I. — MILET, METROPOLE DE LIONIE
Rien de visible ne subsiste aujourd'hui de la grande cité ionienne. Les fouilles exhaustives que poursuit depuis quelques années une mission allemande n'ont encore dégagé que des ruines hellénistiques ou romaines. Maîtres de Milet en 494. les Perses la brûlèrent entièrement par représailles de l'incendie de Sardes. Promptement relevée de sa chute, elle eut encore à subir au iv^ siècle un siège désastreux. Enfin, comme tant de villes grecques ou orientales, elle fut « hausmanisée » à l'époque des Diadoques et
1 . Bibliographie générale. Gurtius, Histoire grecque, trad. Bouché-Leclercq, l, p. 507 et suiv. ; Busolt, Griec/iische Geschichle (2» éd. 1893), I, p. 303 et suiv.. 441 et suiv. — Pour Milet, sur les fouilles françaises voir Rayât et Thomas, MileL et le golfe Latmique. 1871 ; HaussouUier et Pontremoli, Didymes, 1944 ; sur les fouilles allemandes, Wiegand, Vorlaûfige Berickte i'iber die von d. Kais. Mus. in Milet und Didyma untern. Ausgrabungen (7 rapports à rAcadémic de Berlin de 1905 à iyj'2); comme tableau d'ensemble F. Sartiaux, Villes mortes d'Asie Mineure (1911), p. 148.
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reconstruite à la mode nouvelle par des architectes qui voyaient grand. Ce n'est donc pas un Hérodote à la main et pour évoquer la cité du vi^ siècle qu'il faut visiter aujourd'hui ses ruines.
Bien plus encore que le site même de la ville, le vaste paysage qui l'entoure s'est transformé. Entre le promontoire du Mont Mycale et celui de Didyméion, s'étend maintenant une plaine marécageuse, où le Méandre serpente en plusieurs bras. Cette steppe pestilentielle a remplacé le beau golfe de Milet, le large estuaire qui se prolongeait jadis bien avant dans les terres, jusqu'au pied du Latmos, pour baigner les deux villes de Myouset d'Héraclée. L'irrésistible flot des alluvions a d'abord comblé le fond de la baie, large en moyenne de quinze kilomètres. On calcule qu'il s'avança de douze cents mètres par siècle. Au début de notre ère, il atteignit, puis dépassa le port de Milet. Au temps de Pausanias, au second siècle, la ville, déjà condamnée à mourir, n'était plus rehée à la mer que par un chenal étroit. L'ensablement s'est ralenti à mesure qu'il gagnait l'entrée toujours plus large du golfe, mais il dure encore et pousse maintenant en pleine mer les terres boueuses d'un large delta.
11 faut oublier ce paysage de silence et de solitude pour imaginer la baie hospitalière, la terre fertile où abordèrent un jour les colons ioniens. Le site était fait pour les tenter: un port admirable, complètement abrité du vent d'ouest par un promontoire aigu. Au fond du golfe, une vallée et un fleuve, c'est-à-dire une route de pénétration vers l'intérieur pour canaliser au loin les produits du pays. A peu de distance de la côte, émergeait la petite île de Ladé, semblable à celle de Syrie qui se dressait devant Ephèse. C'est l'îlot parasitaire, si propice pour un établissement maritime. Là pouvaient prendre pied les futurs colons, pour observer la terre voisine, entrer en rapport avec les indigènes, et guetter l'heure favorable pour un coup de main.
On se souvient de l'arrivée d'Ulysse au pays des Cyclopes. C'est près d'un semblable îlot, voisin de la grande île, que
yO L HELLÉNISATION DU MONDE ANTIQUE
ses vaisseaux commencent par jeter l'ancre i. C'est de îà qu'il part à la découverte. Son récit prend à ce moment l'allure d'un rapport rédigé par un navigateur pour l'instruction des colons à venir. 11 note tous les caractères de l'île et le parti qu'on en pourrait tirer. « Elle est loin d'être stérile, et produirait des fruits de toutes saisons. Sur le bord de la mer écumeuse se trouve une molle prairie bien arrosée. La vigne y serait impérissable. Ce sol uni et fertile donnerait chaque été de riches moissons. Le port est tranquille ; on n'y a besoin ni d'ancres ni de cordages pour retenir les vaisseaux. Au fond de l'anse coule l'eau pure d'une fontaine entourée de peupliers. »
Un autre Ulysse avait ainsi débarqué quelque jour dans l'îlot de Ladé, en face du bourg primitif de Milet, avait étudié les ressources du golfe, les moyens d'attaque et de défense et deviné l'avenir de la grande cité maritime. A Ephèse, dont l'histoire nous est mieux connue, on sait le rôle que joua dans la conquête l'îlot semblable de Syrie. Les Grecs n'y établirent d'abord qu'un modeste comptoir, et surent inspirer confiance aux habitants de la terre ferme. Ils n'en sortirent que vingt ans plus tard, pour enlever la ville voisine par surprise, avec l'aide d'une flotte soudainement apparue -.
La prospérité prodigieuse de Milet fut surtout la récompense .de son énergie aventureuse, mais elle lui vint aussi de sa situation géographique. Par la route de caravanes qui suit la vallée du Méandre arrivaient à ses comptoirs les produits rares de la Lydie, de la Mésopotamie et de l'Inde, étoiïes précieuses, métaux et aromates. Autour de la ville la plaine fertile et bien abritée produisait du blé en abondance, ou nourrissait des troupeaux. Les laines milésiennes étaient les plus réputées de toutes ; les gens de Sybaris n'en achetaient jamais d'autre. La flotte marchande, à laquelle donnaient asile les quatre ports de Milet, empor-