LE GÉNIE DORIEN
Avant de les suivre sur la mer et de voir quelle part ils ont prise dans l'extension de l'hellénisme à travers l'ancien inonde égéen et dans sa lutte contre la concurrence nouvelle dos Phéniciens, il importe de nous demander ce que les Doriens ont jeté à ce creuset du génie grec où nous avons vu
les apports successifs, et dès lors harmonieusement fondus,
dos Egéens et des Aohéons.
C/ost Sparte qu'il faut considérer si Ton veut trouver le génie dorien dans sa pureté. Partout ailleurs, il s'est intiinoment mêlé aux populations conquises : l'esprit achéen a si bien pénétré l'esprit dorien on Thessahe, en Béotie ou on Argolide, qu'on ne saurait plus discerner la part de chacun dans ces amalgames régionaux que les conditions faites par la nature et par l'histoire ont plus influencés que celles qui peuvent résulter du génie divers des races ^
D'ailleurs, s'il y a eu quelque différence entre le génie achéen et le génie dorien, elle ne paraît pas due tant aux doux peuples eux-mêmes qu'à la pénétration égéenne qui avait déjà transformé les Achéens lors de la conquête dorienne. Entre Egéens et Doriens, comme nous l'avons fait entre Egéens et Achéens, nous pourrions dresser un tableau
do (lilTérences fondamentales dans tous les domaines ; entre Achéens et Doriens, ce seraient à peine des divergences. Les |l«Mix peuples appartiennent, en effet, à la même souche iudo-ouropéenne et, probablement, à deux rameaux longlonips unis puisqu'ils parlent la même langue; leur état sorial et moral, tout l'ensemble de leurs coutumes et de leurs < inyances appartiennent au même type nordique \
1 Kn dehors des ouvrages cités p. 46 n. 1 on pourra se faire une idée
<1< - llieones nouvelles sur l'histoire sociale et les origines de Sparte en is.mt les discussions de Niccolini et de Kazarow {Rivista di storia antica, •'<l ) et 1ÎJ07), celles de Dickins, de Grundy et de Toynbee [Journal of hélium,- studtes, 1912) et l'intéressant tableau brossé par E. Cavaignac dans i-t lierue de Paris du 15 sept. 1912.
- De là les nombreuses similitudes entre la civilisaUon de la Grèce primitive et celle des Celtes (cf. Ridgeway. Earlyage of Greece, et d'Arbois. I a Ltvdisatîon des Celtes ef l'épopée homérir/ue 1899) ou celle des Ger- '"'ins (cf. Meltzer, Xeue Jaharbuec/ier, 1912.)
HELLÉXISATIO.N. 4
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L'invasion dorienne n'a donc fait que renforcer l'invasion achéenne ; et elle est venue à point pour rendre à l'influx nordique une vigueur nouvelle au moment où les Achéens, gagnés par les survivances égéennes et par l'ambiance orientale, commençaient à la perdre : plus frustes, semblet-il, à leur arrivée, que l'étaient les Achéens, les Dorions ont mieux résisté aux influences amollissantes du Midi ; bien qu'ils n'aient pas été modelés à leur image, les héros d'Homère ne se retrouvent, dans la Grèce historique, qu'à Sparte.
Tels que les Doriens s'y sont maintenus jusqu'au iv^ siècle, et cela grâce aux lois de Lycurgue secondées par cette opinion pubhque dont les Apophtegmes lacédémoniens de Xénophon nous ont conservé tant de traits -, c'est chez eux qu'on trouve les véritables descendants des Achille et des Ajax. Ce qui domine en eux, c'est le caractère ; toute l'éducation, toute la vie, peut-on dire — car elle n'est chez eux qu'un prolongement de la disciphne des premières années, — vise à développer en eux, pour l'individu, les qualités guerrières, pour le citoyen, le sentiment de la complète dépendance où il est vis-à-vis de la cité. Chaque Spartiate est un soldat qui se doit tout entier, et à tout moment, à son pays.
Craignant l'esprit, soupçonneux de tout ce qui sort de la règle et de la coutume, confiants uniquement dans la force, n'agissant que conformément aux traditions, les Doriens, tant qu'ils restaient fidèles à l'esprit de la race, n'étaient pas faits pour contribuer au développement de
l'hellénisme dans tous les domaines de la pensée et de l'art, ifs n'en ont pas moins rendu un service éminent à l'hellénisme. Non seulement ils ont été souvent le bouclier inébranlable qui l'a défendu contre les assauts des barbares, mais ils ont jeté l'utile contre-poids de leur esprit conservateur et de leur traditionalisme dans la balance de l'esprit grec, que l'ionisme entraînait sans cesse vers les nouveautés et les révolutions.
Dans l'art comme dans la vie, ils n'aiment que la ligne
droite : et cette rectitude, ces angles nets, ces ensembles massifb^qu'ils portent en tout, s'ils ne sont pas sans rigidité