alors que, vers 750, Sidon a cédé l'hégémonie à Tyr qui avait, depuis un siècle au moins, par Carthage et Gadès, acquis la maîtrise des mers libyennes. Cette concurrence, qui, avant la colonisation éolienne, s'étendait jusqu'au nord de l'Egée, a d'autant plus activé l'opposition des Grecs contre les Asiatiques que c'est au contact des Phéniciens que les Grecs ont senti d'abord la profonde différence qui les séparait des Sémites d'Asie. Les poèmes homériques ne manquent pas d'allusions à cette concurrence phénicienne et, toujours, le Phénicien est représenté comme le marchand déloyal, vendeur de camelotte et enleveur d'esclaves. Tout le clinquant qu'il expose devant ses navires ne sert qu'à attirer ceux qu'il va
1. Les Troyens ne sont appelés régulièrement Phrygiens que depuis Kschyle (Kretschmer, Einleitung, p. 182). Mais, déjà dans VAilhiopide, qu'on tend maintenant à faire composer à Milet au milieu du vu» s., avant la rédaction définitive des poèmes homériiiues (f. Loewy, \eite Jahrbuecher, 1914), l'adversaire des Grecs, Memnon, a plus les traits d'un monarque assyrien que ceux d'un héros achéen.
vendre au loin. C'est lui qui sème la terreur sur les routes de la mer et guette aux détroits les navigateurs qui n'ont pas la prévoyance d'Ulysse. Comme on doit s'y attendre le Sidonien détesté a déteint sur le plus odieux des fils de Priam : dès le viii^ siècle, les Cijpria^ préface de V Iliade^ donnaient à Paris les traits d'une sorte de marchand phénicien qui, abusant d'une hospitalité généreuse, profitait de l'absence de son hôte pour enlever sa femme avec ses trésors : son premier refuge était Chypre ou Sidon. Par là, toute la haine que le Grec vouait au Phénicien, est venue, à son tour, s'amalgamer, autour de Troie, à tout ce qui devait l'aire du siège interminable comme l'abrégé de l'Asie opposée à la Grèce.
Ainsi, quelle qu'ait été l'importance historique du siège de Troie, il a pris, de par l'/Ziarfe, uneimportance symbohque qui en fait un événement capital dans l'hellénisation du monde antique. Jusqu'ici, on a vu que tout avait tendu à rapprocher les deux rives opposées de la mer Egée; la même culture minoenne s'y était répandue du sud, deux rameaux de la même branche de l'arbre indo-européen s'y étaient étendus du nord. Rien n'opposait alors l'Europe à l'Asie. Mais voici qu'un nouveau mouvement de peuples repousse de Grèce les Achéens, si mélangés déjà quelenom d'Eoliens(^ioleis, les bigarrés, les sang-mêlés) leur fut donné ; forcés de chercher de nouvelles terres dans les îles et sur les côtes d'Asie, ils s'y heurtent à des populations qui, de quelque race qu'elles soient, défendent contre eux leurs biens, de la Colchide et de la Crimée, où ils se heurtent aux peuplades bataillleuses du Caucase et de la Scythie, jusqu'en Chypre et en Cilicie où ils entrent en conflit avec les Phéniciens et les Assyriens. Il y a eu là au moins deux siècles de luttes (1100-900) où les chefs achéens, venant périodiquement piller les côtes sur leurs galères à cinquante rames et finissant par s'établir à tous les estuaires, ont dû singulièrement ressembler aux chefs normands qui, sur leurs
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« chevaux de mer », chercheront pareillement des établissements vingt siècles plus tard.
Tous ces hauts faits et tous les exploits des ancêtres transposés en Asie, pour fournir autant de titres aux nouveaux occupants, sont venus se concentrer autour du siège de Troie Les Achéens, Argiens et Danaens y passent pour représenter tout l'hellénisme d'alors; autour de Troie, on a vu se grouper des représentants de tous les peuples de l'Asie qui leur étaient connus. Voici donc, pour la première fois, l'Asie opposée à la Grèce, on peut même dire l'Asie opposée à l'Europe puisque, par cette opposition même, la Grèce prend figure
de bastion de l'Europe contre l'Asie. Et, les Grecs se considérant comme ayant seuls des mœurs respectables et des dieux vénérables, c'est déjà la civilisation européenne opposée à la barbarie orientale, la moralité et la loyauté des « vrais croyants » à l'impiété et à la perfidie du paganisme. L'image ainsi tracée, image que la splendeur de la poésie homérique a imposée à la postérité, ne s'est pas effacée. On peut dire que nous vivons encore sur elle. Renforcée, et pour ainsi dire vérifiée, par les guerres médiques dont la guerre de Troie semble une préfiguration glorieuse qui promettait de nouvelles victoires, elle dominait la pensée d'Alexandre qui, à peine débarqué en Asie, courut sacrifier à llion et prendre le bouclier d'Achille comme s'il faisait sienne sa querelle. Trois siècles d'hellénisme alexandrin, cinq siècles d'hellénisme gréco-romain, huit siècles d'hellénisme byzantin, bien qu'également établis sur les deux rives de la mer Egée, n'ont rien pu faire contre cette haine : dans la tradition que l'antiquité laisse à la pensée moderne, l'Asie, dèsl'Hellespont, s'oppose à l'Europe. Notion plus littéraire qu'historique et où les faits ont eu moins de part que les vers d'Homère. Seule, depuis cinq siècles, la conquête turque lui a-t-elle rendu quelque réalité ; encore n'en est-il ainsi vraiment que depuis l'Indépendance grecque. Jusque-là, la mer Egée était un lac ottoman, comme elle avait été un lac byzantin, un lac romain, un lac grec. Dans la « grande idée » hellénique que nous voyons se
l'iliade et l'hellénisaïion de l'asie
réahser en partie aujourd'hui, qui pourra mesurer l'influence d'Homère ? Car, s'il a séparé les Grecs des Asiatiques, il a aussi lancé toute PHellade à l'assaut de l'Asie. Tout ce qu'il Y a de répugnant pour le Grec dans la perfidie de Paris ou la polygamie de Priam est resté dans son esprit à la charge des Levantins ; tout possesseur de harem est pour lui un parthénopipas : « guetteur et enleveur de filles », l'injure que Diomède adresse à Paris est toujours dans sa pensée ; si le turban ottoman lui est en telle horreur, c'est qu'il a succédé à la mitre perse, détestée pendant des siècles, qui a
succédé elle-même au bonnet phrygien, emblème, pour le
Grec, de servitude, de lâcheté ou d'infamie.
Tout bon Grec, du temps d'Hérodote ou d'Alexandre comme du nôtre, n'a jamais cru qu'Achille ait été suffisamment vengé ; aucune entente ne lui semble admissible avec les descendants ou les successeurs du lâche meurtrier. Ainsi, V Iliade a fait entrer, dans la tradition hellénique la revendication pour les Grecs de l'Anatolic maritime, dans la conscience moderne l'idée d'une irréductible opposition entre l'Asie et l'Europe. Parla, premier ferment d'hellénisation au Levant, V Iliade en est restée, depuis trente siècles, le plus puissant agent. A y bien songer, le Christ est peut-être seul à avoir exercé en Orient autant d'influence qu'Homère : et, depuis que l'Anatolic est devenue musulmane, les deux actions concordent au Levant. Si, malgré les affmités de race et les convenances politiques, l'idée n'a jamais pu s'imposer de recevoir au nombre des puissances européennes la Tur- (juie même rénovée, le sentiment profond qui a dicté cette
opposition est autant dû à l'influence de V Iliade qu'à l'action du Christianisme.
Promoteur de l'hellénisation en Asie et prince de l'Hellénisme, Homère n'a pas cessé de dominer la question d'Orient.
Si son nom reste le plus glorieux de l'hellénisme, c'est qu'il en est la source toujours vive. Ce nom n'est pas seulement le symbole de la première — et peut-être de la plus attachante — des œuvres littéraires nées du génie aryen; il a louj ours inspiré l'hellénisme militant : Homère était le livre de
chevet d'Alexandre qui se vantait de descendre d'Achille, et César, conquérant les Gaules à la civilisation gréco-romaine, était heureux de se dire de cette lignée d'Enée à qui Homère prédisait une royauté dont Virgile lit l'empire du monde.
Adolphe Reinach.