‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 157 sur 157 · RETOUR A UN PHILHELLKNISME MITIGÉ · texte numérisé non relu

RETOUR A UN PHILHELLKNISME MITIGÉ

ron, vers le début de sa République, quand il y pose son personnage de Scipion : « Ecoutez-moi, lui fait-il dire, comme un homme qui n'est ni tout à fait ignorant des choses grecques, ni disposé, en politique surtout, à les préférer à nos traditions : je suis un représentant du peuple qui porte la toge. La sollicitude de mon père m'a donné une éducation libérale ; je brûle depuis mon enfance du désir de m'instruire ; pourtant l'expérience et les enseignements domestiques m'ont formé plus que les livres. » Et plus loin, dans le même ouvrage, parlant en son propre nom, Cicéron ajoute : « Quoi de plus admirable que d'unir la pratique et l'usage des grandes choses à l'étude et à la connaissance des arts ? Que peut-on imaginer de plus parfait qu'un Scipion, un Lselius, un Philus, qui, pour ne rien négliger de ce qui porte à son comble la gloire des hommes illustres, ont joint aux traditions de leur famille et de leur patrie les enseignements étrangers inspirés de Socrate ? Celui donc qui a voulu et qui a pu allier les deux choses, j'entends se former également sur les maximes de nos ancêtres et aux lumières de la science, celui-là me paraît un homme accompli et digne de tous les éloges. »

Mais surtout, si, vers le début du ii^ siècle, on avait pu croire que Rome tout entière allait se laisser gagner à l'hellénisme, cinquante ans plus tard il faut renoncer à cet espoir : l'attrait de la nouveauté a disparu ; l'antagonisme se révèle entre deux nations de goûts par trop différents. Le théâtre de Térence, disions-nous, est purement grec ; mais aussi le public l'abandonne-t-il (le poète s'en plaint amèrement) dès qu'il entend annoncer à côté des pugilistes, des danseurs de corde ou des gladiateurs. La musique tant soit peu savante obtient juste le même succès. En 167, Anicius, le vaiiuiucur de Tlllyrie, pour célébrer dignement son triomphe, fait venir de Grèce les artistes les plus illustres. On commence par une audition (le joucui's (le llùte ; ils s'installent, eux et leur chdMii-, et entament leur morceau avec une harnionic pai-iaite. Mais Anicius leur crie que ce n'est pas cela, cl les iiivilc à

lutter plutôt entre eux. Grand embarras parmi les artistes, peu accoutumés à semblable demande. A ce moment, un licteur vient leur dire de se tourner les uns contre les autres et de simuler un combat. Dès lors, ce n'est plus que tumulte : les choreutes se font face, les Jlûtistes tirent de leurs instruments les sons les plus discordants ; tout le monde à l'envi s'agite au milieu du bruit ; enfin, quand un choreute, relevant sa robe, s'avise- de tendre le bras vers le flûtiste placé en face de lui comme aurait pu le faire un athlète,les applaudissements et les cris d'admiration éclatent de toutes parts. Polybe, à qui nous devons ce récit, n'ose pas raconter ce qui s'est passé ensuite à l'entrée des acteurs tragiques : « on m'accuserait, dit-il, de me moquer de mes lecteurs » ; sa discrétion est regrettable. En tout cas, nous étonnerons-nous après cela que le même Polybe, au moment du sac de Corinthe, ait vu de ses yeux des soldats romains jouer aux dés sur deux tableaux célèbres du peintre Aristide, l'Héraklès consumé par la tunique de Nessus, et ce fameux Dionysos qui avait donné lieu au proverbe : « Ge n'est rien auprès du Dionysos », et que le roi Attale était prêt à acheter pour 600,000 sesterces ?

Résumons-nous. L'hellénisme, avons-nous dit, n'a vraiment commencé à s'introduire à Rome qu'à partir de la guerre contre Pyrrhus ; mais la seconde moitié du iii^ siècle lui a sufTi pour s'y faire une place considérable.

Alors, dans l'espace de cinquante ans, il passe par trois phases bien distinctes. D'abord, il remporte un succès merveilleux ; toutes les classes de la société se prennent à l'envi d'enthousiasme pour lui ; et, sous l'influence de ce sentiment, Flamininus arrive à obtenir du Sénat, en faveur des Grecs, des ménagements qui représentent une dérogation unique à ses habitudes constantes.

Ces bonnes dispositions durent peu. Rome s'était passionnée, sans réfléchir, pour un peuple qu'elle ne connais-

LES TI\OIS PHASES DE l'iNFLUENCE HELLÉNIQUE A ROME 385

sait que par son plus beau côté. Très vite, dès qu'elle l'a vu de plus près, elle lui découvre quantité de défauts qui lui déplaisent profondément ; et à la sympathie de la première heure, aussi vive qu'irraisonnée, succède une défiance, une hostilité générale tout aussi excessive. Cette réaction atteint son maximum d'intensité vers le temps de la guerre contre Persée.

Enfin, dès le milieu du ii^ siècle, s'établit un équilibre plus juste. Désormais la partie la moins cultivée du peuple romain se révèle bien incapable de s'intéresser aux choses grecques; l'autre, au contraire, sait mieux que jamais goûter le charme de cette civilisation étrangère ; mais, en même temps, elle ne peut plus se défendre d'une certaine défiance et même d'un certain mépris pour la race qui l'a produite. Après cela, il devient inutile de poursuivre notre étude : dès 146 environ, le destin de l'hellénisme à Rome est décidément fixé.

En somme, tout le philhellénisme des Romains provient de l'admiration que leur inspire l'œuvre artistique et littéraire de la Grèce. Ainsi s'explique (toujours en mettant de côté l'époque de Flamininus, moment unique où, grâce à l'attrait de la nouveauté, il est, pendant un instant, près de gagner tout le peuple) comment il reste surtout aristocratique : il fallait une certaine culture pour apprécier à leur valeur les productions de la Grèce ; les soldats ou les marchands ne le peuvent guère. Nous comprenons de même pourquoi, dans l'ensemble du monde hellénique, les Romains ont distingué la Grèce proprement dite : ils n'avaient eu aucun égard pour les Grecs d'Italie ou de Sicile ; ils en ont montré assez peu ensuite pour ceux d'Asie ; ils ont réservé leurs faveurs plutôt pour la Grèce propre, parce que là avait été le foyer principal de cette civilisation dont ils reconnaissaient la supériorité ; et, à ce titre, Athènes en particulier a rencontré auprès d'eux une préférence incontestable.

Mais, — et je crois nécessaire d'y insister — à côté de cette admiration, il importe de noter chez les Romains,

IIELI.KMSAÏION. ^'i

en face de la race grecque, une sorte de répulsion, faite à la fois peut-être de dédain et d'inquiétude. Nous avons vu naître ce sentiment des le temps de la guerre d'Etolie ; nous avons constaté sa persistance quarante ou cinquante ans plus tard ; il ne disparaîtra plus désormais. De là, chez leurs hommes politiques, même quand ils accordent une grâce, tant de mots blessants, où l'éclat de la Grèce d'autrefois sert à faire ressortir l'abaissement et l'impuissance de la Grèce contemporaine. Par exemple, quand Sylla, après la prise d'Athènes, consent à arrêter le carnage des habitants, c'est en disant : « J'accorde à la grande Athènes la grâce de la petite, aux morts le salut des vivants » ; César exprime la même pensée après Pharsale : « Combien de fois la gloire de vos ancêtres devra-t-elle vous préserver des conséquences de vos propres fautes ? » Et les hommes de lettres eux-mêmes résistent rarement au plaisir d'humilier les Grecs : des orateurs, comme Crassus ou Antoine, après avoir appris à fond tous les secrets du métier, prétendent mépriser les vains exercices oratoires de la Grèce ; et Cicéron, qui dépense une fortune à se constituer une galerie d'art, feint, dans le de Signis, d'avoir besoin de se faire souffler par un secrétaire le nom de Praxitèle.

Bref, les Romains, j'imagine, ont dû éprouver à l'égard des Grecs à peu près les sentiments que nous constatons, au xviii^ siècle, chez Frédéric II à l'égard de la France. Le roi de Prusse aimait beaucoup nos arts et notre littérature ; il mettait une certaine coquetterie à les protéger, à les encourager à sa cour ; mais il n'en demeurait pas moins purement Prussien de cœur.

Aime-t-on mieux trouver dans un symbole l'expression du philhellénisme de Rome ? Quand il s'agit de construire le Colisée, on commence par une solide maçonnerie de briques reposant sur des voûtes en plein cintre ; puis, au dehors, entre les arcades, on applique comme un placage les trois ordres grecs superposés. Au Panthéon d'Agrippa, un portique à colonnes, surmonté d'un entablement et d'un fronton, sert aussi de façade à une rotonde toute romaine. De même.

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la culture hellénique produit sur les Romains l'effet d'un joli décor : ils ne sont pas fâchés d'en faire parade pour s'éviter le reproche de barbarie ; mais, dès l'époque de Scipion Emilien, si décidément ils ne peuvent déjà plus s'en passer, ils sont bien résolus en revanche à en limiter l'usage, et, tout en y recourant souvent, à ne pas renoncer pour cela à leurs qualités natives.

On voit que si, sans se borner à la littérature et aux arts, on considère dans leur ensemble les coutumes et les croyances qui vont dominer l'époque impériale, c'est moins en pensant à la Grèce propre qu'à l'Orient hellénisé qu'on pourra répéter le Graecia capta feriim victorem cepi*... '.

G. Colin,

ANCIEN MEMBRE DE l'ÉGOLE d'aTHÉNES l'ROKESSEUR A LA FACCLTÉ DES LETTRES HE NANCY

1. Pour l'influence de l'hellénisnio à Rome dans les arts, les idées et les nideurs, voir G. A. Saalfeld, Der llellenismun im Latium (Woli'enhutlel, 1883). Pour linfluence en retour de Rome sur le monde grec qui se fait sentir dès le dernier siècle de la Republique voir L. Hahn, Rom und Romanismtcs im griecliisch-romiscken Oslen (Leipzig, 1906) [A. R.|.

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