L INVASION DORIENNE
Erétrie, qui doit sa prospérité première aux pêcheries de pourpre, et Clialcis, qui doit son nom au bronze que les fdons cuprifères voisins lui permirent de fabriquer dès le milieu du xi*' siècle, lorsque, prenant part à la migration éolienne, elle fondait Kymé d'Eolide, puis Cumes d'Italie. Le mélange fut plus encore au profit des envahisseurs en Béotie : c'est une de leurs tribus, venue du Mont-Boion en Epire, qui, gagnant par Elatée, Chéronée et Goronée, les plaines du Képhisos et de l'Asôpos, leur donna le nom de Béotie, lorsqu'elle se fut rendue maîtresse de Thèbes et en eut fait, au viii^ siècle, par la ruine d'Orchomène, la capitale du pays. Une autre des tribus doriennes a laissé son nom à la Doride, district montagneux aux sources du Képhisos dont une des bourgades s'appelle Boion — d'où peut-être, les Béotiens — et dont deux autres portent les noms significatifs de Pindos et de Métro polis. C'est de là que les Doriens seraient partis pour envahir le Péloponèse qui, à l'époque classique, restera le centre de leur puissance. Ils prétendaient revendiquer l'héritage d'Héraklès, né à Thèbes, et successeur légitime des rois d'Argos. Si les titres tirés du héros étaient sans doute bien difficiles à fonder en droit, du moins ses pseudo-descendants avaient-ils sa force et sa vaillance. En un siècle, le Péloponèse fut conquis.
Déjà, sans doute, les Etoliens, passant le canal de Fatras, avaient conquis sur les Epéens, Pisates et Arcadiens, les plaines du Pénée et de l'Alphée qui devinrent l'Elide ; déjà ils avaient, à l'Olympie qui remplaça Pise ruinée, substitué Zeus et Héra à Pélops et à Hippodamie; déjà ils avaient ainsi fondé ce qui devait être le plus grand des sanctuaires panhelléniques, quand les Doriens s'ébranlèrent à leur suite. Dans une première étape, ils paraissent avoir gagné le bras de mer qui scinde la Grèce en deux. D'une part, passant le Parnasse, où ils laissèrent à l'Hélikon les Muses originaires de Piérie, ils atteignirent le golfe de Corinthe, de la baie de Krisa à celle de Boulis, et mirent la main sur Delphes : là, leur Apollon remplaça, comme Zeus à Olyinpic, un xicux cullc (\p la Terre-Mère et do
Python, son époux serpentif orme ; devenu pylhien, le dieu rendit pour longtemps favorable aux Doriens l'oracle qui devait être le deuxième sanctuaire du monde grec.
Maîtres de toute la Grèce du nord-est, les Doriens, passant le Cithéron, occupèrent, de la baie d'Aigosthènes à la baie de Salamine, cette Mégaride qui sera plus tard la base d'opération des Lacédémoniens (Mintre la Béotie et contre l'Attique. Repoussés de l'Attique, les Doriens passèrent l'isthme de Corinthe.
Ici commence la deuxième étape de leur conquête qui eut comme contre-coup la migration vers l'Asie des Ioniens, nom collectif que prirent les bandes, d'origine diverse, qui, sous la pression dorienne, partirent alors des péninsules d'Attique, d'Argolide, de Kynurie et de Messénie. Cette invasion, qui remplit tout le x^ siècle, livra d'abord aux Doriens l'Argolide, où Argos remplaça Mycènes ruinée ; de là ils s'étendirent de Trézène et d'Hermione à Sicyone et Phlionte, amenant à Epidaure le fds d'Apollon, le dieu guérisseur, Asklépios de Trikka. Puis, par la vallée de Mantinée et de Tégée, qui devait rester la pomme de discorde entre les Doriens etles Arcadiens, ils gagnèrent le sud du Péloponèse, et s'arrêtèrent au milieu de la riche vallée de l'Eurotas ; l'Apollon dorien remplaça les vieux dieux, Karnos et Hyakinthos, dont les noms restèrent à ses fêtes, Karneia et Hyakinthia. Sparte remplaça Amyclées (soumise en 740) et devint le centre du seul des Etats doriens qui conserva sans mélange sa pureté et sa vigueur premières. Vers l'an 900, la conquête dorienne était achevée en Grèce. A la suite et à l'instar des Eoliens et des Ioniens repoussés par eux des côtes, les Doriens allaient s'étendre à leur tour vers les îles et vers l'Asie. De Crète, par Rhodes, ils gagnèrent, dès le ix^ siècle, la péninsule de Carie et, comme leur Idoménée succède à la lignée de Minos en Crète, on a vu que leur Hépolème avait disputé la Lycie à Sarpédon '.
1. Sur la migration dorienne. le dernier travail est celui de Léo Heidemann, has prohlem (1er dorischeii Wanderiinq (fasc. 20 des Quellen iind Forsc/u/iir/en zur nul. (ieofp'aphie).
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Avant de les suivre sur la mer et de voir quelle part ils ont prise dans l'extension de l'hellénisme à travers l'ancien monde égéen et dans sa lutte contre la concurrence nouvelle des Phéniciens, il importe de nous demander ce que les Doriens ont jeté à ce creuset du génie grec où nous avons vu les apports successifs, et dès lors harmonieusement fondus, des Egéens et des Achéens.
C'est Sparte qu'il faut considérer si l'on veut trouver le génie dorien dans sa pureté. Partout ailleurs, il s'est intimement mêlé aux populations conquises ; l'esprit achéen a si bien pénétré l'esprit dorien en Thessalie, en Béotie ou en Argolide, qu'on ne saurait plus discerner la part de chacun dans ces amalgames régionaux que les conditions faites par la nature et par l'histoire ont plus influencés que celles qui peuvent résulter du génie divers des races*.
D'ailleurs, s'il y a eu quelque différence entre le génie achéen et le génie dorien, elle ne paraît pas due tant aux deux peuples eux-mêmes qu'à la pénétration égéenne qui avait déjà transformé les Achéens lors de la conquête dorienne. Entre Egéens et Doriens, comme nous l'avons fait entre Egéens et Achéens, nous pourrions dresser un tableau de différences fondamentales dans tous les domaines ; entre Achéens et Doriens, ce seraient à peine des divergences. Les deux peuples appartiennent, en effet, à la même souche indo-européenne et, probablement, à deux rameaux longtemps unis puisqu'ils parlent la même langue ; leur état social et moral, tout l'ensemble de leurs coutumes et de leurs croyances appartiennent au même type nordique -.
I . En di'liors des ouvrages cités p. 46 n. 1 on pourra se l'aire une idée d(3S l,i)éories nouvelles sur l'iiisloire sociale et les origines de Sparte en lisant les discussions de Niccolini et de Kazarow (Rivinta di storia antica, l'JOb et 1"J07), celles de Dickins, de Grundy et de Toynijee (Journal of helle/iic sLudies, 191i2) et l'inlérossant tableau brossé par E. Gavaignac dans la Revue de Paris du 15 sept. 1912.
"1. De là les nombreuses similitudes entre la civilisation de la Grèce primitive et celle des Celtes (cf. Ridgeway, Earlyage of Greece, et d'Arbûis. La Civrlisulion des Celles et l'épopée komérif/ue 1S'.I9) ou c(dlc des Goriiiiiins (cf. Mellzer, Neue Jaliarbuecher, 1912.)
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L'invasion dorienne n'a donc fait que renforcer l'invasion achéenne ; et elle est venue à point pour rendre à l'influx nordique une vigueur nouvelle au moment où les Achéens, gagnés par les survivances égéennes et par l'ambiance orientale, commençaient à la perdre : plus frustes, semblet-il, à leur arrivée, que l'étaient les Achéens, les Doriens ont mieux résisté aux influences amollissantes du Midi ; bien qu'ils n'aient pas été modelés à leur image, les héros d'Homère ne se retrouvent, dans la Grèce historique, qu'à Sparte. Tels que les Doriens s'y sont maintenus jusqu'au iv^ siècle, et cela grâce aux lois de Lycurgue secondées par cette opinion publique dont les Apophtegmes lacédémoniens de Xénophon nous ont conservé tant de traits —, c'est chez eux qu'on trouve les véritables descendants des Achille et des Ajax. Ce qui domine en eux, c'est le caractère ; toute l'éducation, toute la vie, peut-on dire — car elle n'est chez eux qu'un prolongement de la discipline des premières années, — vise à développer en eux, pour l'individu, les qualités guerrières, pour le citoyen, le sentiment de la complète dépendance où il est vis-à-vis de la cité. Chaque Spartiate est un soldat qui se doit tout entier, et à tout moment, à son pays.
Craignant l'esprit, soupçonneux de tout ce qui sort de la règle et de la coutume, confiants uniquement dans la force, n'agissant que conformément aux traditions, les Doriens, tant qu'ils restaient tîdèles à l'esprit de la race, n'étaient pas faits pour contribuer au développement de rhellénisnie dans tous les domaines de la pensée et de l'art, ils n'en ont pas moins rendu un service éminent à l'hellénisme. Non seulement ils ont été souvent le bouclier inébranlable qui l'a défendu contre les assauts des barbares, mais ils ont jeté l'utile contre-poids de leur esprit conservateur et de leur traditionalisme dans la balance de l'esprit grec, que l'ionisme entraînait sans cesse vers les nouveautés et les révolutions.
Dans l'art comme dans la vie, ils n'aiment que la ligne droite : et cette rectitude, ces angles nets, ces ensembles massifs qu'ils portent en tout, s'ils ne sont pas sans rigidité