KOLIENS, IONIENS KT DORIENS
tout son commerce descendait à la mer le long des vallées (le l'Hermos, du Kaystre et du Méandre ; mots et usages lydiens s'introduisirent de toutes parts en lonie. C'est le système monétaire et pondéral des Lydiens, copié lui-même du système babylonien, que les Ioniens adoptèrent et que Phiudon d'Argos, dès le miheu du viiie siècle, appropria à la Grèce. Capitale d'un royaume florissant, Sardes devint
hieiitôt la véritable métropole de Tlonie ; aux yeux de ses rois, les Ioniens devaient jouer ce même rôle de trafiquants et (le nia^rins que les Phéniciens rempliront pour les rois de Perse. Les Mermnades prennent femme en lonie, comblent de leurs présents les Apollons de Didymes, de Délos et de Delphes, et, s'ils donnent à leurs aînés le nom de leur dieu national Atys, ils appellent leurs cadets Pythios, en l'honneur du dieu pythien '.
D'autre part, c'est en Carie et en Lydie que, sans qu'on sache au juste comment, les traditions égéennes paraissent s'être conservées le plus vivaces. Au contact des Cariens et <los Lydiens, les Ioniens virent donc se renforcer tout ce qu'il pouvait encore y avoir en eux qui remontât à la civihsation égéenne. Or, cette civihsation, on l'a vu, s'oppose comme orientale k la culture nordique des Achéens et des Doriens ; les Lydiens et les Cariens qui transmirent aux Ioniens ce
^in^ils avaient conservé de l'héritage égéen, l'avaient orien-
! a lise encore au contact des Assyriens et des Phéniciens.
L' lonie apparaît donc de plus en plus comme une renaissiiuce de la civihsation égéenne, réagissant contre le renou- V '^•nl d'influx nordique que les Doriens ont apporté en Grèce.
Si. vers l'an 800, nous embrassons d'un coup d'œil le monde liollénique tel qu'il s'étend dès lors, non plus seulement en <'rèce, mais sur le littoral égéen de l'Asie, nous le verrons
'• 'Sur la Lydie et llonie. voir G. Radet, La Lydie el le monde grec au 'y'f":r ^^^''^«'*«^^^* (J89-)- Bappelons que Gygès s'empara de Kolophoi. ' <te Magnes.e du Méandre et assitîgea en vain Smyrne et Milet (v. 650). 'ino son hls Ardys s'empara de Priène et que le (ils do ce roi, Alyatte; "< ' upd btnyrne. Ainsi les colonies ioniennes se sont trouvées par rapport u io>aume lydien dans des rapports d'intermédiaires, à la fois néces- ■"'tc, et détestés, qui rappellent la position des premières colonies euroi""nnesdans l'Inde des grands Mogols
o6 l'hellknisation du mondk antique
constitué dans ses trois éléments permanents : les Eoliens se rencontrent d'abord dans la Grèce du nord, où, contournant la Béotie, ils s'échelonnent de la Thessalie à l'Attique; dans le Péloponèse, malgré l'invaions dorienne, ils continuent à dominer en Achaïe et dans quelques districts de l'Argolide et de la Laconie; enfin, en Asie, ils sont maîtres de la côte, des Dardanelles au golfe de Smyrne, et de certaines îles, comme Lesbos qui domine cette côte éolienne, ainsi que de Scyros qui la relie à l'Eubée, leur autre grande possession insulaire.
Les Doriens dominent dans la Thessalie, la Béotie et le
Péloponèse, mais ne maintiennent guère leur pureté ethnique qu'en Laconie ; ils sont partis de là pour doriser la Crète et les îles qui la rattachent à la côte d'Asie, où une nouvelle Doride s'étend d'Iasos à Physkos.
Les Ioniens, enfin, sont partis surtout d'Eubée,d'Attique et d'Argolide : maîtres des Gyclades, et ayant fait de Chios et de Samos leurs citadelles, ils ont pu s'emparer du littoral asiatique de l'Hermos au Méandre.
Telle est cette fameuse carte tricolore qu'il faut toujours avoir dans l'esprit si l'on veut comprendre l'histoire de l'hellénisme. Car ce n'est pas une différence pohtique accidentelle qu'elle implique, mais une diversité culturelle profonde : dans le monde grec les Doriens représentent la culture aryenne du Nord, les Ioniens la culture égéenne orientalisée, les Eoliens une culture qui tient de l'une et de l'autre.
Bien entendu, ces trois formules sont trop absolues pour
correspondre à la réalité : c'est de toute une gamme de teintes se dégradant entre ces trois couleurs fondamentales qu'il faut s'imaginer empreint cet arc-en-ciel de l'hellénisme qui, une fois harmonieusement fondu, imposera son reflet au monde méditerranéen'.
i. « Fairo riiistoire des dialectes j,'recs, c'esl faire riiistoire de la colonisaUon jçrec'iue » prononce M. A. Meillet. Apetru d'une hisloire de la langue fjrecque (l'.U3), p. 74. On trouvera les différences dialei-tales entre l'éolien. rionien et le dorien tn"'s bien résumées par 0. Holfrnann, Geschichte der ffriechhchen Sprache, 1 (11)11. Coll. Goschen). Ces dilférences oxpriniont à merveille leurs diverj^ences mentales et culturelles.
LE PREMIER ESSOR COLONIAL
En effet, à peine établi sur les deux rives de la mer Egée, on va voir l'hellénisme, avec un merveilleuse force d'expansion, se répandre de toutes parts au dehors.
in. — LE PRExMIER ESSOR COLONIAL
Quand, à la fin du viii® siècle, secondée par Erétrie, Mégare et Corinthe, Ghalcis eut disséminé les ports grecs dans les îles et sur les côtes de Thrace, de la Ghalcidique à Bvzance, l'hellénisation de la mer Egée peut être considérée connue un fait accompli.
A peine est-elle achevée, les Hellènes en ont franchi les
rives dans leur premier essor colonial et, du coup, ils ont atteint les limites extrêmes de ce qui sera le monde hellénique, Ibérie et Scythie.
Les causes de cet essor colonial ne sont pas difficiles à discerner. La résistance des populations indigènes empêchait les places grecques de la côte de s'étendre vers l'intérieur ; il fallait donc trouver ailleurs des débouchés pour une jeunesse que la fécondité naturelle aux races nouvelles multipliait sans cesse; et, bientôt, à ces envois de colonie pour dégorger la métropole surpeuplée comme en connurent Achéens et Doriens, succéda la formation d'une classe nouvelle de commerçants, armateurs et matelots, tous gens vivant de la mer — on appelait à Milet ces loups de mer d'un nom caractéristique les aeinautes : par ces marins perpétuels toute la vie des cités grecques dépendit du commerce maritime.
Ces cités, en même temps, ayant entrepris de drainer le
commerce des royaumes asiatiques, il fallait trouver où vendre tous leurs produits manufacturés, — dépuis le vin et ses amphores, l'huile et ses jarres jusqu'aux étoffes précieuses et aux objets d'art, — et où acheter les matières premières nécessaires à l'industrie naissante, les esclaves qui ne lui étaient pas moins nécessaires et les denrées alimentaires dont cet accroissement de population rendait l'importation indispensable. Or, les deux greniers à blé du monde d'alors, c'étaient l'Egypte et la Scythie ; les rives du Pont, avec
leurs troupeaux et leurs forêts, offraient en même temps aux marchands autant de peaux, de laines et de bois qu'ils en pouvaient désirer ; ses eaux étaient périodiquement traversées par des bancs épais de thons qui, salés, formaient la base de la nourriture des gens de mer et des prolétaires; enfin. For abondait en Golchide; le fer des Ghalybes était
réputé, et les princes caucasiens ou scythes étaient pour les
marchands milésiens d'aussi bons pourvoyeurs de « bois d'ébène » que les roitelets africains pour nos négriers. Gurtius a montré en termes excellents comment les Grecs furent attirés dans cette vaste mer, assez grande pour que l'Hellade entière, de l'Olympe au cap Ténare, y puisse flotter à l'aise.
« Get immense horizon sans îles effrayait le marin grec : personne ne s'y risquait sans avoir, à l'issue du Bosphore, offert des vœux et des sacrifices à Zeus Ourios, le dieu qui envoie les brises propices. On eût dit qu'en cet endroit on disait adieu à sa patrie pour entrer dans un monde nouveau et étranger. G'est qu'en effet, comparé au ciel de l'Archipel, celui du Pont est trouble et terne ; l'air est épais et lourd : les vents et les courants obéissent à d'autres lois. Le rivage est presque partout dépourvu de ports, bas et marécageux. De là ces vapeurs abondantes qui s'amassent, sous forme
de brumes très denses, tantôt sur une côte et tantôt sur une autre. A ces phénomènes insolites s'ajoutait le spectacle d'une nature engourdie par l'hiver, la tristesse communicativede régions exposées sans abri à toutes les rafales venues des steppes du Nord, où de larges fleuves et de vastes bras de mer se figent immobiles sous leur manteau de glace tandis que les habitants s'enveloppent jusqu'aux yeux dans des fourrures, où ne pousse aucun des végétaux dont la civilisation et la religion des Hellènes avaient fait leurs compagnons inséparables, de pays enfin où la vie en plein air et au soleil, la vie librement promenée à travers les palestres et les places publiques, était chose impossible. On comprend que, sous le coup d'impressions semblables, venant à la fois de la nature et des hommes, l'Ionien le plus curieux
LE PREMIER ESSOR COLONIAL
de vovages se sentait mal à l'aise dans ces latitudes. »* En face de cet Extrême-Orient de la Grèce, en ces siècles
des premières découvertes maritimes qui correspondent à
notre xv® siècle, il faut placer le Far-West des conquista-
dors hellènes :
« La terre d'Occident ou Hespérie était un monde à part,
placé loin des pays habités par les tribus grecques et en
dehors de l'Archipel qui leur servait entre elles de lien. La mer qui baigne les rivages de l'Occident ne faisait pas partie du monde grec ; on l'appelait, pour montrer qu'elle appartenait à la contrée d'au delà, la mer de Sicile : c'était une vaste nappe d'eau sans îles, et, comparée à la mer Egée, elle faisait l'effet d'un Océan. Le courant, dirigé de l'Ouest à l'Est, de la mer Tyrrhénienne vers celle de Sicile, y contrariait la marche des vaisseaux grecs ; des contre-courants alternatifs y rendaient la navigation dangereuse, et les vents qui dominaient dans ces parages étaient tout à fait différents de ceux auxquels étaient habitués les Hellènes. Le ciel leur paraissait trouble et incertain ; ils se sentaient mal à l'aise de ce côté, le côté de la nuit, la région où les Phéaciens, les nochers des trépassés « enveloppés dans une brume épaisse », suivaient leurs sentiers obscurs. G'est pour cette raison que la navigation s'arrêta si longtemps à la pointe méridionale de la « Morée », et que, même après qu'on se
lût risqué à faire le tour de la péninsule, les marins anxieux suivaient de si près les côtes helléniques pour arriver dans la mer de Gorinthe. »'"
Entrevus de Sinope, les trésors de Babylone ou les merveilles de Suse avaient pour les Ioniens l'attirance du Gathay ou de Gipango pour les Portugais de Goa ou de Macao, et l'Eldorado des Hespérides n'a pas fait moins rêver les contemporains de Kolaos de Samos, découvreur (le ribérie, que l'Eldorado américain n'a fait rêver ceux de Colomb ou de Cortez.
Excités par l'appât de tant de gains certains, renseignés,