‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 28 sur 157 · LE PREMIKR ESSOR COLONIAL · texte numérisé non relu

LE PREMIKR ESSOR COLONIAL

côte hellénique. Au temps de VOdijssée, l' hellénisme ne dépasse pas Ithaque ; on a vu le roi des Taphiens, Mentes, aller chercher à Témèsa le cuivre étrusque : Corcyre est encore la mystérieuse Phéacie. Mais, déjà, elle est en rapport avec l'Eubée et c'est, en effet, de Chalcis et d'Erétrie d'abord, puis de Mégare et de Corinthe, que semble parti le mouvement d'expansion hellénique dans l'Adriatique. Au début du viii'5 siècle, quand les Ioniens tendent à fermer l'Orient à leurs concurrents de Grèce, Corcyre, devenue grecque, permit aux factoreries helléniques de s'étendre sur la côte illyrienne, à Ambracie, Apollonie, Epidamne, et, plus au nord, à une nouvelle Epidamne et à une nouvelle Corcyre. Car les navigateurs grecs ont emporté au loin les noms de la mère-patrie comme les découvreurs de la Nouvelle-Grenade ou de la Nouvelle-France.

Une fois ces postes établis sur la côte orientale de l'Adriatique, on pouvait maintenant passer àla côte italienne, et cela d'autant plus aisément que les populations qui en occupaient les pointes — avançant l'une vers la Grèce, l'autre vers la Sicile — étaient des Messapiens et des lapyges, peuplades illyriennes déjà sorties de la barbarie, que la culture égéenne avaient prédisposées à recevoir la culture hellénique. Il en était de même, on l'a vu, en Sicile : là, les indigènes, Sicules, Sicanes et Elymes, en dehors de ce qu'ils avaient pu recevoir au temps de la thalassocratie minoenne, subissaient, au moins depuis le ix^ siècle, l'action des établissements phéniciens de la pointe occidentale.

La concurrence phénicienne paraît avoir stimulé les Chalcidiens ainsi que le désir de protéger contre elle et contre les Etrusques leur antique établissement de Cumes en Campanie.

Ils semblent avoir commencé par s'assurer le détroit en fondant d'un côté le port de la faucille, Zankle-Drépane (Messine), de l'autre le port de la cassure, Rhégion (Reggio) : de là, ils jetèrent sur la côte est Naxos, Catane eL Léontinoi; sur la côte nord, Mylai et Himère ; aussitôt, les Doriens de Mégare, Corinthe et Rhodes fondèrent respectivement,

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dans le dernier quart du viii^ siècle, autour de la pointe est, Mégara-Hyblaia, Syracuse et Gela. Au cours du siècle suivant, ces villes devaient essaimer à leur tour des colonies le long de la côte sud: Mégara colonisant Sélinonte, Syracuse Camarina, Gela Agrigente. Menacés d'être étouffés entre Sélinonte et Himère, les Carthaginois de Sicile vont, au vi6 siècle, entreprendre contre l'hellénisme une lutte inexpiable.

En même temps que les Ghalcidiens passaient de Cojcyre à Rhégion et rendaient une nouvelle vigueur à leurs colonies campaniennes, les Achéens d'Achaïe, maîtres de Zante, fondaient coup sur coup Métaponte, Siris, surtout Sybaris et Crotone, les deux premières métropoles de la Grèce italienne que leurs divisions devaient ruiner plus tard au profit des deux cités qui furent établies peu après aux deux extrémités du territoire achéen, Locres au sud qui doit son nom aux Locriens de Grèce, Tarente la dorienne au nord-est. Ce sont ces cités, grâce au prodigieux développement qu'elles prirent, qui achevèrent la colonisation hellénique de la « botte italienne » ; Tarente se taillant au sud de l'Apulie un Etat où Brentésion — Brindisi — -devait un jour se substituer à elle comme tête des lignes de navigation italiennes vers l'orient ; Sybaris, Crotone et Locres en se donnant sur la côte occidentale de la Calabre les ports nécessaires à leur assurer le commerce de la mer Tyrrhénienne, Locres par Medma et Hipponion, Crotone par Térina et Témésa, Sybaris par Laos, Skidros et Posidonia (Paestum). Pour s'assurer les routes de portage, il leur fallut peu à peu soumettre l'intérieure

Au début du vu" siècle, le sud de l'Italie était donc enserré d'une ceinture de villes grecques ou dominaient alors les Achéens : en souvenir de VHellas — ce district thessalien qui avait été la patrie de plusieurs de leurs héros les plus populaires — ils donnèrent à leur nouvelle conquête

1. On se borne à brosser ici un tableau d'ensemble de la première colonisation lielléniquo. On trouvera les détails nécessaires et les rét'érences aux chapitres m et i\ .

LE PREMIER ESSOR COLONIAL 6o

le nom de Mégalé-Hellas : la Grande-Grèce est entrée dans l'histoire pour n'en plus sortir et, de Sélinonte à Gumes comme de Syracuse à Tarente, l'arbre grec a jeté en Italie un surgeon assez vigoureux pour se ramifier de là dans tout l'Occident comme le surgeon ionien implantera l'hellénisme à travers l'Orient. Ce sont les négociants de Tarente qui, avec ceux de Corcyre, ont acquis au commerce hellénique le fond de l'Adriatique, des bouches du Pô à celles du Drin, tandis que le.^ Rhodiens de Gela et les Phocéens de Véleia, s'ouvrant par les îles Lipari la mer Tyrrhénienne, allaient fonder Rhôdé (Rosas) au pied des Pyrénées, Massaha aux bouches du Rhône. Etablis ainsi à toutes les portes méditerranéennes de la barbarie du nord-ouest, les Grecs en drainèrent bientôt le commerce : bois et peaux, ambre et étain, fer et or, vinrent doubler la richesse du monde hellénique.

Si cette pénétration hellénique ne s'est pas développée davantage dès le vi^^ siècle, c'est qu'au milieu de ce siècle, l'Empire Perse a ressaisi, dans une puissante étreinte, l'Orient, de l'Hellespont à l'Egypte, et que, en même temps, Carthage a, de ses forces jeunes, donné un nouvel essor aux vieilles colonies de Sidon et de Tyr. Les quelques expéditions fructueuses que Samiens, Rhodiens et Phocéens firent sur les côtes d'Espagne au vu® siècle restèrent sans lendemain ; l'influence des Phocéens à Tartessos ne survécut pas à ce roi ibère, Arganthonios, qui faisait élever à ses frais les remparts de Phocée à l'époque où Crésus envoyait ses offrandes à Delphes. C'est seulement grâce au surprenant développement de Marseille, fondée par les Phocéens, après Véleia en Calabre et Aléria en Corse, que le commerce hellénique put se maintenir dans la mer de Ligurie.

Aussi bien est-ce vers 600, à l'époque où les négociants phocéens commencent à remonter le Rhône, tandis que les mercenaires doriens de Psammétique gravent leur nom à la deuxième cataracte, qu'on doit marquer le terme de ce que nous avons appelé la première expansion hellénique. En moins de deux siècles, elle a atteint les bornes qu'elle

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ne dépassera plus en Occident, et qu'elle ne dépassera en Orient que par la conquête d'Alexandre.

Durant toute cette expansion, les commerçants grecs n'ont pas encore permis à leurs intérêts rivaux de les diviser. Ce n'est qu'au cours du vii^ siècle que les rivalités vont mettre aux prises d'abord Chalcis et Erétrie, la première soutenue par Samos, la seconde par Milet, pour l'hégémonie en Eubée et dans les colonies eubéennes, puis Samos et Naxos pour la domination dans l'Archipel; enfin Mytilène et Athènes pour la maîtrise des Dardanelles.

Jusque-là, les Grecs semblent s'être sentis trop faibles en pays étranger pour ne pas se solidariser. Si l'on voit, par exemple, les Ioniens s'unir avec les Doriens et les Eoliens autour de VHellenion de Naukratis, c'est que, collectivement, de quelque cité qu'ils aient été originaires, ils se sont trouvés en butte à des hostilités et à des rivalités qui les ont obligés à l'union. Et ce n'est pas le moindre service que cette première expansion ait rendu à l'hellénisme. Le contact des barbares l'a contraint à prendre conscience de sa valeur et de son unité.

Ces hostilités que les Grecs rencontraient de la part des indigènes partout où ils s'établissaient, la concurrence faite par les Phéniciens, — maîtres du commerce de la Méditerranée méridionale par Sidon depuis le xii^ siècle, par Tyr depuis le x^, par Carthage depuis le viii^, — si elles ont limité l'expansion de l'hellénisme, ont donné aux Grecs le sentiment de leur unité. Non seulement les villes ont dû s'entr'aider pour fonder, renforcer et soutenir leurs colonies ; mais les trois grands groupes ethniques entre lesquels on a vu les Grecs se répartir, Eoliens, Ioniens, Doriens, ont pris conscience qu'ils ne formaient qu'un seul peuple. L'Apollon de Delphes, devenu l'oracle du monde hellénique a, de son omphalos, vrai nombril du monde grec, encouragé et souvent dirigé, chez les Grecs de tout dialecte, le mouvement colonisateur. Sous sa protection, la nation grecque s'est constituée, au contact des Barbares et par réaction contre les Phéniciens.

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