‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 25 sur 157 · II. — LA MIGRATION IONIENNE ET LE GENIE IONIEN · texte numérisé non relu

II. — LA MIGRATION IONIENNE ET LE GENIE IONIEN

Le génie dorien est venu d'autant plus à son heure pour rattacher définitivement l'hellénisme à l'Europe que l'époque oi^i, triomphant en Grèce, il va essaimer vers l'Asie,

1. La théorie, longtemjjs un vogue, de Cur'tius qui voulait que les Ioniens, originaires delà Côte d'Asie, y lussent >-eye/(Mi- au x» siècle et que leur colonisation y eut étc aidée par les populations pélasgiques apparentées contre les Carions et les Lydiens, cette théorie a fait son temps; ce n'était qu'une hypothèse- destinée à rendre compte du caractère à la fois plus l'fjéen et jjlus oriental de la civilisation ionienne (la théorie de Gurtius aété surtout ruinée par Ed. Meyer).Sur la façon dont on explii|ue aujourd'Iiui eu double caractère, voir Wilamowilz-Moeliundoilf, Panionion et fleher die ionische WanderuiKj {XcadémiG de Berlin, l'JOU) etO. G. llogarth. lonia and theEusl (Oxford. l'JO'J).

est précisément celle où les Eoliens se laissent gagner par les influences asiatiques qui, dans ce fécond terrain, donneront cette fleur exquise — mais à tige si fragile et parfum si grisant — Vionisme.

L'ionisme semble, en effet, comme une réaction de l'éolisme talonné, stimulé, menacé par le dorisme, réaction qui a dû certaines de ses couleurs propres à ce royaume lydien dont l'ionie occupait la côte, faisait le commerce et alimentait l'industrie et l'art. Nous n'avons pas ici à brosser le tableau de tout ce qui caractérise l'art et l'esprit ionien; le prochain chapitre le fera en le montrant dans son plein essor. Nous devons nous borner à indiquer comment il s'est dégagé de l'éolisme.

Nous avons vu les Achéens, mélangés d'autres peuplades, qui semblent leur avoir valu le nom d'Eoliens, « les sangmêlés », partant des côtes grecques sous la pression de l'invasion dorienne et, après avoir, pendant deux siècles, écume la mer et la côte d'Asie, du golfe de Chypre au fond du Pont Euxin, se tailler une nouvelle patrie, l'Eolide, des Dardanelles au golfe de Smyrne. Si, jusqu'au viii^ siècle, ils ne paraissent avoir pu implanter aucun établissement durable au sud de l'Hermos, c'est que la côte était occupée d'abord par les Tyrsènes et Lydiens, puis, au sud du Méandre, par les Lélèges et Gariens qui surent leur opposer plus de résistance que les Troyens de Priam et les Mysiens de Téléphos. Ce n'est que dans la deuxième moitié du viii" siècle, lorsque le royaume méonien des Héraklides s'affaiblit, que les bandes ioniennes qui, fuyant l'invasion dorienne, s'étaient emparées au ix<^ siècle des Cyclades, puis des îles côtières — Chios et Samos restèrent les terres ioniennes entre toutes — purent passer sur le continent, s'installant d'abord à Clazomènes, Téos, Colophon, Ephèse, Priène et Milet sur la côte, puis aux deux Magnésie dans l'intérieur. Si les Eohens ne descendirent guère au sud de Milet, c'est sans doute qu'à la même époque les Doriens, maîtres depuis un siècle au moins des îles du Sud, Rhodes, Karpathos, Kasos, Kos, Astypalée, Théra, avaient réussi à fonder une nouvelle

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Doride aux deux péninsules d'Halicarnasse et de Cnide. Par la race et par la langue, ces Ioniens paraissent avoir différé moins des Eoliens que des Doriens. On peut même dire que les Ioniens ne sont que des Eoliens plus méridionaux ; c'est au sud des Eoliens qu'ils s'étendaient en Grèce ; c'est au sud des Eolians qu'ils se sont établis en Asie : les côtes qu'ils ont quittées sous la pression des Doriens s'étendent de la Béotie à la Messénie et leur unité no venait pas du fabuleux Ion, dont la création est précisément due au besoin de leur donner un éponyme commun, mais du culte d'Apollon Patrôos et de la célébration des Apatouria. La tradition plaçait la colonisation ionienne quatre générations après la guerre de Troie alors qu'elle attribuait la colonisation éolienne aux héros du siège, comme Diomède en Italie, ou à leurs fils, tel Oreste et son fils Penthilos. La différence ainsi marquée dans la légende semble bien correspondre à la réalité.

Nous venons de voir comment l'Ionie s'est formée; elle s'est placée entre l'Eolide et la Doride comme le réduit même de la pensée grecque entre ces deux contreforts. Mais peut-on déterminer comment s'est implanté en elle ce qui distingue à jamais cette fleur du génie grec poussée sur le môme terrain que ses sœurs du sud et du nord ? Comment, sur ce littoral anatolien qui n'est guère différent aux golfes d'Adramyttion ou de Bargylia de ce qu'il est aux golfes du Kaystre et de l'Hermos, comment sont venues à la fleur ionienne des couleurs et des senteurs si particulières, couleurs et senteurs dont l'hellénisme est resté comme teinté et parfumé ?

On peut discerner deux ordres de causes : les unes intérieures, les autres extérieures à l'Ionie.

D'abord, la diversité même des envahisseurs. Au iicMi de former un groupe ethnique puissant comme les Eoliens et les Doriens qui se sentaient déjà, quand ils émigrèrent, une

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patrie commune et une âme nationale, les Ioniens, eux, on l'a vu, sont venus d'un peu partout, prenant la mer du golfe Lamiaque au golfe de Messénie, à mesure que, au cours des x^ et ix^ siècles, le progrès de la conquête dorienne les y poussait. Ils émigraient par petites bandes. Parfois, l'une d'elles suffisait à créer un établissement dont le nom rappelait leur origine : ainsi, des Phocidions ont fondé Phocée, des Béotiens de Lébadeia Lébédos. Plus souvent, il leur fallait s'unir à plusieurs et même revenir à plusieurs reprises renforcer le premier établissement assailli par les indigènes : de là, les quatre ou cinq « fondations » dont les traditions de Milet ou d'Ephèse ont conservé le souvenir. C'est par des constructions légendaires, dont l'artifice est facile à déceler, que les Ioniens, quand Athènes eut pris l'hégémonie, tinrent honneur à se rattacher aux Kodrides et Néléides, les anciens rois de Pylos et d'Athènes \

Ainsi, plus divers d'origine et plus faibles de nombre, les Ioniens étaient parla même plus aptes à se laisser pénétrer par les influences qu'ils allaient trouver dominantes sur la côte où ils s'établissaient. Ces influences les ont pénétrés profondément, et déjà parle sang; car il n'y a aucune raison de ne pas croire Hérodote quand il nous apprend que les Ioniens, ayant émigré sans femmes, avaient pris leurs épouses dans la population conquise, Lélèges au nord, Cariens au sud du Méandre. Tout confirme la pénétration des indigènes : l'oncle d'Hérodote, le père de Thaïes portent les noms cariens de Panyassis et d'Examyès; Halicarnasse conserva une dynastie carienne ; les indigènes dominèrent longtemps à Ephèse et son Artémis est la Magna Mater anatolienne à peine hellénisée; les Cariens apparaissent partout comme mercenaires ou commerçants de conserve avec les Ioniens : c'est par ceux-ci que la Syrie et l'Assyrie, puis l'Egypte et l'Inde connurent les Grecs qu'ils désignèrent sous le nom de lavanas.

C'est surtout par hi Lydie que la pénétration fut puissante:

1. Les Néléides paraissent tirer en vérité leur nom do Nt'ioia, vii'illr place de la côte thessalienne d'où venaient les Magnètes.

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tout son commerce descendait à la mer le long des vallées de l'Hermos, du Kaystre et du Méandre ; mots et usages lydiens s'introduisirent de toutes parts en lonie. C'est le système monétaire et pondéral des Lydiens, copié lui-même du système babylonien, que les Ioniens adoptèrent et que Phiudon d'Argos, dès le milieu du viii*^ siècle, appropria à la Grèce. Capitale d'un royaume florissant, Sardes devint bientôt la véritable métropole de l'Ionie ; aux yeux de ses rois, les Ioniens devaient jouer ce même rôle de trafiquants et de marins que les Phéniciens rempliront pour les rois de Perse. Les Mermnades prennent femme en lonie, comblent de leurs présents les Apollons de Didymes, de Délos et de Delphes, et, s'ils donnent à leurs aînés le nom de leur dieu national Atys, ils appellent leurs cadets Pythios, en l'honneur du dieu pythien '.

D'autre part, c'est en Carie et en Lydie que, sans qu'on sache au juste comment, les traditions égéennes paraissent s'être conservées le plus vivaces. Au contact des Cariens et des Lydiens, les Ioniens virent donc se renforcer tout ce qu'il pouvait encore y avoir en eux qui remontât à la civilisation égéenne. Or, cette civilisation, on l'a vu, s'oppose comme orientale à la culture nordique des Achéens et des Doriens ; les Lydiens et les Cariens qui transmirent aux Ioniens ce qu'ils avaient conservé de l'héritage égéen, l'avaient orientalisé encore au contact des Assyriens et des Phéniciens.

L'Ionie apparaît donc de plus en plus comme une renaissance de la civilisation égéenne, réagissant contre le renouveau d'influx nordique que les Doriens ont apporté en Grèce.

Si, vers l'an 800, nous embrassons d'im coup d'œil le monde hellénique tel qu'il s'étend dès lors, non plus seulement en Grèce, mais sur le littoral égéen de l'Asie, nous le verrons

I. Sur la Lj'dic el l'Ionie. vuir G. Radcîl, La Lydie et le monde grec nu lemps des Mermnades (1803). Rappelons ([ue Gygès s'empara de Kolo]ilioii et t\v Maf<nésie du Mi-andre et assiégea on vain Sniyrno et Milet (v. 6.'iO). (jue son fils Ardys s'empara de l'riène et que le (ils do ce roi, Alyatlc, occupa Smyrnc. Ainsi les colonies ioniennes se sont trouvées par rapport au royaume lydien dans des rapports d'intermédiaires, à la fois nécessaires et délestés, qui rappellent la position des premières colonies euro- ]jéennes dans l'Inde des grands Mogols.

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constitué dans ses trois éléments permanents : les Eoliens se rencontrent d'abord dans la Grèce du nord, où, contournant la Béotie, ils s'échelonnent de la Thessalie à l'Attique ; dans le Péloponèse, malgré l'invaions dorienne, ils continuent à dominer en Achaïe et dans quelques districts de l'Argolide et de la Laconie; enfin, en Asie, ils sont maîtres de la côte, des Dardanelles au golfe de Smyrne, et de certaines îles, comme Lesbos qui domine cette côte éolienne, ainsi que de Scyros qui la relie à l'Eubée, leur autre grande possession insulaire.

Les Doriens dominent dans la Thessalie, la Béotie et le Péloponèse, mais ne maintiennent guère leur pureté ethnique qu'en Laconie ; ils sont partis de là pour doriser la Crète et les îles qui la rattachent à la côte d'Asie, où une nouvelle Doride s'étend d'Iasos à Physkos.

Les Ioniens, enfin, sont partis surtout d'Eubée,d'Attique et d'Argolide : maîtres des Cyclades, et ayant fait de Chios et de Samos leurs citadelles, ils ont pu s'emparer du littoral asiatique de l'Hermos au Méandre.

Telle est cette fameuse carte tricolore qu'il faut toujours avoir dans l'esprit si l'on veut comprendre l'histoire de l'hellénisme. Car ce n'est pas une différence politique accidentelle qu'elle implique, mais une diversité culturelle profonde : dans le monde grec les Doriens représentent la culture aryenne du Nord, les Ioniens la culture égéenne orientalisée, les Eoliens une culture qui ti(Mil de l'une et de l'autre.

Bien entendu, ces trois formules sont trop absolues pour correspondre à la réalité : c'est (\o I otite une gamme de teintes se dégradant entre ces t?"ois couleurs fondamentales qu'il faut s'imaginer empreint cet arc-en-ciel de l'hellénisme qui, une fois harmonieusement fctndii, ini posera sou reflet au uiondc iiiédilcrranéen \

I 11 Fuiic riiisloiro des (.liaioctcs grecs, c'est l'aire l'iiisloire fie la culonisalioii f,'recciue » prononce M. A. Meillel. Aperçu d'une histoire de la langue r/recque (l'.M3), p. 74. On trouvera les dilTérenccs dialectales entre Téolien. l'ionien et le dorien très bien résumées par 0. HoUniann, Geschiclite der ()ri.ec/risc/ien Spracfie, 1(1011. Coll. Gôschen). Ces difFérences exprinient à merveille leurs divergences mentales et culturelles.

LK PRE.MIKR ESSOR COLONIAL o'

En effet, à peine établi sur les deux rives de la mer Egée, on va voir Thellénisme, avec un merveilleuse force d'expansion, se répandre de toutes parts au dehors.

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