‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 44 sur 140 · G. Radet, Ephesiaca (11)40), p. il ot suiv · texte numérisé non relu

G. Radet, Ephesiaca (11)40), p. il ot suiv

tait au loin, pour les échanger, toutes ces richesses du sol asiatique.

Dans cette situation exceptionnelle s'était formée par des immigrations successives une race de marins singulièrement douée pour le commerce et les vastes entreprises; race mélangée, s'il en fut, qui semble même avoir gardé du sang sémitique, du temps où les Phéniciens trafiquaient sur cette côte et donnaient peut-être son nom, dans la baie d'Ephcse, à l'îlot de Syrie. Le savant milésien Thaïes passait pour descendre d'une famille phénicienne ^ Les historiens grecs . se souvenaient encore de deux autres colonisations, celles des Cariens et des Cretois. Les Cariens longtemps établis dans les îles auraient finalement reflué vers la côte Asiatique.

Hérodote appelle carienne la population que les Ioniens trouvèrent et vainquirent à Milet. Les Cretois qui chassaient

les Cariens devant eux, et qui leur succédaient dans l'empire maritime, ont laissé sur ce point des traces certaines. L'Apollon Delphinios, qui avait dans la ville un sanctuaire célèbre, fait partie du vieux panthéon crétois.- Si l'on en croit Strabon, c'est à une cité Cretoise (Milatos où l'on a trouvé une nécropole minoenne) que Milet aurait emprunté son nom.

En débarquant dans le golfe Latmique, les Ioniens y trouvaient les fils de ces anciens colons, voués comme eux à la vie maritime, animés comme eux de cet esprit d'entreprise et d'endurance qui est le propre des peuples sélectionnés par l'émigration. Une anecdote curieuse, rapportée par Hérodote, témoigne que ces premiers occupants fusionnèrent avec les nouveau venus .

« Les Ioniens, dit-il, n'avaient point amené de femmes avec eux lorsqu'ils vinrent s'établir à Milet. Ils épousèrent les femmes du pays, les Cariennes, dont ils avaient tué les parents. Celles-ci, se souvenant toujours du meurtre de leurs

1. On a pensé aussi que la Phoiniké visée était celle <le Cilicie, Isid. Lévy, Revue de Puil. 1905, p. 309. Diels a posé la question Thaïes, ein Sémite? [Archivfur Philosophie, 1880).

2. Voir W. Aly, Dns Kretische Apollonkultiis, 1908. et Delphinios dans Klio, 1911.

h HRLLKNISATION DU MONDE ANTIQUR

WWff

pères, de leurs maris, de leurs fils, ne consentirent jamais à prendre leurs repas avec leurs nouveaux époux et s'interdisaient même de les appeler par leur nom, coutume qui se perpétua toujours dans la suite. '»

Il est aisé de faire dans ce récit la part de l'histoire et celle de l'invention. Hérodote nous donne une explication, anecdotique et invraisemblable, d'un usage local qui l'avait étonné. Mais plusieurs faits intéressants pour l'histoire ressortent de ce passage avec certitude. C'est d'abord que les Grecs ne s'étaient point établis à Milet en commerçants pacifiques, mais par la guerre et à la suite d'un coup de main brutal. C'est ainsi qu'au lieu de refouler ou d'exterminer la population indigène ils s'y étaient mêlés dès l'abord et en avaient adopté certaines coutumes. La colonisation du xvi® siècle n'a pas procédé autrement.

Ces Ioniens, les derniers venus des immigrés, dominèrent facilement tous les autres par le nombre, par leur intelligence et leur inlassable énergie. De toute la famille hellène c'étaient de beaucoup les mieux doués pour la vie et la conquête maritimes. Nulle part en Asie Mineure les colons grecs n'apportèrent autant d'activité industrieuse. Sur le littoral du Nord, les Eoliens, peuple cultivateur et lourdaud, trouvaient à exploiterdes terres fécondes, maisn'avaient point la force d'essaimer. Beaucoup d'entre eux pris de nostalgie et découragés, comme les parents d'Hésiode, se rembarquaient finalement pour la Béotie. A Ephèse même, les colons ioniens, auxquels s'étaient mêlés des laboureurs venus d'Arcadie, se détournaient de la mer et se laissaient bientôt distancer par les Milésiens.

Ce qu'étaient chez ce peuple l'esprit d'aventure et l'énergie conquérante, nul fait peut-être n'en donnera mieux idée que le chapitre d'Hérodote où nous est racontée l'ambassade à Sparte d 'Arist agoras "*.

4. Hérodote, I. 146. Cf, Toopffer, Atl. Généalogie, p. 193. 2. Hérodote, V, 49 et suiv.

MILET, MÉTROPOLE DE l'iONIE 93

En 500, profitant de l'absence à la cour de Darios du tyran de Milet, Histiée, il s'était rendu maître de la ville ; pour se faire bien voir des Perses il leur avait proposé une expédition commune contre Naxos. Puis, brouillé avec leur chef et accusé par Histiée, pour sauver sa cause personnelle, il entraîna l'Ionie à la révolte, entreprise insensée, si l'on songe au petit nombre de combattants que les Grecs d'Asie pouvaient mettre en ligne contre les foules armées du grand roi. Résolu à ne rien épargner pour vaincre, Aristagoras vint tout droit à Sparte, sachant que les Spartiates étaient les premiers soldats du monde. Il se présenta, dit Hérodote, chez le roi Cléomène, tenant à la main une planche de cuivre, sur laquelle était gravée la

circonférence entière de la terre avec toutes les mers et les rivières dont elle est arrosée. Cette carte géographique ne dut pas être dans cette journée le moindre étonnement du Spartiate. Pour les marins et les marchands milésiens, c'était depuis longtemps chose commune. Aristagoras ne se proposait rien moins que de lancer une armée lacédémonienne sur la route de Suse et d'aller frapper au cœur la puissance du grand roi. Il devançait de deux siècles Alexandre.

« Les affaires sont urgentes, dit-il à Cléomène. Il s'agit de la liberté des Ioniens. Si leur esclavage est pour nous un sujet de douleur, à plus forte raison doit-il l'être pour vous qui êtes les premiers de la Grèce. Ils sont vos parents, ils sont vos frères ; délivrez-les de la servitude... Cette entreprise est aisée. Les Barbares ne sont point belhqueux... Ils ne se servent dans les batailles que de l'arc et de courts javelots. Ils se présentent au combat avec des habits embarrassants et la tiare en tête... Les peuples de ce continent sont plus riches que tous les autres peuples ensemble en or, en argent, en cuivre, en étoffes de diverses couleurs, en bêtes de charge et en esclaves. Tous ces biens seront à vous si vous le voulez. » Le doigt sur la carte de cuivre, le Milésien montre alors au Spartiate les diverses provinces de l'Anatolie, dont il énumère les richesses. De ville en ville il le

Pil

;ss^'

ni

conduit jusqu'à Suse, où sont les trésors du grand roi. « Si vous prenez cette ville, vous le disputerez en opulence à Zeus lui-même. » Puis^ avec une nuance de mépris : (( Mais vous vous battez contre les Messéniens, qui vous sont égaux en forces, et contre les Arcadiens et les Argiens, pour un petit pays qui n'est même pas très fertile et pour reculer un peu les bornes de votre territoire ». Il ajoute enfin, avec une incompréhension singulière du caractère Spartiate : « Ces peuples n'ont ni or ni argent, et cependant ce sont ces

métaux qui excitent la cupidité et qui nous portent à risquer notre vie dans les combats. Il se présente une occasion de vous emparer sans difficulté de TAsie entière : que pourriez-vous souhaiter de plus ? ».

Quelque peu déconcerté par ces offres imprévues, Gléomène demande trois jours pour réfléchir. Ce délai passé, Aristagoras reparaît et le Spartiate lui pose d'abord cette question. « Combien de journées de marche séparent Suse de la côte ionienne ?. » « Trois mois de route », répond le tyran. Mais là-dessus Hérodote, Ionien lui-même, interrompt son récit pour s'étonner de cette maladresse. Pour entraîner en Asie les Spartiates, il fallait leurcacherla vérité, dissimuler à ces hobereaux ou à ces paysans sédentaires la longueur du voyage et l'audace de l'entreprise. De fait, Cléomène fut stupéfait, et sans permettre à l'autre d'achever son discours, lui conseilla de quitter Sparte le jour même.

L'anecdote, dont Hérodote nous rapporte la version

Spartiate, finit dans la manière moralisante. Aristagoras, poursuivant le roi jusque chez lui, en arrive aux grands moyens, lui offre dix talents, puis cinquante. Et tandis que Cléomène reste songeur, sa fille âgée de huit ans, la jeune Gorgo, type accompli de 1' « enfant célèbre », le conjure tout à coup de fuir et de ne pas se laisser tenter. Le roi, rappelé au devoir par ce cri de l'innocence, obéit aussitôt , se retire, et fait chasser le Milésien sans le revoir.

Les historiens qui rapportaient cet épisode voulaient sans

doute mettre en parallèle l'incorruptible vertu lacédémonienne et l'avidité asiatique. Mais il est un autre contraste

MILET, MÉTROPOLE DE l'iONIE «JS

qui se marque ici bien plus nettement. C'est celui du Milésien que nul voyage, nulle entreprise n'effraye, et du Dorien brave au combat, mais timide devant la mer, les hasards des longues routes et des pays inconnus. Quoi qu'on pense du beau geste de Cléomène, il faut bien dire qu'il trahissait ou méconnaissait la cause de l'hellénisme. Ce sont les aventuriers de l'espèce d'Aristagoras qui, en faisant de la Méditerranée une mer hellénique, ont été pendant plusieurs siècles les porteurs et les soldats de la civilisation.

Après l'échec de son vaste projet — prudemment il s'était gardé d'accompagner les Ioniens dans leur coup de main sur Sardes (498) — l'inlassable Milésien ne perd point courage ; un moment il médite de faire voile avec tous ses partisans vers la Sardaigne; puis il change d'idée, appareille pour la Thrace, où, après un heureux début, il périt avec son armée en donnant l'assaut à une forteresse qui sera Amphipohs (497) '.

En racontant l'entrevue de Sparte et le refus de Cléomène, Hérodote laisse, d'ailleurs, bien voir de quel côté vont ses sympathies. On sent le mépris de ce grand voyageur, qui avait parcouru tout le monde antique, pour le Lacédémonien ignorant, borné dans ses ambitions par les collines qui entourent sa ville. Dans ses courses sur les mers, »''! Egypte, et dans l'empire du grand roi, Hérodote ne faitait que suivre les traces d'un Milésien contemporain d'Aristagoras, qui lui avait sans doute fourni la mappemonde montrée s Sparte, mais qui déconseilla la révolte contre la Perse et, après son échec, reçut peut-être de Uarios le gouvernement de Milet : cet Hécatée de Milet qui, plus d'un demi-siècle avant Hérodote, avait tiré de ses voyages et de ses recherches la première Description de la terre. Car les grandes navigations profitaient à la science naissante, non moins qu'au bien-être des Grecs d'Asie Milet, la cité la plus commerçante de l'Ionie, était aussi, et pour cela même la plus éclairée du monde grec!

i. Sur Aristagoras et Histiée «le Milet voir lieinlein, Klio d909 n 34i .'t Lenschau, ibid, 1913, p. 175. ' ^ **'

■•'iuj»» m fii^wgiipBW>wy>«pwwB

Page 1