‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 156 sur 157 · RETOUR A UN PHILHELLÉNISME MITIGÉ · texte numérisé non relu

RETOUR A UN PHILHELLÉNISME MITIGÉ

ambassadeur un savant de sa cour, Cratès de Mallos. Celui-ci se laisse choir dans une bouche d'égout, et se casse la jambe. Son séjour à Rome en est naturellement prolongé; pendant tout le temps de sa convalescence, il se met à donner un grand nombre de conférences et à disserter sans relâche : on le laisse faire. C'est bien mieux encore en 155. Cette fois, c'est Athènes qui choisit trois philosophes, Critolaos, Diogène et Carnéade, pour venir plaider sa cause dans l'affaire d'Oropos. Gomme le Sénat leur faisait attendre leur audience, ils se mettent, eux aussi, à organiser des conférences, qui, surtout avec Carnéade, réunissent merveilleusement, au grand scandale de Caton. Or ce n'était pas un simple succès de curiosité ; car, peu après, à l'exemple de Cratès de Mallos, le chevalier L. ^lius Prseconinus Stilo inaugure la philologie latine, préparant ainsi la voie à Varron ; le droit va se constituer scientifiquement, toujours sous l'influence grecque, avec le pontife Q. Mucius Scœvola ; et, ce qui est plus remarquable encore, la philosophie pénètre jusque dans la politique : Pansetius et Polybe ne sont pas sans exercer quelque influence sur Scipion Emihen et sur Lœlius ; et, surtout, les anciens s'accordent à reconnaître, jusqu'à un certain point, dans les réformes tentées par Tib. Gracchus, l'influence du rhéteur Diophane de Mitylène et du philosophe Blossius de Cumes.

Au théâtre, est-il besoin de rappeler à quel point les comédies de Térence sont toutes grecques ? Il y a bien, il est vrai, en même temps, des praetextae et des togatae, qui prétendent faire figure de théâtre national ; mais le mot d'Horace sur leur représentant le plus célèbre, Afranius, est terriblement ironique : « sa toge aurait bien convenu à Ménandre ».

Enfin, veut-on sentir combien les premiers citoyens do Rome sont alors pénétrés par l'hellénisme ? Qu'on songe au grand nombre de collaborateurs qu'on prête à Térence dans leur monde. Tib. Gracchus, en mission à Rhodes entre 165 et 162, y prononce un discours en grec ; il tient à le publier. P. Licinius Crassus, qui sera chargé âo corn-

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battre Aristonikos en 131, connaît si bien le grec que, rendant la justice en Asie, il s'amuse à rédiger ses sentences dans le dialecte même où chaque requête lui a été présentée. En 155, C. Acilius Glabrio sollicite comme un honneur l'autorisation de servir d'introducteur et d'interprète dans le Sénat à Carnéade et à ses collègues. Et Caton lui-même, le vieux Caton, trouve, dans sa connaissance de la littérature grecque, des citations qui lui viennent fort à propos à l'esprit dans toutes sortes de circonstances. Par exemple, à son âge assez avancé, il a la fantaisie de se remarier, et, dans des conditions peu honorables, avec la fdle d'un de ses clients. Son fils le prie de lui expliquer quels motifs de plaintes il lui a donné pour se voir imposer une bellemère ; Caton se tire d'affaires par une réminiscence : « Pas de mauvaises paroles, mon fils ; je trouve bien tout ce que tu fais ; je ne t'adresse aucun blâme ; mais je désire avoir autour de moi plusieurs enfants, et laisser à la patrie plusieurs citoyens tels que toi » ; c'est la réponse de Pisistrate en semblable circonstance. Une autre fois, Polybe, après l'avoir intéressé à la cause des Achéens, essaie en outre de l'amener à leur faire garantir le rétabHssement de leurs anciennes dignités : « Polybe, réplique Caton, fait comme Ulysse; il veut revenir dans l'antre du Cyclope, . pour chercher son bonnet et sa ceinture qu'il y a oubliés. « Et encore, en 149, l'année même de sa mort, quand il voit Scipion Emihen, alors simple tribun militaire, être seul à remporter des succès devant Carthage : « Seul, dit-il, il est sage ; les autres ne sont que des ombres voltigeantes » ; c'est le vers par lequel Circé peignait à Ulysse la supériorité de Tirésias sur tous les devins.

Ces traits (et il serait aisé d'en relever bien d'autres) marquent incontestablement un retour vers le philhellénisme ; mais il y a maintenant des ombres au tableau. Même dans l'aristocratie, on sent une certaine résistance à l'influence grecque ; on en comprend le charme peut-être mieux que jamais ; toutefois le temps est passé où l'on s'y abandonnait pleinement. Cette réserve est fort bien notée par Cicé-

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