‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 45 sur 140 · II · texte numérisé non relu

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L'histoire de la science hellène reste pendant des générations celle des savants milésiens \

Les Ioniens de cette côte s'étaient voués à la mer le jour où ils avaient quitté la Grèce continentale. Plutôt qu'une nouvelle patrie, Milet était pour eux un port d'attache, un mouillage d'attente entre des courses continuelles. Un parti de la cité s'appelait les aeinautes, ou les « marins perpétuels ». Même entre leurs croisières, ces loups de mer vivaient et tenaient conseil sur leurs vaisseaux, à l'ancre dans les bassins du port. Malgré la fertilité du sol avoisinant la ville, le peuple négligeait l'agriculture, ne tournant plus que vers la mer son attention et son espoir. Un jour, las des discordes intérieures, les gens de Milet eurent recours aux Pariens, peuple tranquille et sage, pour désigner parmi eux des chefs. Les délégués de Paros, rapporte Hérodote, parcoururent la campagne suburbaine et donnèrent le gouvernement de la cité aux quelques hommes dont ils trouvèrent les champs bien cultivés parmi le grand nombre des terres incultes.

Le désintéressement n'est pas le propre des conquistadors. Les Milésiens ne seraient point devenus les colonisateurs que l'on sait, sans cet esprit pratique et ce désir de luxe que les anciens leur ont souvent reprochés. Le sens du négoce ne manqua point, dit-on, même au plus célèbre représentant de la science milésienne. Aristote raconte que Thaïes, prévoyant une récolte d'olives exceptionnelle, ne se fit pas scrupule d'accaparer tous les pressoirs de la ville

pour les céder ensuite à prix d'or aux gens moins avisés que lui. Vraie ou fausse, l'anecdote montre qu'il passait pour ne point mépriser les applications utiles de la science. Aussi bien d'autres faits mettent-ils en lumière ce caractère pratique des découvertes des savants milésiens. Anaximandre

1. P. Tannery, Pour l histoire de la science hellène (1887) ; G. Milhaud, Les origines de la science (jrecque (1905).

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passait pour avoir dessiné la première carte géographique, et appris aux Grecs l'emploi du gnomon. On ne peut plus douter aujourd'hui qu'il n'ait fait en cela que vulgariser des connaissances depuis longtemps familières aux peuples

orientaux. Plus que des inventeurs, les Milésiens ont été des profiteurs habiles. Ils ont servi d'intermédiaires entre la jeune Grèce industrieuse et le vieil Orient, riche de science inutile. Ils ont exploité le savoir égyptien, les découvertes chaldéennes, comme ils exploitaient par la culture ou la pêche les côtes lointaines du Bosphore et du Pont. C'est, semble-t-il, d'un séjour en Egypte que Thaïes rapporta les notions scientifiques dont s'émerveillèrent ses concitoyens. Le génie des Ioniens se montra surtout dans l'utilisation rationnelle des connaissances théoriques qu'ils arrachaient nu monde oriental.

L'influence de l'Orient se marque plus nettement encore dans les mœurs et dans l'art milésien. La vieille céramique locale a les tons clairs et bariolés des tapis orientaux ; on y

voit des hommes barbus portant la tiare des satrapes, des animaux comme aimaient à en dessiner les artistes mésopotamiens. A l'entrée du port se dressèrent longtemps, comme aux portes des palais assyriens ou persans, de gigantesques lions de pierre.

Rien dans toute la plastique grecque ne rappelle de plus près le style lourd et rigide des sculpteurs orientaux, que les statues retrouvées non loin de Milet sur la voie sacrée des Branchides. Cette longue allée bordée de colosses, de figures, assises et de lions couchés n'a pas sa pareille en Grèce. C'est en Orient, dans les avenues de sphinx, qu'un artiste milésien en a trouvé le modèle. Vers la fin du v^ siècle, quand les architectes hellènes apprendront à bâtir les villes sur des plans géométriques et réguliers, comme on faisait en Mésopotamie depuis bien des siècles, c'est le Milésien Hippodamos qu'ils auront pour maître.

HELLÉNISATION. *r

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Les vieilles nations de l'Est ont instruit la grande cité ionienne à la fois dans les arts et dans la science; ma's en favorisant son prompt essor commercial elles Pont vite amenée à ce degré de richesse et de bien-être qui est pour un Etat le commencement de la décadence. Auprès d'Athénée les Milésiens n'ont pas meilleure réputation que les Sybarites : « Tous ses habitants, dit-il, se sont rendus esclaves

des plaisirs et do la mollesse... Abydos sa colonie ne vit pas moins voluptueusement. » ^ Par un contraste singulier l'histoire de la vieille ville opulente et méprisée pour son luxe se terminera au premier siècle sur une page émouvante qui est un appel à la pauvreté.

L'apôtre Paul, quittant l'Asie Mineure pour revenir à Jérusalem, s'arrêta dans Milet et y convoqua les anciens de l'église d'Ephèse -. « Lorsqu'ils furent arrivés vers lui, il leur dit : Vous savez de quelle manière, depuis le premier jour où je suis entré en Asie, je me suis sans cesse conduit avec vous, servant le Seigneur en toute humilité... Je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j'ai séjourné, prêchant le royaume de Dieu... Et maintenant je vous recommande à Dieu, à celui qui peut édifier et donner l'héritage... Je n'ai désiré ni l'argent, ni l'or, ni les vêtements de personne. Vous savez vous-mêmes

que ces mains ont pourvu à mes besoins et à ceux dos

personnes qui étaient avec moi. Je vous ai montré de toutes manières que c'est en travaillant ainsi qu'il faut soutenir les faibles et se rappeler les paroles du Seigneur qui a dit lui-même : il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. »

<( Après avoir ainsi parlé, ajoutent les Actes, il se mit à genoux et il pria avec eux tous. Et tous fondirent en larmes et se jetant au cou de Paul, ils l'embrassèrent affligés surtout de ce qu'il avait dit qu'ils ne verraient plus son visage. Puis ils l'accompagnèrent jusqu'au navire ». 11 n'est plus guère question de Milet dans l'histoire après cette scène

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