V. -Mais ce n'était point encore l'équilibre définitif
LE MORCELLEMENT DE l'eMPIRE D ALEXANDRE 221
Trois points noirs obscurcissaient l'horizon dès que commença ce dernier acte et le condamnaient à un dénouernent sanglant : 1) Ptolémée qui n'avait pu contribuer à la victoire — que ce fût par hésitation ou par simple retard — ne fut pas jugé avoir mérité une part des dépouilles; la Syrie devait être entre lui et Séleukos une pomme de discorde. 2) Lysimachos avait un empire héréroclite, la Thracc d'un côté del'Hellespont, l'Asie Mineure de l'autre; sans doute il essaya de rendre cet empire viable en le gouvernant de Lysimacheia en Chersonèse ou d'Alexandria en Troade, qui jouaient, de part et d'autre des Dardanelles, le rôle qui sera celui de Gonstantinople au Bosphore, mais il allait se trouver en butte à la double hostilité de Séleukos, désireux de refaire à son profit l'unité de l'Asie, et de Kassandros, soucieux de reconstituer la Macédoine de Philippe. 3) Enfin, Démétrios avait survécu à la défaite de son père avec l'auréole de la victoire toujours au front, maître des îles, et, sur les côtes, de ports comme Tyr, Sidon, Ephèse, Corinthe, Athènes. Pendant quinze ans, ce grand capitaine, celui de tous les Epigones qui rappelle le plus Alexandre et qui, si la fortune ne lui avait été contraire, eût été le mieux fait pour continuer son œuvre, pendant quinze ans, réduit à n'être qu'un aventurier de génie, le Poliorcète allait entretenir une guerre continuelle en essayant de se refaire un Empire.
Après avoir chargé son beau-frère Pyrrhos de diriger ses affaires en Grèce — de Corinthe, car Athènes, prompte à abandonnerles vaincus, avait, chassé sa garnison — Démétrios s'empressa de retourner en Asie où l'appelait Séleukos. Inquiet du rapprochement que Ptolémée et Lysimachos venaient de conclure, le roi de Syrie épousa solennellement à Rhossos la fille de Démétrios, Stratoniké. Sans intervenir lui-même, Séleukos laissa Démétrios enlever la Cilicie à Pleistarchos, frère de Kassandros, disputer l'Ionie à Lysimachos, harceler Ptolémée en Palestine (299).
La paix venait d'être rétablie en apparence par le mariage do Démétrios avec Ptolémaïs, fille do Plolcmée, à
qui Démétrios donna Pyrrhos on otage, quand, par la mort de Kassandros (hiver 298-7), bientôt suivie de celle de son fils aîné Philippos, la succession ayant passé à ses deux cadets, Antipatros et Alexandros, Démétrios put espérer se refaire un royaume en Europe. Mais Lysimachos et Ptolémée ne pouvaient le permettre : ils soutinrent contre lui Athènes qui avait, sous Lacharès, rejeté son autorité; ils marièrent les deux fils de Kassandros chacun à une de ses filles et leur envoyèrent des secours ; ils chargèrent Pyrrhos de les seconder et, marié à une belle-fille de Ptolémée, ils lui fournirent les moyens de rétablir son pouvoir en Epire (297). Pendant que Démétrios s'opiniâtrait au siège d'Athènes, Ptolémée lui enlevait les ports de Syrie et de Chypre, Lysimachos les ports d'Asie (294).
On pouvait croire Démétrios perdu ; son étonnante activité le remit avant la fin de l'année au premier rang. Elle fut servie, il est vrai, par les circonstances, surtout ces divisions de familles et ces haines de femmes qui devaient compromettre si souvent les monarchies hellénistiques : divorce de Séleukos d'avec Stratoniké qu'il passe à son fils Antiochos, — répudiation par Ptolémée d'Eurydiké qui se retire auprès de son gendre Lysimachos avec son fils Ptolémée Kéraunos et s'y trouve en conflit avec Arsinoé sa belle-fille, la jeune femme de Lysimachos — , guerre civile entre les deux fils de Kassandros, Alexandros et Antipatros, avec meurtre de leur mère Thessaloniké, la dernière sœur survivante d'Alexandre, par Antipatros, l'ainé. Profitant de la haine que ce fils dénaturé s'attira par ce meurtre, Démétrios s'empara facilement de la Macédoine sous prétexte de soutenir Alexandros ; maître de la Macédoine, il fit assassiner ce dernier des neveux d'Alexandre. L'abandon de quelques terres, terres promises par Alexandros à Pyrrhos, lui concilia ce dernier, déjà séduit par ses projets italiques, tandis que Lysimachos, occupé par une grande guerre contre les Gètes, ne pouvait soutenir Antipatros réfugié auprès de lui ainsi que Lysandra, veuve d'Alexandros, qu'il fit épouser à son fils Agathocle. Démétrios monta sur le trône