L ILIADE ET ILION
Anatolie, les Amazones reculèrent devant elle. Les poèmes homériquesont conservé le souvenirde quatre phases de cette
histoire. Dans Time, les Phrygiens, à peine débarqués en Asie, ne tiennent que la Troade entre la mer et l'Ida ; encore ce petit territoire est-il divisé entre cinq peuplades : au sud, les Pélasges, d'Assos à Larissa ; au nord-est, d'abord les Dardaniens, de Dardanos à l'Ida ; un troisième groupe (fArisba sur le Selléis à Perkôté* sur le Praktios, le futur territoire d'Abydos ; un quatrième (peut-être les Gergithes) du Praktios au Granique, le futur territoire de Lampsaque; un cinquième du Granique à TAisépos, le futur territoire de Zéleia. Les bornes du domaine troyen étaient marquées alors par les Lyciens de Zéleia au nord, par les Ciliciens de Thèbes Hypoplakienne, Lyrnessos et Pédasos au sud ; au delà, dès Cyzique et dès Pitané, commençaient les Amazones. Dans une seconde période, elles furent rejetées au delà du Sangarios d'une part, du Méandre de l'autre : c'est alors que les Troyens de Troade se grossissent des Mysiens, des Phrygiens et des Méoniens, les seconds encore groupés
autour du lac Askahia, notre lac de Nicée en Bithvnie, les derniers autour du lac Gygée en Lydie. Dans une troisième période, les Phrygiens avancent au sud du Méandre et, si les Cariens restent pour eux des « barbarophônes », ils s'allongent vers l'est en Lycie et en Cilicie; au nord, ils s'étendent le long du Pont où se succèdent les alliés de Priam, Paphlagoniens et Enètes jusqu'au Parthénios, puis les Kaukônes, enfin les Halizônes d'Alybé, probablement les Chalybes encore à demi légendaires : les Amazones sont alors refoulées sur le Thermodon à Thémiscyre, avant d'être rejetées en Scythie quand, sur les traces des Argonautes, les Grecs auront jeté des colonies jusque dans la Colchide caucasienne.
Ce qui se groupe autour de Priam ce n'est donc pas, à l'origine, une Asie barbare, c'est toute l'avant-garde de ces «envahisseurs indo-européens qui vont s'implanter en Anatolie pendant que leurs frères s'installent dans ce qui sera la Grèce. On a vu que, au début du xii^ siècle, en même temps que les
Ac'héens conquéraient la Crète et menaçaient de leurs raz-
zias les côtes égyptiennes, les Mosques s'étaient avancés jusqu'au Paryadrès et jusqu'au Taurus : Mita de Moiiskij passant le Taurus, se heurte vers 1100 aux Assyriens en Commagène. Le Priam de l'histoire, celui sous lequel a péri (fin du xi^ s.) la sixième ville de Troie après deux siècles de prospérité, a dû être un vassal de ce Midas qui a laissé des souvenirs de la Macédoine, où l'on montra longtemps ses fameux jardins en Mygdonie, jusqu'à Tyane en Cappadoce où une inscription à son nom a été découverte.
Ainsi, la Troie d'Homère se ressent des trois grandes phases historiques qu'a traversées la Troade de l'histoire : vers 1500, les premières bandes thraco-phrygiennes ont fait de la bourgade néolithique qui s'élevait sur une butte avancée au-dessus de sa plaine marécageuse un centre de la civilisation égéenne, centre dont l'influence immédiate ne dépassait pas l'Ida et qui subissait en retour celle des Hétéens dont les monuments atteignent le Sipyle et Smyrne ; vers 1300 a commencé la grande migration phrygienne qui a repoussé les Hétéens d'abord jusqu'au Sangarios, puis jusqu'à l'Halys et au Taurus; elle n'était pas encore achevée quand, à leur tour, les Achéens ont passé de Thessalie dans la future Eolide : pour y dominer en paix, il fallait être maître de la Troade dont Troie était la clef. De là, des luttes acharnées contre les Troyens qu'ont dû soutenir les autres peuplades de Troade, d'Assos à Zéleia. Gomme la Troade relevait de l'empire phrygien; la lutte, toute locale d'abord, s'agrandit bientôt en une guerre des Achéens contre les Phrygiens ; puis, autour des Phrygiens, se groupèrent tous les Asiatiques qu'ils avaient eu eux-mêmes à combattre et que les Achéens rencontraient maintenant dans leurs courses aventureuses, Amazones sur le Thermodon, Ghalybes au fond du Pont, Assyriens au bord de la mer de Chypre.
Comme on a vu les légendes des Achéenes se ressentir de
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chaque étape nouvelle des conquêtes achéennes, de même les légendes troyennes reflètent ces trois phases historiques. Prenons comme exemple les Amazones. Si Ton admet pour elles l'hypothèse que nous avons indiquée, on concevra que, à la première phase, les Phrygiens de Troie aient placé les redoutables guerrières aux limites mêmes de leur territoire, sur TAisépos et sur le Caïque ; à la deuxième phase, elles ont été rejetées dans la haute Phrygie entre les sources du Méandre et celles du Sangarios où les villes d'Otreia et (TAkuionia conservent le nom des d,eux chefs phrygiens à rappel de qui Priam vint les combattre, Otreus et Mygdon lils d'Akmon ; à la troisième phase, elles ont pour centre le fhermodon, sur le Pont, dont la vallée est limitée par VAmazonius Mons(diu']. Mason Dagh) d'où, après la fondation
(le Sinope et de Trébizonde, elles émigreront en Seythie.
Ainsi, les Phrygiens avaient prêté aux Amazones des traits pris aux Hétéens, chez qui prêtresses et princesses paraissent avoir joué un grand rôle et porté, à certaines cérémonies, la mitre, l'arc et la hache de leur déesse. Cavaliers eux-mêmes, peut-être les Phrygiens transformèrent-ils en déesse cavalière telle déesse anatolienne dont le nom finissait en hipa et qu'on représentait, à la mode hétéenne, portée par un taureau. A leur tour les Achéo-Eoliens, entendant parler de ces mystérieuses guerrières et ayant à combattre des Phrygiens ou des Cariens qui étaient pareillement armés de l'arc et de la hache et coiffés d'un bonnet pointu, passèrent aux Amazones des traits empruntés aux Phrygiens. Enfin, les Ioniens, quand ils entrèrent en < ontact avec les Scythes, complétèrent de couleurs que ces barbares leurs fournirent le portrait composite d'où le génie i.'rec a tiré l'Amazone classique. Prêtant aux Amazones' les ♦'xploits de Cambyse, de Darius et de Xerxès, on leur attribua
de légendaires invasions en Libye, en Thrace et jusqu'en Grèce où elle seraient venues se faire arrêter presque en face de Salamine par Thésée, le héros de Marathon. Avoir combattu les Amazones ce fut comme la pierre de touche pour tout héros grec. Et c'est ainsi que, peu à peu, les Grecs
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en vinrent à se figurer que les maîtres de l'Asie avaient, de toute antiquité, été leurs ennemis : les grands ancêtres légendaires avaient laissé, en luttant victorieusement contre eux, un exemple qui s'imposait à leurs descendants.
Dans V Iliade même, cette distinction entre l'Asie et l'Europe, qui semble aujourd'hui remonter aux origines, n'existe pas encore. A proprement parler, il n'y a pas d'Asie. C'est un vers d'Homère qui l'a créée, le vers où il parle de la prairie d'Asios qu'arrose le Kaystre. Les géographes anciens paraissent avoir localisé cet Asios leïmôn dans la large vallée qui
s'étend de Sardes jusqu'au pied duTmoleoù se serait élevée
une ville d'Asie. Le nom de cette plaine est évidemment en rapport avec les Asioneis ou Hésioneis que Strabon nomme enMéonie et qui ont sans doute laissé leurs traces en Troade dans la légende d'Hésione ou Aisioné^ fille deLaomédonou mère de Teukros. Dans une localité dite Asiokômé « village d'Asios» se marque, prèsd'Iconium, la limite de leur extension. Que le nom Asios soit d'origine thraco-phrygienne c'est ce que confirme la généalogie des rois de Lydie où Asieus et Asie sont donnés comme enfants de Kotys qui y représente l'élément thrace ; dans V Iliade, un Asios est à la tête des contingents d'Arisbé, Abydos et Perkôte ; un autre est fils de Dymas, Phrygien du Sangarios, frère d'Hécube. On voit comment ce nom thraco-phrygien d'Asios — qui paraît désigner ce qui est aqueux ou marécageux — s'est implanté dans le continent qui devait devenir l'Asie. Gomment ce nom a-t-il pris cette extension ? Je croirais volontiers, d'après le vers d'Homère qui compare Fhost des Achéens aux
troupes d'oies sauvages, de grues et de cygnes qui voltigent « dans la prairie Asios sur les bord s du Kaystre )),qu'^*o5 était le nom que les envahiseurs Phrygiens avaient donné — ou entendu donner — au Kaystre. Pour les Eoliens, dont la colonisation ne dépassait pas Smyrne et se heurtait dès le Kaystre aux barbares, Lélèges, Cariens et surtout Lydiens qui y adoraient cette Magna Mater que les monuments nous montrent si souvent accostée de cygnes et ailée elle-même comme une femme-cygne, pour les Eoliens le nom à^Asiens