‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 91 sur 157 · V. — L'OEUVRH D'ALEXANDRE : L'ORIENT OUVERT A L'HELLÉNISME · texte numérisé non relu

V. — L'OEUVRH D'ALEXANDRE : L'ORIENT OUVERT A L'HELLÉNISME

Ainsi mourut Alexandre. Il avait trente-deux ans et huit mois ; onze ans lui avaient suffi pour la plus prodigieuse conquête que le monde ait vue. On peut rêver à ce qu'il fût devenu s'il avait vécu l'âge ordinaire des hommes, au lieu de mourir en pleine jeunesse, comme les héros et les fils de dieux. La moitié de l'univers connu était aux mains des Grecs ; peut-être l'autre moitié y eût-elle passé. Il y songeait certainement. Mais on peut douter qu'il y eût réussi quand on réfléchit à l'échec de ses deux successeurs en qui revit le plus de son esprit : l'échec d'Agathocle contre Carthage, l'échec de Pyrrhus contre Rome.

Quoi qu'il en soit, Alexandre avait, en ces onze ans, accompli une œuvre assez grande pour que la face du monde en fût transformée. Après avoir parcouru à sa suite les grandes étapes de la conquête, c'est sur son œuvre maintenant qu'il faut jeter un coup d'œil. A vrai dir3, dans Vœiwre d'Alexandre, c'est cette conquête elle-même — cette œuvre de force et de sang qu'on affecte aujourd'liiii de mépriser — qui en forme la plus grande part.

]. KpTL-.'.^-i]) (Anieti, VU. i'6).

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Le fait essentiel, le fait dominant, c'est d'avoir porté les armes helléniques de l'Iaxarte à l'Hydaspe et à l'oasis d'Amon. Par là, la moitié du monde était, nominalement du moins, unie en un seul Empire. Mais l'honneur d'Alexandre, c'est de ne s'être pas borné à l'œuvre de conquête. Ce ne fut pas seulement un conquérant ; il voulut être un fondateur d'Empire et justifier le succès de ses armes par l'établissement d'un ordre uniforme groupant en un ensemble harmonieux les terres soumises, de la Macédoine à l'Inde et à la Libye. A la tête de son armée, dans les plus rudes campagnes, il ne perdit jamais de vue l'organisation de son empire ; son camp fut toujours une cour, son état-major un ministère'. Il travaillait tout en combattant : il organisait, à mesure même qu'il conquérait. On sait qu'il fit faire un tableau de son Empire par provinces, que ses routes furent relevées par ses officiers topographes Bâton et Diognétos, que des explorateurs furent envoyés pour reconnaître les communications possibles avec la mer Rouge par le sud, avec la mer Noire par le nord ; que tout un état-major de savants l'accompagnait — • dont deux élèves d'Aristote, Kallisthène d'Olynthe et Anaximène de Lampsaque — , tout comme Bonaparte en Egypte-. C'est grâce à ces savants et à ces explorateurs que la géographie et que l'histoire de l'Orient ont été révélées aux Grecs, et, presque jusqu'à nos jours, le monde occidental n'a connu que par eux les empires de la Chaldée, de l'Iran et des Indes. Alexandre voulut les réduire en un empire unique. C'est à lui que doit penser Strabon quand il définit (1, 16) : « le plus grand capitaine est celui qui parvient à dominer sur la plus grande étendue de terre et de mer et à réunir

1. Sur Sun état-major voir H. Cramer, Beilrœrje z. Gescli. Alejnnders d. Gr. (Marburg, 18'.)3).

'2. Sur cette œuvre scientifique au point de vue de Thistoire naturelle voir H. Brotzl, Bolanisclie Fontchunqen des Alexanderzuges (1!I03) ; cf. Joret, Journal des Savanis. 19U4. Aristote en a déjà profilé ; ainsi il a, le premier des Grecs, pu entrevoir la vérité sur les sources du Nil (cl'. Bolchcrt, NeueJalirbiicher.i^M). Sur les découvertes géographiques dues à Alexandre, cf. K. J. Neumann, Hermès. 1884 et Z. Lizalek, Die f/eor/r. Ergebnisse des Feldzuqs AleJunders (Progr. du gymnase de Brunn. J9I2).

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cités et nations en un seul et même empire, en un seul et même corps politique ».

Par quelles mesures comptait-il accomplir ses vastes desseins ?... D'abord, il conserva la division de FEmpire perse en satrapies, les rétablissant dans leur ampleur première : le satrape fut Macédonien au lieu d'être Iranien ; comme il risquait, trop puissant, de rester aussi peu fidèle que l'avaient été les satrapes perses, il lui fut adjoint (ce qui avait aussi été fait par les Grands Rois) un stratège pour commander aux troupes cantonnées dans chaque satrapie et, parfois, un surintendant des finances. Pour les pays difficiles à tenir, ou parce qu'ils n'avaient pu être soumis, ou à cause de leurs traditions d'indépendance, Alexandre se borna à demander aux princes indigènes de payer tribut et de se reconnaître vassal. Il ne faut pas oublier que, pour beaucoup d'entre eux, la chute de la domination perse passa pour une délivrance ; pour certains, comme les Chaldéens et les Egyptiens, pour une revanche. Alexandre bénéficia ainsi à la fois de certaines haines tenaces contre les Achéménides et de leur remarquable organisation, première ébauche d'un grand empire aryen.

Cet empire iranien a tellement — • et à si juste titre — frappé les Grecs par sa puissance qu'il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Alexandre ait maintenu le plus possible de l'organisation perse : routes royales comme chasses royales, tribut à verser par chaque satrapie au Trésor royal, ce trésor disséminé entre quelques places fortes, la frappe d'une monnaie d'or destinée à remplacer la darique avec un tétradrachme comme unité divisionnaire courante ; droit régalien sur tous les domaines qui avaient appartenu au Grand Roi ; domaines accrus par des confiscations et dont des parcelles sont données en fief pour récompenser les fidèles ; grand vizirat confié à Héphestion et géré, plutôt semble-t-il, par le dévoué secrétaire d'Alexandre, Euménès de Kardia, cet homnio romarqiiablo qui a proliablement eu une si large part à la politique du roi.

Bref, Alexandre se substitua simplement au Grand Koi

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en rendant à son autorité une force inconnue depuis Cyrus, et cela par le seul éclat d'une personnalité en qui les Orientaux devaient reconnaître sincèrement ce caractère divin que les Grecs, eux, proclamaient, sans y croire, Si Alexandre laissait dire qu'il était fils de dieu, il ne se grisait pas de pareilles paroles et jugeait sainement que son œuvre serait précaire s'il se bornait à se substituer aux Achéménides. Une simple substitution eût été sans lendemain ; elle n'eût pu être maintenue que par la force militaire et Alexandre savait mieux que personne combien la Macédoine déjà épuisée et la Grèce divisée étaient incapables de lui fournir une armée permanente même de 50.000 hommes.

La fusion était donc nécessaire pour maintenir l'Empire. Elle s'imposait à la fois pour l'administration et pour l'armée.

Pour l'administration, parce que tous les gouverneurs macédoniens eussent été réduits à l'impuissance s'ils n'eussent conservé les bureaux de leurs prédécesseurs perses ; ignorant tout des langues et des coutumes indigènes, ce n'est que par l'intermédiaire des indigènes qu'ils pouvaient administrer.

Pour l'armée, parce qu'il fallait au moins 100,000 hommes d'armée permanente — les deux tiers répartis dans les satrapies et les places fortes, un tiers à la disposition du roi — pour pouvoir maintenir cet imimense empire sous son pouvoir. La Macédoine ne pouvait guère en fournir plus de 30.000 ; la Grèce, pas davantage, au prix où étaient les mercenaires ; il fallait donc demander le reste aux populations conquises.

Indispensable pour assurer l'administration et la défense de l'Empire, cette part faite aux indigènes ne l'était pas moins pour que l'opposition constante des habitants ne compromit point à tout moment la paix : il fallait que les indigènes eussent leur place dans le Gouvernement et dans

1. Sur le système gouvernemental d'Alexandre, voir l'essai d'Ed. Meyer, Al. (l. (ir. uni/ (lie ahsoliite Monçirchie {dans S(>s Kleine Schriflen. d910).

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l'Armée pour qu'ils ne vissent pas dans Alexandre un conquérant odieux, mais un souverain légitime.

Pour parvenir à ce résultat, Alexandre a déployé toutes les ressources d'une volonté tenace et d'un charme persuasif. Sachant la puissance du clergé et la prédominance des religions dans les pays orientaux, il a témoigné de la plus grande déférence envers les prêtres, que ce fussent ceux d'Ephèse ou de Babylone, ceux de Suse ou de Memphis, rendant dévotement visite à leurs temples, confirmant ou augmentant leurs privilèges, punissant même ses amis s'ils leur avaient causé quelque dommage.

Après le clergé, la noblesse dominait. Or, nul n'était plus à même qu'Alexandre d'apprécier cette noblesse iranienne, si courageuse, si loyale. Il savait qu'une fois qu'elle l'aurait reconnu comme Roi, ni sa fidélité, ni sa vaillance ne se démentiraient à son service. Il retrouvait en elle ce qu'il y avait de meilleur dans le caractère macédonien, associé à une précieuse habitude de servir et de vénérer la royauté. Je crois qu'on peut expliquer l'inclination de plus en plus vive qu'il a marquée pour les nobles iraniens sans faire la part trop grande au goût de la flatterie ou de l'adulation : par ses qualités dominantes, le Perse devait lui être plus sympathique que le Grec. Il y a plus en Alexandre du Cyrus de Xénophon — on sait qu'il professait la plus grande estime pour ce Perse idéalisé par un admirateur d'Agésilas — que de Thémistocle ou même de Périclès.

Une sympathie réelle s'est donc mêlée aux intérêts politiques les plus pressants pour conseiller à Alexandre de faire accueil à la noblesse iranienne. Il lui a rendu une part des satrapies et de leurs subdivisions. Il lui a fait une place dans son armée, et, même, dans sa garde. Quand ses Macédoniens se révoltent à Ophis, indigné de tant d'ingratitude, il menace de ne se confier plus qu'aux Perses : et je ne doute guère qu'il l'eût fait, et que, peut-être, il eût été mieux servi.

De la collaboration entre vainqueurs et vaincus, il en passa bientôt à désirer la fusion. Non seulement c'était le

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seul moyen pour faire disparaître tout antagonisme entre Perses et Macédoniens, en qui il ne voulait plus voir que les deux races dominantes de son immense empire ; mais l'élève d'Aristote songeait peut-être, par cette fusion, à créer un type d'homme parfait, unissant les vertus solides des Iraniens, aux qualités brillantes des Gréco-Macédoniens. 11 ne suivit guère le conseil qu'Aristote lui aurait lionne : « régir les Grecs en chef, les barbares en despote, «'occupant des premiers comme on traite des amis et des familiers, poussant les seconds comme on cultive des animaux ou des plantes » (Aristote, fr. 658, Rose). Mais il a pu se rappeler la comparaison, tracée dans la Politique de son maître, entre l'Européen et l'Asiatique : l'Européen — Aristote pensait aux Italiotes, Thraces, lUyriens et Macédoniens — courageux, énergique, mais d'intelligence peu subtile; l'Asiatique, sans grand courage, mais à l'esprit remarquablement ingénieux ; le Grec seul, selon Aristote, aurait uni le courage à l'intelligence. Mais, si Alexandre se rappelait cette comparaison qui exprime l'opinion courante en Grèce, son expérience lui avait appris à en changer les termes. Il les avait changés en faveur des Iraniens qu'une fausse assimilation avec les Phrygiens et les Phéniciens avait fait mépriser si à tort par les Grecs ; il les avait renversés au détriment des Grecs, qui, après ne lui avoir fourni qu'un misérable concours en soldats et en vaisseaux, avaient cherché à compromettre ses conquêtes, par des intrigues de toute sorte, allant jusqu'à la guerre ouverte ; de plus, Alexandre ne pouvait oublier que, non seulement la Grèce ne lui avait fourni spontanément qu'une aide dérisoire, mais que les mercenaires grecs du Grand Roi, insensibles à tout sentiment national, avaient été jusqu'au bout ses plus redoutables adversaires. On ne saurait assez insister, pour expliquer la politique d'Alexandre, sur cette opposition de la Grèce qu'il sentait si profonde malgré les flagorneries intéressées des politiciens et l'enthousiasme occasionnel de la plèbe. La haine entre Grec et Macédonien était aussi âpre que jamais, et l'épisode le

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plus sanglant d'Issos avait été la rencontre entre les hypaspistes macédoniens et les mercenaires grecs, « combattant chacun pour l'honneur de sa race » (Arrien).

La Macédoine ne suffisant pas à administrer et à maîtriser l'Asie conquise, la Grèce ne montrant aucun désir de suppléer à cette insuffisance numérique, force était de s'adresser aux indigènes et, parmi eux, aux Perses surtout, la race conquérante et la plus noble de toutes. L'Empire une fois constitué avec une caste dirigeante irano-macédonienne, la Grèce devrait s'y laisser absorber, ou du moins, ne pourrait rien pour lui nuire. La fusion devait commencer par l'armée. Alexandre ne se borna pas à adjoindre à sa cavalerie des corps de chevau-légers indigènes, prélevés dans les pays du Nord aux confins des Parthes et des Scythes, formant une 5® division de cavalerie, mais il mélangea ses divisions macédoniennes de cavaliers levés, en dehors de ces deux peuples, chez les Bactriens, Sogdiens, Arachosiens, Ariens et Dahes, peuplades iraniennes. Il semble avoir fait établir, au chef-lieu de chaque satrapie, une sorte d'école militaire où les nobles de la province durent envoyer leurs fils ; au bout de trois ans, il put déjà en tirer un corps excellent de 30.000 indigènes, non seulement équipés, mais éduqués à la macédonienne, que le roi appela ses « Epigones ». Ils devaient sembler moins précieux à Alexandre comme otages et garantie de la fidélité des leurs que comme ferment pour la fusion désirée.

En môme temps, des Perses étaient admis aux emplois de sa cour et de son état-major ; il eut mille hypaspistes et sept gardes du corps perses ; même des Iraniens reçurent le titre de philoi « amis ». Un bon tiers des satrapies restait aux mains des Perses. Une armée et une administration mixtes commençaient à s'organiser.

Pour que la fusion fût durable, il fallait qu'elle eût lieu ailleurs que dans l'armée qui, de sa nature, était appelée à une déperdition constante. La cour et l'armée n'étaient, après tout, qu'une goutte d'eau dans l'immense Empire ;

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Alexandre résolut de disséminer à tous les nœuds stratégiques, des centres d'attraction semblables, qui ne seraient pas moins féconds pour le vieux sol oriental. Afin d'assurer la sécurité de ses frontières et la sûreté de ses communications, on sait qu'il fonda ou reconstitua une cinquantaine de villes ; dans toutes, il s'attacha à réunir trois éléments de population : une garnison macédonienne, surtout de vétérans ou de blessés ; une poignée de ces Grecs qui suivaient son armée comme commerçants et fournisseurs : des indigènes choisis. Ces fondations d'Alexandre devaient être comme les noyaux autour desquels se cristalliserait l'Empire gréco-oriental.

Quand Alexandre mourut, il paraissait avoir résolu de poursuivre cette expérience sur une plus vaste échelle. Il aurait, imitant les Grands Rois, transporté en Thrace et en Illyrie des peuplades anatoliennes, et il les aurait remplacées par ses sujets de ces régions, sujets turbulents encore, mais vaillants et à demi hellénisés.

Il y aurait eu ainsi un lien ethnique entre son royaume européen et son empire asiatique. Une juxtaposition aussi étroite devait amener à la fusion.

Déjà, dans les colonies d'Alexandre, les Grecs et les Macédoniens se trouvaient, par la force des choses, amenés à prendre femme parmi les indigènes. Mais ils ne voyaient pas moins comme une déchéance dans ces mariages mixtes. Alexandre résolut de les réhabiliter en en donnant l'exemple : deux autres motifs l'y poussaient. Pour paraître aux yeux des populations indigènes le véritable successeur des Achéménides, il fallait qu'il unit leur sang au sien et, si une entente durable devait s'établir entre la noblesse iranienne et la noblesse macédonienne, ce ne pouvait être que par de tels inter-mariages. Pour les soldats, il éviterait ainsi un des inconvénients qui l'avaient le plus gêné dans ses conquêtes : la nécessité de renvoyer périodiquement quelques milliers de ses Macédoniens dans leurs foyers, revoir leurs femmes et leurs enfants. Mariés dans les capitales perses, ces soldats s'y fixeraient. De fait, à Suse, dès

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325, on pouvait recenser 10,000 enfants nés de Macédoniens et de femmes indigènes.

C'est cet ensemble de considérations qui a décidé Alexandre aux fameuses fêtes de Suse, dans l'hiver 325-4 ; là où les anciens n'ont souvent vu qu'une orgie d'un conquérant à demi orientalisé, nous devons reconnaître une profonde pensée politique : quand il eut épousé Statira (ou Barsine) la fdle de Darios, il distribua entre 80 de ses généraux les autres princesses ou les fdles de ses plus nobles satrapes, à Héphestion Drypétis autre fdle de Darios, à Kratéros Amastris nièce de Darios, à Perdikkas la fille d'Atropatès, prince des Mèdes, à Ptolémée et à Eumène les filles d'Artabaze, à Séleukos la fille de Spitaménès de Sogdiane, etc. Plus de 10.000 Macédoniens suivirent ces exemples, récompensés par les libéralités de leur roi. Son ami Peukestas, dont il fît le satrape de la Perse, ne dut pas être le seul à adopter le vêtement des Perses et à apprendre leur langue.

Si Alexandre avait vécu, son héritier aurait été le petitfils de Darios ; mais l'effet des Fêtes de Suse lui survécut. On verra que la puissance des Séleucidos dans les hautes satrapies résulte en partie de la fusion ainsi ébauchée entre les chefs grecs et les nobles iraniens.

Grâce à cette ébauche d'organ,isation et de fusion qu'anime une si haute intelligence, Alexandre n'a pas disparu en ne laissant qu'un nom sonore comme d'autres conquérants. Il a laissé une œuvre.

Avant lui, le monde se présente comme un triptyque : au milieu s'étend le mince réseau des terres grecques, la plus merveilleusement fine des toiles d'araignées qui s'accroche partout, mais qu'un vent un peu fort risque d'arracher; à l'occident grouille encore obscurément une barbarie à quatre teintes fondamentales : italiote, celtique, ibérique et libyenne ; à l'orient, une demi-civilisation où

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l'on distingue au moins cinq couleurs, phrygienne, iranienne, scythique, sémitique, égyptienne.

Après Alexandre, d'un seul coup, la toile d'araignée a recouvert, de ses filets souples, tout ce monde oriental et elle va s'y fixer et s'y développer de telle sorte qu'elle ne pourra plus en être arrachée. Le monde ne comporte plus que deux divisions : d'une part, l'Orient grec, dont la masse va de la Sicile à la Perse et qui pousse ses avant-postes sur les côtes de l'Espagne et aux confins de l'Inde : d'autre part, la barbarie de l'Occident et du Septentrion. Sans doute, la division prochaine de cet Orient l'affaiblira assez pour l'empêcher de conquérir l'Occident et pour finir par le livrer à lui ; mais l'Occident romain ne soumettra l'Orient grec qu'en s'hellénisant lui aussi.

Ainsi, Alexandre a presque réalisé son dessein : faire l'unité du monde au profit de l'hellénisme. Le vieil idéal de la cité est remplacé par celui de la monarchie universelle. La paix romaine de jadis, le concert européen d'aujourd'hui sont des conséquences plus ou moins lointaines, mais certaines, de l'œuvre d'Alexandre.

D'aucune conquête, on ne peut dire au même titre qu'elle a profité au monde. Nul plus grand bienfait pour la civilisation : ce ne fut pas seulement tout un développement économique nouveau, un afflux inouï de richesses dans les capitales du monde hellénistique dont les transactions s'étendaient de l'Inde à la Gaule. Le niveau même de la culture du monde s'enrichit : si les explorateurs et les savants grecs atteignirent l'Inde et l'Ethiopie, les observations accumulées dans les temples de Babylone et de Memphis s'ouvrirent à eux. Ce merveilleux essor de la culture que les chapitres suivants vont retracer dans les grands Etats qui naîtront en Orient de l'Empire d'Alexandre, cet essor intellectuel qui n'eut pas de pareil est la conséquence directe de la conquête d'Alexandre, sauvegardée par les plus dignes d'entre ses successeurs.

Et les moins dignes d'entre eux ne seront pas les empereurs romains. On se rappelle Jules César, simple ques-

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teur en Espagne â 33 ans, pleurant â Gadès devant la statue du héros qui, à son âge, avait conquis le monde; vingt ans plus tard, unissant l'Occident à l'Orient, César avait accompli le rêve d'Alexandre,

Alexandre n'a pas fait œuvre durable seulement dans ces conséquences de son œuvre, conséquences qu'il faut être historien pour reconnaître et philosophe pour admirer. Il survit de façon toute vivace dans l'Orient conquis; d'abord dans les villes qu'il a fondées, et qui sont^estées des capitales de l'Orient : telles, sur la mer, Alexandrie d'Egypte et Alexandrette près d'Issos ; telles, au nœud des routes de l'Asie centrale, Hérat, — Alexandrie de l'Arie, — et Kandahar, — Iskandahar, la ville d'Iskandar.Cest sous ce nom, on le sait, qu'Alexandre est resté populaire dans la mémoire des peuples orientaux.

Si les Grecs ne l'ont comparé que par flatterie à Dionysos et à Héraklès, c'est en toute sincérité que l'imagination orientale a vu en lui un demi-dieu '. En Egypte, on a fait de lui un fils d'Amon, le plus grand des dieux, ou de Nektanébo, le dernier des rois nationaux. Pour les Phrygiens, le nœud gordien tranché a fait de lui le successeur légitime des Midas. A Babylone, on a confondu ses exploits avec ceux de Gilgamès. Le Sikander persan, fils de Nahid (Anahita, la déesse guerrière), le Chadhir mahométan, sont autant d'Alexandre transformés par l'imagination populaire. Rien de plus curieux que ce Roman d'Alexandre, qui a commencé à se former aussitôt après sa mort, attribué à Kallisthène, le neveu d'Aristote, qui l'accompagnait, et dont nous avons des versions grecque, latine, copte, éthiopienne, syriaque, hébraïque, persane. Les réalités de son expédition aux Indes y sont noyées sous des thèmes légendaires et cette tentative, restée unique pour un conquérant occidental, de soumettre les Indes, s'est transformée en « Voyage d'Alexandre à la

(I) Sur le culte d'Aloxiindii^, développe surtout à Alexandrie, voir W. (3Uo, l'riesler und Tempel, i. p. IS'.I: Thiersch, Arcli. Jahburch. 1911, p. !t2.

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recherche du Paradis « : après avoir remonté le Gange à travers mille dangers, le héros découvre la Source de vie. Finissons sur ce beau symbole de l'immortalité d'Alexandre qu'a créé, pour celui à qui elle doit son entrée dans la civilisation, l'imagination reconnaissante de l'Orient i.

Adolphe Reinach.

I . Sur le roman d'Alexandre, voir K. W. Badge, The lùslory of Alexander. ayviac v^ion of Ps. Coll. (1889), W. Ausl'eld, Uer Alexanderroman (1907) etJ. Friedlaender, Die Cliadhirlecje'uie und der Alexanderroman (1913) : en français Dannstelter dans ses Eludes orientales et P. Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature du moyen dge (1886) ; sur Alexandre dans la poésie romaine, Chr'isiensen. Neue Ja/itjuelipr. 1910, et dans la littérature classique en ^^énérai, llotîniann, Der literarisclie Portrût Alexanders (1907).

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