HKRAKLKS, LES ARGONAUTES, ULYSSE
des mers d'Italie et de Libye fut dévolue à Ulysse d'Ithaque. Lui aussi, il avaitcommencé, on l'a vu, par naviguer dans la mer Noire ; mais, quand les Argonautes en eurent fait leur domaine, il fut, et sans doute dès le ix^ siècle, reporté vers l'Occident.
Les anciens s'accordaient à placer dans les mers d'Italie les aventures d'Ulysse : l'île des Phéaciens serait Corfou, et l'île d'Eole Stromboli ; Circé aurait vécu à Circéi et Kalypso à Gozzo, l'îlot proche de Malte ; le pays des Lestrygons et celui des Cyclopes se retrouvaient chez les Sicules de Léontinoi ou les Opiques de Campanie, au pied de l'Etna ou au pied du Vésuve ; l'entrée des Enfers se montrait encore à l'Averne, et Charybde et Scylla n'ont pas changé de place. En raison du point fixe que constitue pour tout système d'identification le détroit de Messine, et vu le point d'aboutissement, également certain, qui est Ithaque même, on n'hésitera pas, en effet, à localiser les '( erreurs » d'Ulysse dans la mer de Sicile : le poète parle, d'ailleurs des Sikèles et de la Sikania ; sa Témésa est sans doute la ville que l'antiquité a connue sous ce nom et sa Thrinakiépeutcacher Trinakria. Ala même époque, Hésiode connaît aussi le cap Péloris, l'îlot Ortygie et l'Etna.
Mais il serait vain de rechercher des identifications plus précises '. L'auteur de V Odyssée ne connaît ces lointains parages que par les récits des matelots ioniens et ceux-ci ont déformé les réalités entrevues au gré de ces fables qui ont toujours hanté l'esprit des marins explorant les mers inconnues. Quelles mers, d'ailleurs, plus propices à ces légendes que celles dont l'entrée est gardée par le gouffre de Cha-
I. Il sul'lil (le rappeler le ilernicr el IjrillauL plaiiloyiM' en laveur lie Texaclilude Kéograi)hi(iue de l'Odyssée: V'ietor Bérard, Les l'/téniciens el iOdijssée (2 vol. \'>02-'.'>). ,1e n'ai lail (juc résumer ici les objections que j'ai di'veloppées dans Les Ess/iis (niai-juii) I'.I04) el <|ueje coniple reprendre quand M. Bérard nous aura donné la nouvelle édition ([u'il préparc de son ouvras»'- J^ crois avec lui ([u'il y a, dans les descriptions de l'Odyssée, des éléments nombreux pris dans la réalité, mais je les crois transformés sous une double inlluenee : celle du lolk lore nautique et de ses contes traditionnels et celle du déplacement des épisodes qui se produit à mesure que; recule l'iiorizon K(''o{ïraplii(jue. '
rybde et le tourbillon de Scylla et que dominent les hautes cimes flamboyantes de l'Etna, du Stromboli et du Vésuve ?
Dans ces mers reparaissent les mêmes thèmes folkloriques qu'on a vus localisés dans le Pont avec les Argonautes : Aiolié est Pile flottante des vents et les Planktai les roches se refermant sur les imprudents qui s'y engagent ; les Sirènes sont les ondines ensorceleuses et Thrinakié l'île de la faim ; Kalypso est la bonne fée et Circé la méchante magicienne ; Lestrygons et Gyclopes apparaissent comme des géants à un œil, lanceurs de roches et mangeurs d'hommes tandis que les Lotophages ou les Phéaciens sont les indigènes hospitaliers chez qui il ferait bon oublier la mère patrie. Reportées du Pont à la mer de Sicile, ces légendes n'y avaient pas encore achevé leurs pérégrinations. Elles ont reculé vers l'ouest à mesure qu'a reculé l'horizon occidental des marins gecs : ainsi, quand « le pays du couchant » n'a plus été pour eux en Hespérie (Italie) mais aux Hespérides, les Lestrygons ont dû être amenés aux détroits de Sardaigne, Kalypso aux Colonnes d'Hercule et le pays des Morts aux Iles Fortunées, proches des nouvelles Hespérides.
Bien plus tard encore, à l'époque gréco-romaine, le grand nom d'Ulysse n'a pas cessé de suivre et de protéger les progrès de la découverte maritime. Kratès de Mallos croyait retrouver les courtes nuits des Lestrygons dans les aurores boréales que Pythéas de Marseille venait d'observer à Thulé, et les Romains retrouvaient les traces d' Ulixes à Olisippo sur l'Océan (Lisbonne) et à Asciburgium sur le bas Rhin (Asberg près Xanten).
Donc, peinture fidèle de la vie et de l'expansion ioniennes, VOdyssée conserve la trace des trois siècles — de 950 à 650 environ — où les marins grecs ont exploré la Méditerranée, du Bosphore Cimmérien aux Colonnes d'Hercule ; on y sent encore vibrer leurs espoirs et leurs terreurs. Aussi comprend-on pourquoi, des six copies qui furent exécutées du manuscrit où l'œuvre d'Homère avait été consignée
HKRAKI,KS. LRS ARP.ONAUTRS, ULYSSE 8b
sur Tordre de Pisistrate, deux appartenaient aux deux plus lointaines des grandes colonies grecques : Sinope et Marseille. Pour elles surtout, postes avancés de l'hellénisme, VOdyssée était l'épopée nationale.
Adolphe Reinach.
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