‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 26 sur 157 · IH. — LE PREMIER ESSOR COLONIAL · texte numérisé non relu

IH. — LE PREMIER ESSOR COLONIAL

Quand, à la fm du viii*' siècle, secondée par Erétrie, Mégare et Corinthe, Chalcis eut disséminé les ports grecs dans les îles et sur les côtes de Thrace, de la Chalcidique à Byzance, Thellénisation de la mer Egée peut être considérée comme un fait accompli.

A peine est-elle achevée, les Hellènes en ont franchi les rives dans leur premier essor colonial et, du coup, ils ont atteint les limites extrêmes de ce qui sera le monde hellénique, Ibérie et Scythie.

Les causes de cet essor eolonial ne sont pas difficiles à discerner. La résistance des populations indigènes empêchait les places grecques de la côte de s'étendre vers l'intérieur : il fallait donc trouver ailleurs des débouchés pour une jeunesse que la fécondité naturelle aux races nouvelles multipliait sans cesse; et, bientôt, à ces envois de colonie pour dégorger la métropole surpeuplée comme en connurent Achéens et Doriens, succéda la formation d'une classe nouvelle decommerçants, armateurs et matelots, tous gens vivant de la mer — on appelait à Milet ces loups de mer d'un nom caractéristique les aeinmiies : par ces marins perpétuels toute la vie des cités grecques dépendit du commerce maritime.

Ces cités, en même temps, ayant entrepris de drainer le commerce des royaumes asiatiques, il fallait trouver où vendre tous leurs produits manufacturés, — depuis le vin et ses amphores, l'huile et ses jarres jusqu'aux étoffes précieuses et aux objets d'art, — ^et où acheter les matières premières nécessaires à l'industrie naissante, les esclaves qui ne lui étaient pas moins nécessaires et les denrées ahmentaires dont cet accroissement de population rendait l'importation indispensable. Or, les deux greniers à blé du monde d'alors, c'étaient l'Egypte et la Scythie ; les rives du Pont, avec

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leurs troupeaux et leurs forêts, offraient en même temps aux marchands autant de peaux, de laines et de bois qu'ils en pouvaient désirer ; ses eaux étaient périodiquement traversées par des bancs épais de thons qui, salés, formaient la base de la nourriture des gens de mer et des prolétaires; enfin. For abondait en Colchide; le fer des Chalybes était réputé, et les princes caucasiens ou scythes étaient pour les marchands milésiens d'aussi bons pourvoyeurs de « bois d'ébène » que les roitelets africains pour nos négriers. Curtius a montré en termes excellents comment les Grecs furent attirés dans cette vaste mer, assez grande pour que l'Hellade entière, de l'Olympe au cap Ténare, y puisse flotter à l'aise.

(( Cet immense horizon sans îles effrayait le marin grec : personne ne s'y risquait sans avoir, à l'issue du Bosphore, offert des vœux et des sacrifices à Zeus Ourios, le dieu qui envoie les brises propices. On eût dit qu'en cet endroit on disait adieu à sa patrie pour entrer dans un monde nouveau et étranger. C'est qu'en effet, comparé au ciel de l'Archipel, celui du Pont est trouble et terne ; l'air est épais et lourd : les vents et les courants obéissent à d'autres lois. Le rivage est presque partout dépourvu de ports, bas et marécageux. De là ces vapeurs abondantes qui s'amassent, sous, forme de brumes très denses, tantôt sur une côte et tantôt sur une autre. A ces phénomènes insolites s'ajoutait le spectacle d'une nature engourdie par l'hiver, la tristesse communicativede régions exposées sans abri à toutes les rafales venues des steppes du Nord, où de larges fleuves et de vastes bras de mer se figent immobiles sous leur manteau de glace tandis que les habitants s'enveloppent jusqu'aux yeux dans des fourrures, où ne pousse aucun des végétaux dont la civilisation et la religion des Hellènes avaient fait leurs compagnons inséparables, de pays enfin où la vie en plein air et au soleil, la vie hbrement promenée à travers les palestres et les places pubhques, était chose impossible. On comprend que, sous le coup d'impressions semblables, venant à la fois de la nature et des hommes, l'Ionien le plus curieux

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de voyages se sentait mal à l'aise dans ces latitudes. »^

En face de cet Extrême-Orient de la Grèce, en ces siècles des premières découvertes maritimes qui correspondent à notre xv<^ siècle, il faut placer le Far-West des conquistadors hellènes :

« La terre d'Occident ou Hespérie était un monde à part, placé loin des pays habités par les tribus grecques et en dehors de l'Archipel qui leur servait entre elles de lien. La mer qui baigne les rivages de l'Occident ne faisait pas partie du monde grec ; on l'appelait, pour montrer qu'elle appartenait à la contrée d'au delà, la mer de Sicile : c'était une vaste nappe d'eau sans îles, et, comparée à la mer Egée, elle faisait l'effet d'un Océan. Le courant, dirigé de l'Ouest à l'Est, de la mer Tyrrhénienne vers celle de Sicile, y contrariait la marche des vaisseaux grecs ; des contre-courants alternatifs y rendaient la navigation dangereuse, et les vents qui dominaient dans ces parages étaient tout à fait différents de ceux auxquels étaient habitués les Hellènes. Le ciel leur paraissait trouble et incertain; ils se sentaient mal à l'aise de ce côté, le côté de la nuit, la région où les Phéaciens, les nochers des trépassés- « enveloppés dans une brume épaisse », suivaient leurs sentiers obscurs. C'est pour cette raison que la navigation s'arrêta si longtemps à la pointe méridionale de la « Morée », et que, même après qu'on se fût risqué à faire le tour de la péninsule, les marins anxieux suivaient de si près les côtes helléniques pour arriver dans la mer de Corinthe. »"

Entrevus de Sinope, les trésors de Babylone ou les merveilles de Suse avaient pour les Ioniens l'attirance du Cathay ou de Cipango pour les Portugais de Goa ou de Macao, et l'Eldorado des Hespérides n'a pas fait moins rêver les contemporains de Kolaos de Samos, découvreur de l'ibérie, que l'Eldorado américain n'a fait rêver ceux de Colomb ou de Cortez.

Excités par l'appât de tant de gains certains, renseignés,

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