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CARACTÈRES CÉNKRAUX DES ÉTATS HELLÉNISTIQUES

D'ailleurs, les rois macédoniens ne se sont jamais fait passer pour dieux sur terre. C'est après leur mort qu'on les divinise, parfois avec leurs reines, en accolant à leur nom une épithète, ou un nom de dieu : tels Ptolémée Sôter « le sauveur » ou Zeus Séleukos Nikator. C'est à la suite formée par plusieurs rois divisinés que s'adresse le culte dynastique, rattaché généralement lui-même au culte du dieu dont on a fait le patron de la dynastie: l'Apollon de Daphné pour les Séleucides, Dionysos Kathégém on pour les derniers Attalides.

Le culte dynastique auquel tous les sujets du souverain, sans distinction de race, pouvaient rendre hommage comme ils pouvaient jurer par le « serment royal », était déjà entre eux un principe d'union. Les rois paraissent s'être attachés à faciliter sur le terrain religieux l'entente entre Grecs et indigènes.

De longue date, certaines divinités orientales, dieux comme Amon ou Sabazios, déesses comme Cybèle ou Isis, étaient connues en Grèce ; mais leur culte n'était desservi que par des associations privées, composées en majeure partie des étrangers. Egyptiens ou Phrygiens, qui vénéraient ces divinités. La fusion des dieux de la Grèce et de ceux de l'Orient a été l'œuvre de l'époque hellénistique.

L'amour-propre des vainqueurs et des vaincus était également intéressé à cette fusion : car, si les Grpcs désiraient retrouver leurs dieux chez les peuples de l'Orient dont ils respectaient l'antiquité, les Orientaux devaient voir dans ces identifications une sauvegarde pour les richesses de leurs temples. Antiochos IV aurait ou plus de scrupule, sans doute, à violer le temple de Jahvé et à piller celui d'Anaïtis si Juifs et Mèdes s'étaient prêtés à laisser identifier leurs dieux à la divinité grecque analogue. Ces identifications se firent en général suivant des analogies faciles à saisir.

\. Ocpuis vingt ans l'c'ludo de la périodi; iKjlliJnisliijuo au point de vue religieux a été renouvelée. Gomme aperçu d'ensemble, nous recommanderons celuide 1'. Wendland, Die hellenislisc/i-rômische Kultur (dans lo llandbuch zumXeuen Testament, Tuhingue. 1'» éd. Ilt07 ; lîJ» l'Ji:*). Bien i-nlendu, les leçons de Kranz Cumont sur Les relif)ions orientales dans le pat/anisine romain (:2 éd. I90'J) sont, dt-jà pn'eieuses pour la période liéllénislic|ue.

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Ainsi on identifia à Zeus le dieu suprême du ciel, maître de la foudre et des orages : Amon en Egypte, Dolichenus en Commagène, Labraundeus et Osogôa en Carie: on identifia à Dionysos, le dieu de la fécondité agraire et des fêtes rustiques, Os ris en Egypte, Attis en Anatolie, Sabazios en Thrace. Pour la grande déesse de la fécondité qui jouait dans les religions d'Orient un rôle beaucoup pbis considérable que dans celle de la Grèce, pour Isis, Astarté, Cybèle, Anaïtis, les Grecs hésitèrent entre leurs divinités féminines et choisirent tour à tour Déméter, Aphrodite, Athéna, Artémis. Ici l'Orient fit pencher en sa faveur la balance : sous l'un des noms qu'on a cités ou sous celui de Mêter, suivi d'un vocable cultuel, la Mère des Dieux devint, à l'époque hellénistique, une des figures dominantes de la rehgion grecque. C'est aussi à son identification avec des dieux orientaux comme Mithra ou comme Menu et avec des Baals sémitiques qu'Apollon doit d'avoir vu s'accuser alors son caractère solaire. Quant à Dionysos, dont le culte a pris à cette époque en Anatolie un développement extraordinaire, il le doit à ce qu'on fit de ses voyages aux Indes et en Egypte, le prototype des conquêtes d'Alexandre. Nous savons que les Bacchanales furent introduites en Carie par son satrape Philoxénos : sous l'Empire romain nous y trouvons une vingtaine de villes qui célèbrent son culte. En Egypte, où le caractère animal conservé par les dieux rendait ces identifications plus difficiles, Ptolémée I^'" eut l'idée géniale de donner comme principale divinité à Alexandrie un dieu dont le nom serait emprunté lu panthéon égyptien, la forme au panthéon grec : Osar-hapi, le bœuf Apis identifié après sa mort à Osiris de Memphis, reçut un temple magnifique à Alexandrie au lieu dit senhapi. Dans sa colossale statue de culte, Bryaxis lui donna l'aspect d'un Zeus dont l'expression adoucie est plutôt celle du dieu guérisseur, Asklépios, le coiffant du kalalhos, boisseau à grains, et l'accostant d'un Cerbère et d'un ser-

\. Voir Lafaye, Ilis/oire du culle des divinilés d' Alexandrie (1885) et. sur 'origine du culte de S('rapis, Is. Li'vy, Sarapis {Rer. hisf. de religions, 1912.)

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pent, pour marquer son caractère à la fois agraire et funéraire, comme celui d'Osiris. On sait la prodigieuse fortune du culte de Sérapis. Grâceà lathalassocratieptolémaïqueet au commerce alexandrin, en moins de deux siècles, Sérapis, Isis et Osiris trônaient dans tous les ports de la Méditerranée.

En même temps, Ptolémée faisait venir à Alexandrie l'Eumolpide Timothéos pour y installer, au faubourg dit Eleusis, des mystères où, profitant d'une similitude depuis longtemps constatée, on fusionnait ceux d'Isis et d'Osiris avec ceux de Déméter et d'Iakchos. Par la même initiative, le prêtre égyptien Manéthon rédigeait, à l'usage des Grecs, l'histoire des dieux et des rois d'Egypte qu'Hécatée de Téos venait déformer plusencore dans l'esprit du temps; le prêtre babylonien Bérose et Philon de Byblos agissaient de même pour les légendes de la Chaldée et de la Syrie. Durant deux siècles, rien ne fut plus à la mode que ces Syriaka, Phrygiaka et Aigyptiaka où les plus subtils littérateurs de l'époque s'efforçaient d'arranger les traditions de tous les peuples conquis suivant le goût du jour. Ce goût leur imposait trois préoccupations qui le caractérisent à merveille : rattacher toutes ces légendes aux légendes helléniques de façon à ce que le héros grec y joue le plus beau rôle ; leur donner une signification morale et civilisatrice ; les égayer d'aventures romanesques et d'épisodes scabreux.

Le résultat de cette œuvre fut double : d'une part, individuellement, les dieux eu sortirent humanisés, réduits aux proportions de rois civihsateurs comme on le voit, dès la fin du iv^ siècle, dans le roman d'Evhémère, et ces rois — dieux, qui ne font la guerre que pour le bien dos hommes et le progrès de la culture, donnent une idée exacte de l'idéal que l'époque se faisait de la royauté. D'autre part, de ce vaste creuset où se fondait tout ce qu'il y avait en chaque dieu de trop particulier, les grandes divinités sortirent à la fois épurées et singulièrement agrandies : Zeus ne régnait plus seulement à Olympie mais à Tlièbes d'Egypte confondu avec Amon-Râ, et à Séleucie du Tigre uni à Bel-Mard(Hik; on saluait indifîéreiniueuL du nom de Dionysos les

vieux dieux de la vigne des Indiens ou des Hétéens et Osiris, personnification du blé, ou Sabazios, personnification de l'orge. Ainsi, à force de se couler dans un même moule ; les dieux analogues perdaient leurs traits particuliers ; ils se tondaient en autant de symboles des grandes forces naturelles et, bientôt, par l'invasion de l'astrologie chaldéenne et du dualisme mazdéen, leur demeure se transportait de la terre au ciel d'où ils réglaient sans relâche les destinées des mortels et menaient contre les démons — ramassis confus de tous les dieux déchus — la lutte éternelle du Bien contre le Mal. Ainsi, de plus en plus, avec les dieux et les rois qui portent les titres de « Sauveur », Sôter ou Sozôn^ avec le développement des « mystères » où meurt sous les coups des puissances du mal pour ressusciter au milieu de la joie universelle le dieu au sort duquel est lié celui de la Nature — avec Osiris, Adonis, Attis et Dionysos, se prépare, à travers l'Orient hellénisé, le terrain où le Christianisme s'implantera. Il s'y implantera avec une rapidité qui semblerait prodigieuse si l'on ne savait à quel point les trois siècles de la période hellénistique y ont prédisposé le monde oriental. Que l'on songe à la facilité des communications ou à l'universalité du grec, à la misère de? prolétaires des villes et des campagnes opposée aux immenses fortunes des négociants, à l'adoucissement des mœurs et à l'habitude d'accepter sans raisonner les ordres transmis par les représentants du dieu sur la terre, à la déconsidération delà religion officielle et au sentiment religieux concentré autour des pompes et des mystères qui frappent l'imagination et exaltent le cœur, bref que l'on ?e tourne vers les raisons économiques ou sociales, politiques ou religieuses du triomphe du Christianisme, on verra qu'elles plongent toutes des racines profondes dans les trois siècles où l'Orient s'est ouvert à la Grèce et la Grèce à l'Orient.

Adolphe Reinagh,

Les conquêtes d'Alexandre sont l'événement décisif qui a fait de la culture hellénique une culture universelle, en lui permettant de se répandre sur tout le monde connu des anciens. Mais, dans cette difïusion même, l'hellénisme s'est transformé ; ce n'est pas seulement l'héritage du passé qui a été ainsi répandu par le monde : l'hellénisme a continué de vivre et de créer des œuvres ; mais il l'a fait dans des conditions si différentes que c'est en réalité un hellénisme nouveau qui apparaît alors, et que le commencement du ni*^ siècle marque ainsi une date capitale dans riiistoire intellectuelle et politique de la Grèce. Les années qui suivent immédiatement la mort d'Alexandre forment la limite de deux périodes nettement distinctes, opposées l'une à l'autre par des traits essentiels : avant cette date, toute la production littéraire et artistique de la Grèce est foncièrement nationale, sortie du sol et de l'ins^piration populaire ; après l'an 300, elle est cosmopohte et savante, livresque et individualiste.

D'où vient cette transformation ? A quels faits poli-

1. BiBLiOùiui'iiiE. — Los iioticL's les plus cuniiilèli'S suc luus les auteurs de cette époque se trouvent clans F. Suseniihl, (!escliiclile der (/riecliisc/ien L'illeralitr in der Ale.iamlrinerzeit ('1 vols., 189:i). Des apcn/us d'ensemble ont éW' donnés par A. Croiset dans L'Histoire (/e lit l.i/férafurc (/vecc/iie de A. et M. Croiset, V (18'J9). par .1.-1*. Maliatly. Tlie silrer a;je of tlie qreek World (1'J06) et par U. von Wilamowilz — Moellendorll' au t. VIII. 1. ,1e l'ouvrage Uie Kultur der Gegenwari (1907).

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tiques et sociaux est-elle liée ? Qu'était l'hellénisme classique et comment s'était-il formé ? Que lègue-t-il à l'âge suivant et quels sont les caractères nouveaux qui le modifient dès le début de la période à laquelle nous sommes arrivés ? C'est à ces questions qu'il est nécessaire de répondre brièvement pour comprendre eu quoi consiste au juste l'hellénisation du monde après Alexandre et quelle sorte de culture est introduite par là dans la civilisation des âges postérieurs.

L'un des traits qui frappent d'abord le lecteur dans la littérature grecque classique, c'est le caractère largement humain des idées et des sentiments qu'elle exprime : elle s'adresse aux hommes de tous les temps et de tous les pays. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce caractère universel, auquel l'esprit grec s'élève d'emblée, s'appuie sur une réalité très concrète, sur l'observation d'une humanité très particulière, et c'est le mélange d'une vue très directe des choses et d'une aptitude remarquable à les pénétrer jusqu'à leur fond le plus durable qui donne aux œuvres grecques classiques, avec un goût de terroir si savoureux, une portée si générale. En fait, la littérature grecque est d'abord ionienne, éolienne, dorienne, avant d'être simplement grecque ; quand elle devient attique, au v^ et au iv^ siècle, elle reste marquée des caractères propres à la cité où elle fleurit, et toujours elle est liée à des circonstances déterminées par la vie collective, à des inspirations traditionnelles et populaires.

Les genres littéraires, dans la Grèce classique, ne sont pas des créations de théoriciens, ni des formes choisies arbitrairement, par imitation d'une littérature antérieure. Ce sont des formes créées pour satisfaire aux divers besoins religieux et intellectuels de la vie collective. Elles constituent essentiellement une littérature de « plein air », qui s'adresse non à quelques dilettantes, mais à tous, ou du moins à des groupes très étendus et déterminés plutôt par les conditions

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de la vie commune que par des différences de culture intellectuelle. Car ces différences, ne l'oubliGns pas, sont insignifiantes jusqu'à -Tavènement de la sophistique et de la rhétorique, qui sont les premières ébauches d'un enseignement supérieur. Jusque-là, un Hérodote, comme un Homère, travaille pour le peuple aussi bien que pour les riches, et le théâtre est le plus populaire des genres. Même à Athènes, où s'épanouit la rhétorique, l'éloquence parle à tous les citoyens. 11 n'est pas jusqu'à la philosophie de Socrate, essayée d'abord sur l'agora au hasard des rencontres, qui ne garde ce caractère de « plein air ». Quant à un Thucydide et à un Isocrate, qui ne s'adressent qu'à des lecteurs choisis et qui sont des écrivains de « cabinet », ils portent au plus haut degré des qualités qui sont encore spécifiquement athéniennes. Ainsi, dans tous les genres, la vie nationale et civique est la source féconde où puise le génie des écrivains.

De là des traits secondaires d'une extrême importance. La langue des écrivains en prose, très voisine du langage parlé, en a la fraîcheur et la vivacité, à de rares exceptions près : Isocrate lui-même, malgré son souci presque maladif du rythme, ne demande l'harmonie de ses périodes qu'aux mots les plus purement et les plus simplement attiques. La langue des poètes, traditionnelle et un peu archaïque, tempère cette part inévitable d'artifice par la nécessité de rester en contact avec la foule. Cette nécessité agit avec non moins de force sur la nature des idées et des sentiments, toujours empruntés aux sources populaires et nationales : religion héréditaire, mythes traditionnels, sentiments généraux et simples, forment la matière de la poésie ; l'éloquence est toute nourrie de civisme, et la philosophie ellemême considère que la morale est une partie de la politique.

Les arts plastiques prêteraient à des remarques analogues et l'on a signalé à maintes reprises le caractère religieux et civique de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, au v^ siècle surtout.

Si l'on essaie de résumer l'idéal liumain qui se dégage de

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tout ce mouvement de pensée, on le trouve assez bien représenté par l'image qu'Isocrate nous donne de l'homme « cultivé » (■nsTTat.osujji.Évoç), type de « civilisé », sans doute, plus encore que de « grec » au sens ethnographique du mot, mais dont la culture, assez profonde pour être vraiment humaine, garde cependant des attaches étroites avec toute la tradition nationale; un homme qui unit la raison, la modération, l'amour du beau en morale comme en art, la philanthropie, — c'est-à-dire des qualités foncièrement grecques avant d'être humaines — à la fierté d'une histoire glorieuse, à l'orgueil d'être un citoyen ; un homme qui n'obéit qu'à la loi, et qui s'est élevé jusqu'à l'humanité la plus haute par son attachement même aux vertus de sa race et aux institutions de sa patrie.

L'hellénisme postérieur à Alexandre hérite de cette culture et du fonds d'idées qui la constituent. Mais les circonstances politiques sont devenues si différentes que les idées et les sentiments en subissent le contre-coup : les genres littéraires en honneur ne sont plus les mêmes ; les âmes ont des besoins nouveaux et ne se satisfont plus des anciennes traditions.

La révolution politique peut se caractériser d'un mot : l'hellénisme n'est plus concentré dans la Grèce propre, il est répandu sur tout l'Orient. Le mouvement de concentration qui, pendant plusieurs sièc'es, avait peu à peu fait aifluer vers Athènes toutes les forces vives de la race, est remplacé par un mouvement en sens contraire qui disperse ces mêmes forces vers la périphérie du monde civilisé, singulièrement élargi. Les royaumes de formation nouvelle et de population mélangée remplacent les antiques cités historiques de population homogène ou autochtone. De grandes villes commerçantes et cosmopolites, capitales de ces royaumes, s'élèvent comme par enchantement. Dans la Grèce propre, la vie s'étiole : la grande activité politique

fait place à une vie municipale assez pauvre et à des querelles mesquines entre les cités. La population d'ailleurs diminue, à la fois par les causes que Polybe a indiquées (abus des guerres, amour exagéré du luxe et du bien-être), et aussi par suite de l'émigration, qui vide le pays de ses éléments les plus actifs au profit des villes nouvelles, bientôt devenues immenses : Alexandrie, Antioche, Pergame, sont des villes monstrueuses au regard des anciennes cités grecques.

Dans ces grandes villes nouvelles, il n'y a plus de vie politique : c'est l'affaire du roi et de ses fonctionnaires de gouverner ; le peuple va à ses affaires ou à ses plaisirs. Ce peuple, d'ailleurs, est étrangement composite : à côté d'un fond de population indigène, qui n'a rien de grec, on trouve des aventuriers de tout pays. Le principal élément grec est formé par la cour et les hautes classes. Point d'âme commune en tout cela ; point de traditions qui relient le présent au passé ; chacun vit pour soi, pour ses intérêts personnels. Si la couleur générale de cette civilisation est grecque, c'est que les dynasties, les principaux fonctionnaires, la cour groupée autour des princes, étant Grecs d'origine ou de culture, tiennent à honneur de propager l'hellénisme. Des musées, des bibliothèques sont fondés, où s'accumulent les trésors de la littérature hellén'que. Lin art officiel tout grec se développe sous la protection des rois. Les particuliers ric-he; embellissent leur existence à l'aide de la parure artistique et littéraire que l'hellénisme peut leur fournir. Des savants et des lettrés se pressent autour des bibliothèques ; les cénacles se multiplient et une production littéraire intense résulte des loisirs mêmes que la politique laisse aux esprits. Mais il est aisé de voir que les œuvres qui vont naître dans ces circonstances ne ressembleront guère à celles de l'âge classique. Le satiriste Timon appelait joliment le musée d'Alexandrie « la volière des Muses » : cette vohère n'a aucune analogie avec les panégyrios de la Grèce propre ou avec le théâtre de Dionysos : ni le publie ni les écrivains ne sont pareils : c'en esl lait du

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plein air et de la libre création dans Tenthousiasuie des sentiments collectifs.

Le public, en effet, n'a rien de populaire. La foule ignore le grec ou l'estropie ; ce qui l'émeut dans les fêtes royales, ce n'est pas la force d'un sentiment unanime et profond, mais surtout l'attrait du spectacle qui parle aux yeux. Le vrai public, pour les écrivains, ne peut être que le groupe relativement restreint des lecteurs cultivés, grecs ou hellénisés, savants et dilettantes intéressés par les raffinements de la forme ou par l'expression des sentiments individuels dont s'alimente la vie de société.

Ces écrivains, d'autre part, sont eux-mêmes des hommes de cabinet et de bibliothèque. Devant les monceaux de volumes qui remplissent la bibhothèque d'Alexandrie ou celle de Pergame, leur premier désir est de faire l'inventaire de ces richesses et d'extraire de ces livres les choses incon-

. nues ou oubliées qu'ils renferment. De là une foule d'ouvrages érudits qui ne sont point des œuvres d'art. La langue de ces écrits est un grec courant, un peu artificiel, qui ne se retrempe plus dans le langage parlé et qui manque étrangement de saveur populaire ou personnelle. Le grec de Poiybe, abstrait et lourd, est un échantillon curieux de cette prose médiocre. — Si ces bibliothécaires laborieux ont, en outre, un peu de génie poétique ou simplement du talent, ils ne trouvent devant eux que deux voies ou-

' vertes : ou bien celle de l'art officiel, qui consiste à célébrer dans des poèmes artificiels et prétentieux la g'oire du prince, ou bien celle de la poésie légère, qui dira les amours de cette société frivole. Quelques-uns seulement essaieront de ressusciter, par une imitation laborieuse, l'épopée d'autrefois, en y introduisant la passion amoureuse ou les gentillesses pesantes de l'érudition. Un seul, Théocrite, sera véritablement novateur, en observant, dans un pays foncièrement grec, quelques côtés méconnus de la vie populaire. Mais la plupart, même quand ils cultivent par occasion la poésie, sont avant tout des érudits et des curieux ; s'ils s'occupent de recherches savantes, ils sont moins des histo-

riens au sens complet du mot que des compilateurs; ils sont moins attentifs à la vie du passé, devenue trop étrangère à leurs habitudes, que soucieux des renseignements extérieurs fournis par les livres ; appliqués d'ailleurs et parfois intelligents, et en somme très utiles à la postérité, mais trop enfermés dans leurs « musées » pour bien comprendre '( l'agora ».

Ainsi, parmi les genres littéraires d'autrefois, quelquesuns disparaissent entièrement : la tragédie et l'éloquence politique cessent d'exister ; la comédie, qui survit quelque temps à Athènes, ne dure que l'espace d'une ou deux générations. D'autres genres ne renaissent, comme l'épopée, qu'à la condition de se transformer. L'hymne officiel, l'épigramme amoureuse, l'idylle, sont des formes littéraires en partie nouvelles, où l'artifice et l'imitation sont d'ailleurs sensibles. Dans la littérature classique, l'originalité des écrivains se montrait par la liberté avec laquelle chacun suivait une tradition toujours vivante, mais toujours souple. Dans la littérature alexandrine, l'imitation ingénieuse, mais artificielle, a pris la place de la tradition : on combine les emprunts arbitraires, pris à toutes les sources, et, de ce mélange plus ou moins savant, se forme une sorte de mosaïque d'idées et de mots qui rapproche, chez un Callimaque ou un Apolloniu i de Rhodes, des prosaïsmes choquants et des archaïsmes bizarres ou obscurs.

Ce n'est pas à dire que ces œuvres soient sans valeur. Une littérature savante n'est pas nécessairement une littérature médiocre. Les poètes latins du siècle d'Auguste, beaucoup de nos poètes du xvi® et du xvii^ siècle, sont des imitateurs. Il peut exister des imitateurs de génie, et deux au moins des poètes d'Alexandrie, Apollonius et Théocrite, ont eu des parties de génie. Mais on voit sans peine la distance qui sépare cette [ittérature érudite de celles des époques vraiment créatrices, oîi l'inspiration naît spontanément du fonds inépuisable des traditions populaires fécondées par le génie individuel. '

1. Sur la poésie de celle épo(iue on lii-a toujours avec prolil l"ouvrage

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Ce qui caractérise vraiment l'époque alexandrine et ce qui fait son incontestable grandeur, ce n'est pas tant la création artistique proprement dite que l'infatigable curiosité qui pousse alors les esprits à multiplier dans tous les sens les enquêtes et les informations. On veut tout savoir, tout expliquer. On interroge les vieux textes, commodément réunis dans des bibliothèques que les siècles antérieurs n'avaient pas connues, et on leur demande, non seulement des faits historiques et des dates, mais aussi des enseignements sur la langue, sur la grammaire, sur la philologie. On parcourt la terre habitée, grâce à la facilité plus grande des voyages dans un monde de plus en plus hellénisé, et l'on s'enquiert des particularités intéressantes relatives aux mœurs des habitants, aux merveilles de la nature, à la géographie physique. On pousse très loin l'étude des sciences proprement dites, qui tend à se séparer définitivement de la philosophie, et on porte à un degré de perfection déjà remarquable les mathématiques, l'astronomie, la physique, les sciences naturelles, la médecine. La philosophie, enfin, réduite progressivement au domaine moral, est cultivée, dans Athènes surtout, par une suite de penseurs dont l'influence n'a cessé de s'exercer sur l'humanité jusqu'à nos jours.

Qu'est-ce que tout cela, sinon le principe même de l'esprit scientifique ? L'hellénisme alexandrin, qui n'est pas méprisable au point de vue littéraire et qui, dans les arts proprement dits, mériterait encore plus d'éloges (accompagnés cependant des mêmes réserves), est surtout remarquable par l'exercice des qualités intellectuelles qui peuvent le mieux se passer d'une vie civique et traditionnelle, c'est-àdire par l'activité de la libre recherche et de la raison. Des philologues comme Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque de Samothrace ; des géographes comme Eratosthène et Pythéas ; des savants comme Euclide, Aristarque de Samos, Archimède de Syracuse, Hipparque de

de A. Couat. La poésie alexandrine (Paris, 188:2) qu'on peut conipléler par celui lio C. Cessi. La poesia ellenislica (Bari, 191:2).

Nicée, suffiraient à sa gloire. Si beaucoup d'Alexandrins, faute de méthode, ont été plutôt des amasseurs de faits mal contrôlés que des érudits autorisés et des savants, il n'en est pas moins certain que les noms qu'on vient de lire sont ceux d'hommes de premier ordre, qui ont fait faire aux connaissances humaines d'immenses progrès, et à qui nous devons encore de la reconnaissance.

Il faut en dire autant de la philosophie dialectique et morale, qui doit nous retenir un peu plus longtemps : d'abord parce qu'elle a un caractère moins technique et qu'elle se lie davantage à la vie générale du temps ; ensuite parce qu'elle touche à des problèmes dont l'intérêt actuel n'a pas disparu. Ajoutons qu'elle nous ramène à Athènes, demeurée jusqu'au bout, dans l'agitation du monde hellénistique, le sanctuaire des tranquilles méditations et des subtiles disputes d'idées. Nous n'avons pas à entrer dans le détail de ces disputes, mais il est intéressant d'en suivre l'évolution générale et d'en marquer les conclusions. L'esprit grec, même dépouillé de ses traits strictement nationaux, s'y montre encore sous quelques-uns de ses plus nobles aspects et avec ses qualités caractéristiques.

Une des nouveautés les plus importantes que présente la philosophie de cette période, c'est l'absence à peu près complète d'invention métaphysique et l'orientation des esprits vers des objets plus positifs, en particulier vers la morale.

Dans l'école de Platon, la théorie des Idées est abandonnée dès la seconde génération, et la physionomie de l'école en est altérée profondément. Comme la théorie des Idées était, aux yeux de Platon, le support nécessaire de toute science complète de l'Etre, cette théorie venant à disparaître, il ne restait plus que deux voies ouvertes au platonisme : ou celle du mysticisme, ou celle de la dialectique des apparences, qui ne pouvait conduire qu'au probabilisme. Ce fut la seconde qui fut suivie, d'abord avec modération par Arcésilas, avec plus de hardiesse par Carnéade ; on sait que Cicéron goûta fort cette philosophie si bien faite

pour les avocats. — Les disciples d'Aristote, sans abandonner les principes de leur maître, s'abstinrent de les approfondir et tournèrent de préférence leurs recherches vers les sciences physiques et naturelles. — Quant aux deux grandes écoles nouvelles qui furent fondées vers le début de cette période par Zenon et par Epicure, le Stoïcisme et l'Epicurisme, elles eurent bien chacune un système de métaphysique, mais elles n'eurent pas la peine de l'inventer : Zenon demanda le i ien à Heraclite, Epicure à Démocrite, et tous deux s'empressèrent d'en déduire une morale, chose à leurs yeux plus intéressante que de nouvelles discussions sur les principes du monde. Tant de systèmes, à vrai dire, avaient été déjà construits par les philosophes, qu'il ne restait guère qu'à choisir entre eux, ou à se réfugier dans un scepticisme plus ou moins radical.

La morale, au contraire, gagnait tout le terrain perdu par la métaphysique. Car la morale ne pouvait être, selon la vieille conception grecque, que la science du bonheur, et le souci d'une vie heureuse est de ceux que l'esprit humain ne saurait rejeter. Il s'agissait donc, par une dialectique habile, de rattacher à des, principes une fois admis une règle de conduite.

Sur la source du bonheur, le stoïcisme et l'épicurisme sont en opposition déclarée, puisque l'un le fait dériver de la vertu et l'autre du plaisir. On est surpris après cela de voir les deux doctrines aboutir à une même conception de la sagesse, ou peu s'en faut : le sage du stoïcisme ressemble au sage de l'épicurisme comme un frère. C'est que le plaisir, suivant Epicure, n'est la source du bonheur que s'il est dosé et choisi par la raison, ce qui rend à celle-ci, dans le gouvernement de la vie, la place d'où il semblait d'abord qu'elle fût exclue. En réalité, les doctrines qui font appel à la raison, quelque point de départ qu'elles adoptent, ne peuvent guère faire autrement que d'aboutir à une morale jugée raisonnable par la majorité des hommes. Mais il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que, dans la praubite, un Stoïcien fût semblable à un Epicurien: c'est le contraire qui est vrai,

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et la cause en est claire. Elle est dans la différence des tempéraments moraux qui étaient attirés vers l'une ou l'autre des deux doctrines et dans l'opposition des sentiments qui en résultaient. Le Stoïcien était grave, sévère d'aspect, foncièrement religieux dans son acquiescement à la fatalité des choses, qu'il identifie avec une volonté providentielle, et dans son indulgence pour les croyances populaires. L'Epicurien était un voluptueux aimable, peu soucieux de respecter des divinités qu'il jugeait indifférentes à la marche du monde, bref une sorte d'impie.

Ces deux doctrines, en somme, restent conformes à la vieille tradition grecque par leur caractère rationnel, par leur conception du bonheur, par l'objet qu'elles attribuent à la morale, par l'idéal même qu'elles se forment du sage. Mais elles ont une allure dogmatique et tranchante qui en fait déjà des Eglises ; elles visent, comme les Eglises, au gouvernement des âmes, qu'elles veulent tout entières ; elles groupent leurs prosélytes respectifs en corps rivaux et hostiles qui se querellent vivement : les uns étant religieux, les autres sont irréligieux, et les uns comme les autres avec une égale passion. L'intransigeance des formules et la préoccupation dominante de la pratique morale individuelle apportent dans la philosophie, avec le stoïcisme et l'épicuri-ime, des sentiments et des idées qui s'éloignent de la belle liberté intellectuelle des anciens philosophes, mais qui vont assurer aux doctrines un grand empire sur les consciences.

Le dogmatisme appelle le scepticisme, et, d'autre part, les analogies qui existent entre des doctrines différentes suscitent les tentatives de l'éclectisme. Le scepticisme de Pyrrhon fut radical, mais il fit peu d'adeptes. L'éclectisme, au contraire, avec ses conciliations engageantes, apparut bientôt sous des formes diverses.

Celui du stoïcien Panétius et de son disciple, le savant Posidonios, reste purement rationnel, fidèle par conséquent à la tradition intellectuelle do la Grèce. Mais voici, tout à fait à la fin de la période qui nous occupe, deux

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éclectiques assez différents, chez lesquels on entrevoit des tendances nouvelles, destinées à un long avenir : c'est le juif Philon et le grec Plutarque. Philon, juif hellénisé, croit également à Platon et à la Bible, qu'il concilie dans des effusions religieuses d'un ton inconnu à la littérature grecque antérieure. Plutarque de Chéronée, platonicien, introduit librement dans son platonisme la substance morale des autres philosophies ; mais en outre son âme religieuse, éprise par patriotisme de toutes les vieilles croyances nationales, est curieuse des religions étrangères, sympathique à tous les mystères, ennemie acharnée de l'impiété épicurienne, habile à dégager de la diversité infinie des formes religieuses (toutes respectables à son avis) l'idée supérieure d'une religion universelle et un peu vague, qui pût satisfaire une raison idéaliste et affermir une conscience honnête. L'Egypte et l'Orient s'unissent dans son syncrétisme pieux avec Delphes et Eleusis, comme avec Platon et Aristote. Gela suffît à montrer que nous sommes arrivés, avec Plutarque, au seuil d'une nouvelle période, où l'hellénisme, indéfiniment élargi, va recevoir de plus en plus les apports de l'Orient et s'acheminer d'un côté vers le christianisme et, de l'autre, vers le néo-platonisme extatique de Plotin.

Au terme de cette rapide revue des trois siècles qui séparent Alexandre d'Auguste, nous pouvons mesurer le chemin parcouru et les transformations profondes subies par l'hellénisme.

En se détachant de la cité, qui avait été son berceau, la pensée grecque a perdu beaucoup de sa fleur et de sa fraîcheur savoureuse. Elle est devenue moins créatrice et moins originale. Mais par sa clarté persistante, par sa raison, par sa netteté dialectique, elle a été un instrument d'éducation universelle. Elle a vulgarisé les notions vraiment humaines que les siècles précédents avaient lentement

élaborées en matière d'art, de science, de morale, de philosophie. Elle les a conservées d'abord et répandues ensuite par le monde. Elle a conquis Rome intellectuellement, et, à l'aide de Rome, tout l'Occident, avec les peuples nouveaux qui arrivaient peu à peu à la civilisation et à la paix romaine. Si la grandeur de l'âge classique en a été d'abord un peu voilée aux yeux de ces disciples étrangers, l'inconvénient n'était pas sans compensation : ils avaient besoin d'une initiation. L'hellénisme d'alors, avec son art plus extérieur, avec sa science plus moderne, préparait les esprits à l'intelligence d'une culture plus lointaine et plus haute. Il y ajoutait, d'ailleurs, quelque chose par son goût de finesse, par ses études de psychologie individuelle et par la noblesse de l'idéal stoïcien. Et surtout, par sa piété pour les vieux chefsd'œuvre et par son ardeur à les commenter, il les conservait à l'admiration en les rendant plus accessibles. Au total, ce sont vraiment ces trois siècles qui ont fait de la culture grecque le patrimoine commun de toutes les nations civilisées.

A. Croiset.

MEMBllE DE l'iNSTITUT

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