II. — LES ÉTAPES DE LA COLONISATION GRECQUE
Tel est le théâtre où, en moins de deux siècles, une Hellade nouvelle va s'établir pour en rayonner avec un incomparable éclat.
Rappelons les principales étapes de la colonisation grecque avec ses dates, telles qu'elles ressortent surtout des fragments d'Antiochos de Syracuse conservés par Thucydide et par Strabon.
Prenons d'abord la Sicile. Cherchant à la fois matières premières et débouchés pour leur industrie, les gens de Chalcis et de Corinthe décident de jeter une colonie sur la côte de Sicile qui regarde la Grèce : en 735, les Ghalcidiens fondent Naxos, puis — d'accord avec Cumes — Zancle - ; grâce à ces deux places ils tiennent le détroit ; en 729, Léontinoi et Catane assurent aux Ghalcidiens le débouché du bassin du Symaithos ; dès 734, Corinthe, pour exploiter la pointe sud-ouest de File, occupe Ortygie, l'ilot qui divisera les ports de Syracuse. En même temps, Mégare, sa rivale, après avoir essayé de s'entendre avec les Chalcidiens pour occuper Trotilon, port de Léontinoi, s'installe dans une baie voisine cédée par le roi Sicule Hyblon (728). Mégara Hyblaea, trop voisine de Syracuse, disparaîtra au bout d'un
1. En liL'hors des ouvrages indiqués aux notes préeédentes. il sui'iil de rappeler (ju'un brillant tableau de la Grande Grèce a été Iracé par Fr. Lenorniant [La Grande Grèce, 1884). L'histoire des villes grecques se renouvelle surtout par les monnaies (pour la Sicile, voir le recueil de Hill, pour la Grande Grèce celui de llands) et par les reclierclies archéologi(iues notamment Fougères et Hulot, Sélinonte (1910), Lupus-IIolm, Syrakus (1887 et P. Orsi, AlU dei Lincei VI) : pour Gela, L. Pareti, Hœrniscke Mitteiluuf/en, XXV : pour Sybaris, E. Galli, Pe/' la Siharitide (1907), pour Locres, à propos des fouilles récentes de P. Orsi, Pellati, Revue des éludes grecques, 1907 et Oldfather, Pltilologus. 1912.
2. Pour cette colonie de Zancle bientéit renforcée par des Samiens, voir Dold, Journal of liellenic Sludies, l'J08.
LES ÉTAPES DE LA COLONISATION EN OCCIDENT ilT
siècle de l'histoire \ mais non &dLn» SLyoir îondé Sél inonte (628), la dernière des places grecques sur la côte sud. Dans l'intervalle, cette côte avait été jalonnée par des Rhodiens et des Cretois établis à Gela (689), puis par les Syracusains qui fondaient en 664 Akrai et Kasménai, en 599 Kama.rina\ au nord, Syracuse s'entendait avec Zancle pour fonder Hiinère (648) ; en 580 l'occupation &' Agrigente par Gela, celle des îles Lipari par les Rhodiens achevaient de dessiner autourde la Sicile ce fer à cheval des colonies grecques qui en feront si vite une terre hellénique. Mais, déjà les tyrannies s'élevaient dans certaines cités, essayant d'asservir leurs voisines et déchaînant des guerres sanglantes.
Passons à la Grande Grèce. On a vu que ce nom paraît dû aux Achéo-Eoliens qui le lui donnèrent par un pieux souvenir de leurs premières patries, l'Hellas d'Epire et celle de Thessalie. Refoulés par les Doriens sur le golfe de Corinthe, et devenus avec eux maîtres des îles ioniennes, quelques Achéens ont pu, dès le x^ siècle, passer en Italie. La traversée la plus courte pour se rendre en Italie était celle qui mène de Corcyre au promontoire iapygien : ce chemin de mer ne tarda pas à devenir si usuel que les Grecs appelèrent lapyx le vent qui y portait, Onchesmites celui qui en ramenait, d'après Onchesmos, port d'Epire sis en face de Corfou. Il est vraisemblable que les Achéo- Eoliens ont eu dès lors des établissements en Grande Grèce : les anciens avaient conservé le souvenir de ceux des Pyliens à Métaponte, des Locriens à Locres, des Amykléens et des Arcadiens — avec leurs héros Hyakinthos et Phalanthos — à Tarente, enfin des Etoliens sur la côte de Daunie où Mimnerme plaçait déjà les exploits de Diomède, et, peut-être, des Cretois d'Idoménée sur la côte de Salente et de Brindisi. Par contre, il est invraisemblable que, dès 1052, les Chalcidiens aient jeté une colonie aussi loin que Cumes ; c'eût été risquer de la perdre en pleine barbarie. Saint Jérôme, qui nous donne cette date, doit avoir rap-
1. Sur Méfîiira llvl)l<ieii voir Iv Ciiircri, Slnd'i xlot-ici, I'.i09.
H8 i/hELLÉNISATION DU MONDE ANTIQUR
porté à cette dîmes plus célèbre la date de fondation de la Kymé d'Ionie et, si Strabon nous dit que Ciimes était la plus ancienne des colonies grecques d'Occident, c'est qu'il suit l'historien Ephore, natif de Kymé d'Ionie. On a rappelé que le nom de Graï, Graeci par lequel les Romains désignèrent les Hellènes paraît dij à une tribu de la région d'Oropos et de Tanagra qui aurait pris part à la colonisation Kyméenne et l'autre nom que leur donnait les Latins, Achiç>i, montre qu'il a été emprunté à une époque où les Achéens prononçaient encore leur nom Achaivoi.
En réalité, c'est au plus tôt vers 750 que des Eubéens de Clialcis et de Kymé, grossis d'élémerits béotiens et thessaliens antérieurs à la conquête dorienne, ont dû occuper d'abord les îles Pithékousai — I.chia et Capri, les îles qui ferment cette merveilleuse baie de Naples qu'il semble que VOdyssée vante déjà dans l'épisode du Gyclope; de là, ils sont allés fonder, au nord du cap Misène (dont le nom aurait été celui d'un des compagnons d'Ulysse), Kj/mé, la ville d'Apollon et de la Sibylle éolienne ; de part et d'autre du cap, ils eurent deux ports, Misène ou Baiae à l'ouest, Dicaearchia à l'ouest qui deviendra Poiizzoles^ puis, plus au fond de la baie, Parthénopé : deux siècles plus tard, venant renforcer Cumes affaiblie, les Samiens occuperont Pouzzoles et les Rhodiens feront, de Parthénopé, Néapolis, Naples \
On a vu que les Chalcidiens de Kymé s'étaient entendus avec ceux de Naxos pour coloniser Zancle en 735; pour achever de tenir le détroit, les Kyméens fondèrent peu après Rhégion en face de Zancle (Reggio). A la fin du vni^ siècle, vers 710, les Achéens d'Achaïe unis à d'autres petits peuples du golfe de Gorinthe vinrent jeter les fondements de Syharis, au débouché de la riche vallée du Krathis, puis de Crotonej à 150 stades plus au nord ; les Doriens suivent leur exemple en envoyant, en 707, de nouveaux colons à Tarente, et les Locriens font de même, en 675, pour Locres Epizéphyrienne. Ces quatre grandes cités essaiment bientôt à leur tour, chacune voulant être maîtresse d'une