L'Hellénisme en France
Coup d'œil sur les origines du théâtre en France. — Comment cette histoire reproduit à peu près chez nous les phases principales de l'histoire du théâtre grec. — Transition de la comédie populaire à la comédie savante. — Ch. Estienne et Odet de Turnèbe. — Aristophane en France , ses éditeurs, ses traducteurs , ses imitateurs. — La JYéphélococugie de P. Le Loyer. — Préceptes de Vauquelin de la Fresnaye sur la comédie.
En étudiant les réformes littéraires du seizième siècle, nous avons vu comment la discipline hellénique s'est imposée à la poésie lyrique, à l'églogue et à l'épopée, avec des degrés divers de rigueur. La comédie française eut alors une bien autre destinée. C'est de tous les genres de composition littéraire celui qui s'est le moins prêté aux efforts de l'esprit d'imitation. Il faut, pour bien apprécier cette diffé- 11. 1
rence singulière, remonter jusqu'au moyen âge et y suivre rapidement la marche et les progrès du génie dramatique.
Le drame païen, soit en Grèce, soit à Rome, était si étroitement associé aux idées et aux cérémonies religieuses, il était si empreint de l'immoralité que semblaient consacrer certains symboles du polythéisme ; puis, sous l'empire romain, il était tombé à un tel degré de licence, que la prédication chrétienne combattit longtemps les plaisirs du théâtre pour en extirper le goût dans la foule convertie à la religion nouvelle. Les institutions théâtrales une fois renversées, les œuvres dramatiques et surtout les comédies, si elles ne furent pas volontairement détruites, cessèrent au moins d'être reproduites par les copistes et disparurent peu à peu des bibliothèques. Quelques maigres abrégés, comme la petite pièce devenue célèbre sous le nom de Querolus, comme YOrestes d'un poète inconnu (1), perpétuèrent seuls à travers le moyen âge le souvenir d'une littérature jadis si féconde et si brillante.
Mais quand le christianisme fut resté seul maître des esprits et des âmes, et quand il n'eut plus à craindre la rivalité des idées païennes, les docteurs, comme les conciles, se relâchèrent peu à peu de cette sévérité, qui avait été déjà si fatale aux œuvres des comiques grecs et latins. Le génie satirique put se réveiller et s'exercer avec plus ou moi us de har-
\i) Nous en avons parlé dans la IVe leçon, plus haut, t. I, p. 86.
diesse, d'abord dans des essais en langue latine, qui ne s adressaient guère qu'à la société savante, puis dans des narrations ou des dialogues en langue populaire. La comédie , ainsi renaissante , traversa, dans les derniers siècles du moyen âge, les mêmes vicissitudes, offrit les mêmes caractères que la comédie grecque aux temps de ses premiers commencements. L'essentielle identité de l'esprit humain avec lui-même produisit, chez deux peuples ingénieux, des phénomènes littéraires dont l'analogie est intéressante à observer.
Le drame grec, à ses débuts, ne s'était pas tout de suite divisé en deux genres distincts, la comédie et la tragédie. Les scènes dionysiaques avaient eu, à l'origine, le caractère un peu confus d'une composition surtout lyrique, sur laquelle se détachaient une action et un dialogue tantôt sérieux et tantôt comiques (I). Le drame appelé satyrique, et qu'un ancien (2) a déjà défini « la tragédie en belle humeur, icaÇowct xpaywSta, » perpétua le souvenir de cet état d'iudécision primitive. De même, à l'origine de notre théâtre, les mystères ne se distinguent pas tou-
(1) Voir la Poétique d'Aristote, ch. iv, et ses interprètes sur ce chapitre. L'ouvrage le plus récent et le plus complet, que j'aime à citer, sur ce sujet est l'Histoire de la Comédie, par Édel. Du Méril, dont le tome Ier (Paris, 1864, in-8°), contenant les origines grecques, a seul paru. Pour la tragédie, voir aussi J.-L. Klein, Geschichte des Drama. I. Einleitung. Griechische Tragœdie (Leipzig, 1865, in-8°).
(î) Démétrius d'Alexandrie (souvent cité à tort sous le nom de Démétrius de Phalère), de l'Élocution, § 169, dans les Rhetores grxci de Walz, tome IX.
jours très- nettement, pour le ton du moins et pour le style, des moralités et des sotties. Dans leur naïveté, les poètes, s'il faut déjà leur donner ce nom, mêlent souvent le ridicule au sérieux, et l'horrible au comique. Dieu et les saints y parlent comme des bateleurs; les paysans et les bourgeois terminent souvent leurs disputes par des scènes de potence et de pilori.
Ce drame populaire de nos ancêtres, comme celui d'Athènes, est sorti des temples, et longtemps il est resté associé aux fêtes religieuses. C'était par piétéque l'on mettait en scène l'Ancien et le Nouveau Testament, l'histoire des saints et des martyrs. Le clergé se prétait à ces représentations; souvent même il y concourait de bonne grâce. A mesure qu elle s'émancipait, la Muse dramatique devenait plus exigeante et s'accommodait moins d'une telle alliance avec la liturgie; mais il fallut bien du temps pour qu'elle s'en dégageât tout à fait. On peut même dire qu'il s'est conservé quelque chose de cette tradition dans l'usage des tragédies classiques et pieuses que perpétuèrent les écoles de l'Université, comme celles des Jésuites (1), et cela jusqu'au dix-neuvième siècle.
Dans la comédie en particulier, les libertés théâtrales dégénérèrent bien vite en licence. Vauquelin de la Fresnaye, comme je l'ai déjà fait observer, traduit quelquefois Horace ou Aristote, sans trop s'inquiéter si ce qu'il leur emprunte s'applique à la
(1) Voir Selectx Patrum Societatis Jesu tragœdix (Anvers, 1634, 2 vol. in-24).
poésie de sou temps. Sur le sujet qui nous occupe, sa traduction d'un texte ancien devient d'elle-même une page d'histoire moderne. Les vers d'Horace
Successit vêtus bis comœdia, non sine multa Laude, etc.,
reparaissent ainsi transformés et continués dans son IIIe chant :
Or aux Grecs viut ainsi la vieille comédie,
Non sans grande louange outrage use et hardie ,
Quand en vice tomba cette grand'liherté
Qui de tout blasonner prenoit autorité ,
Et par édit exprès elle fut réformée ,
Ce qui fut bien reçu, la vieille étant blâmée,
Elle chore dès lors s'en tut honteusement,
Et de piquer ne fut permis aucunement.
Ainsi dedans Paris j'ai vu, par les collèges, Les sacrilèges être appelés sacrilèges Es jeux qui se faisoient, en nommant franchement Ceux qui de la grandeur usoient indignement , Et par son nom encor appeler toute chose : Médire et brocarder de plus en plus on ose. Alors, vous eussiez vu les paroles, d'un saut, Comme balles bondir, voilant de bas en haut.
Mais cette liberté depuis étant restreinte, etc.
En lisant ici Vauquelin, on croit lire les pages de ces grammairiens grecs qui ont écrit des introductions aux pièces d'Aristophane et qui nous ont raconté les premiers et hardis essais de la satire comique sur les théâtres populaires de la Grèce (l).
(l) On en trouvera le recueil le plus complet en tête du volume qui contient les scholies sur Aristophane dans la Biblio-
De même , les farces que jouaient sur les tréteaux les Enfants sans-souci ou les Clercs de la Basoche, s'attaquaient hardiment à tous les ordres de l'État, à tous les personnages, si grands qu'ils fussent; elles soulevaient les plus graves questions d'ordre public ou de morale domestique, et sur tout cela elles parlaient avec une intempérance de langage qui va jusqu'à la licence et descend jusqu'à l'ordure. 11 fallut bien souvent mettre un frein à cette liberté. On comprend, par exemple, qu'un roi comme Louis XI s'en accommodât mal et qu'il lui ftt quelquefois la guerre. Louis XII, au contraire, aima la franchise de ces gais satiriques; il l'encouragea même, y trouvant un moyen de savoir bien des vérités utiles qui, sans cela, ne seraient pas montées jusqu'à son trône. On cite même une circonstance où il chargea les baladins de défendre sa politique contre celle du pape, son ennemi du moment. A Paris donc, comme à Athènes, la comédie avait alors quelques-unes des libertés qu'exerce chez nous la presse (1), et elle en abusait. Sous le règne de François 1er, je ne rencontre pas moins de quatre arrêts contre messieurs de la Basoche. Un jour, entre autres, il fallut leur imposer de soumettre à l'autorité le manuscrit des
thèque grecque-latine de F. Didot, volume dû aux soins de feu F. Dûbner.
(1) Voyez, pour plus de détail, les chapitres XXI et XII du solide et piquant ouvrage de M. Lenient : la Satire en France au moyen âge (Paris, 1859, in-8). Quant aux libertés de la satire dramatique dans nos provinces, on en trouvera un exemple frappant dans la Note de M. Joly surBenoel Du Lac, ou le Théâtre de la Bazoche à Aix à la fin du seizième siècle (Lyon, 1 862, in-8°).
farces qu'ils se proposaient de mettre sur la scène. Encore cette précaution devait-elle être, souvent illusoire ; car de grossiers canevas confiés à la mémoire ou plutôt à la fantaisie des acteurs de carrefour pouvaient être facilement défigurés, selon leurs caprices, pour le plus grand succès de la représentation. Après cela, on ne s'étonne pas que l'Inquisition elle-même soit intervenue, eu France, pour combattre quelques écarts de cette liberté indocile, qui se souciait trop peu de la morale pour respecter beaucoup la religion et les gens d'Église.
Autre ressemblance entre des écoles de poètes si éloignées Tune de l'autre par les temps et par les lieux. La composition dramatique n'était guère soumise à aucune règle, ni pour le nombre des actes, ni pour leur étendue. Certains mystères duraient plusieurs jours à représenter. Les moralités, farces et sotties sont beaucoup plus courtes d'ordinaire, et les plus longues ne dépassent guère un millier de vers. Mais pour la disposition, pour le nombre des personnages, pour le choix du rhythme, on ne les voit assujetties à aucune règle précise : tout cela rappelle l'extrême liberté de la composition dans les comédies d'Aristophane, auxquelles nos éditeurs et traducteurs français ont longtemps imposé des divisions contraires à la tradition des manuscrits et des scoliastes.
S'adressant surtout à la foule, ces petits drames ont presque toujours besoin d'un prologue où le sujet soit d'avance expliqué, surtout quand il est complexe et difficile à comprendre. La même né-
cessité explique ou excuse dans le théâtre grec le fréquent usage des prologues.
Comme dans la Comédie Ancienne chez les Athéniens, les personnages allégoriques abondent dans nos moralités : V Église et le Commun, la Noblesse et la Pauvreté, V Amour, la Loi de Grâce, les Quatre Âges (1), etc. Il semble que la vive intelligence du peuple se mit volontiers d'accord avec le poëte pour animer ces abstractions, qui nous semblent aujourd'hui si froides.
Un autre moyen d'intérêt que n'ont pas négligé nos Aristophanes populaires, c'est de mêler au français proprement dit le patois d'autres provinces, comme cela se voit, entre autres, dans V Avocat Patelin, et même le latin que nous appelons aujourd'hui macaronique.
Il n'est pas indifférent non plus de remarquer que le théâtre français, à sa naissance, était desservi par des confréries dont l'organisation rappelle les confréries d'artistes dionysiaques devenues si considérables et si puissantes en Grèce sous les successeurs d'Alexandre (2).
Seulement on voit, par cette date même, que les corporations d'artistes grecs se sont constituées longtemps après que le théâtre avait produit, dans tous les genres, ses principaux chefs-d'œuvre. Chez
(1) Exemples que j'emprunte au Recueil de farces, moralités et sermons joyeux, etc., publié par Le Roux de Lincy et Fr. Michel (Paris, 1837, in-12).
(2) Voyez mes Mémoires de littérature ancienne , n° XVII : « Coup d'œil sur l'histoire des acteurs dans l'antiquité. >»
nous, au contraire, il faut avouer que le libre et précoce développement de la comédie populaire, au temps des confréries dramatiques, n'a rien produit qui se puisse appeler un drame régulier. Le petit chef-d'œuvre anonyme qui porte le titre de V Avocat Patelin est la seule pièce qui fasse exception à cet égard . Quelques situations heureuses, quelques personnages finement et rapidement esquissés, çà et là une ou deux tirades pleines de verve, c'est à peu près tout ce qu'on peut louer daus cet immense répertoire de farces, de moralités et de sotties que l'on imprime et réimprime aujourd'hui, avec une diligence toujours utile pour l'histoire de notre langue et pour celle des mœurs , mais d'où il est difficile d'extraire une pièce ou même une scène digne d'être détachée et conservée à titre de modèle. Au commencement du seizième siècle, la comédie en est encore, chez nous, au point où elle en était chez les Grecs avant Épicharme : elle est comme « dispersée sur le sol », ainsi que parle un grammairien (I). Il y avait alors à Mégare, à Lacédémone, a Syracuse et dans la banlieue de ces villes célèbres, des compagnies de bateleurs qui promenaient de tréteaux en tréteaux leur verve d'imagination satirique, sans laisser derrière elles d'autre souvenir que celui d'un divertissement passager. La comédie était une distraction pour les jours de fête ; ce n'était pas une
(1) « Le premier, Épicharme s'appropria, en la relevant par de nombreuses innovations daus la pratique de l'art, la comédie auparavant dispersée (rfjv xtojitoSiav ôte^i(i{i.évr(v). » Anonyme, 7ispî KcojitpSia;.
œuvre de littérature. Mais elle le devint bien vite chez les heureux Hellènes : Épicharme et Sophron à la cour des rois de Sicile, Cratès, Eupolis, Cratinus, Aristophane au sein de la démocratie athénienne, élevèrent, en moins d'un demi-siècle, le genre comique à toute la beauté d'une composition régulière, à toute la dignité d'une institution nationale. En France, ce travail fut beaucoup plus long et plus laborieux, et, chose singulière, malgré les analogies que nous avons signalées dans l'histoire du génie comique chez les deux peuples, l'hellénisme renaissant ne contribua que pour une faible part à l'éducation de uos véritables poètes comiques. Les Italiens, avec Plaute et Térence, furent les vrais instituteurs de nos Français, quand ceux-ci songèrent à coordonner avec un juste sentiment de l'art les éléments comiques épars dans la littérature du moyen âge, à rehausser un peu les personnages sans les guinder, à épurer, sans l'affadir, la vieille satire gauloise.
Si étrange que nous semble la chose, elle s'explique néanmoins sans trop de peine. Tandis que, pour la tragédie, on avait retrouvé plus de trente pièces d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, avec la théorie aristotélique sur cette matière, on n'avait pour la comédie que les onze pièces d'Aristophane appartenant toutes, excepté le Plutus, à la première période de la comédie grecque, et qui étaient vraiment d'une interprétation fort difficile, même pour les hellénistes. D'ailleurs, peu ou point de critique, peu ou point de théories sur ce genre de composition, dans