ARISTOPHANE EN FRANCE
ce qui nous restait des rhéteurs grecs et latins. Dès le milieu du seizième siècle (1543), Charles Estienne, dans la préface d'une comédie imitée de l'italien, expose comme le programme d'une réforme de la comédie française d'après les règles et les exemples de l'antiquité; mais ce programme est bien vague encore, et ne laisse voir qu'une médiocre connaissance de l'histoire littéraire. J'en aperçois un peu plus dans la préface d'un traducteur français de Térence; mais les lieux et les temps y sont confondus avec beaucoup de négligence (1). Pour la date où il a été composé, ce morceau est le témoignage d'un effort méritoire, rien de plus (2). Vers le même temps, le fils du célèbre helléniste et imprimeur Turnèbe avait composé une comédie qu'on a publiée après sa mort, une comédie en prose et qui marque un progrès notable sur les essais de ses prédécesseurs. Odetde Turnèbe paraît complètement étranger, dans cette étude, a tout souvenir, à tout enseignement des lettres grecques. Et cependant, dès 1 549, Ronsard avait traduit en vers et fait représenter sur la scène d'un collège le Plutus d'Aristophane; il semble donc que le génie du comique athénien fût signalé aux studieux poètes de la Pléiade. Nos imprimeurs l'avaient reproduit en grec et en latin; son scoliaste même était déjà entre les
(1) M. E. Chasles rajustement signalé et en a reproduit les pages les plus intéressantes dans sa thèse sur la Comédie en France au seizième siècle (Paris, 1862 , in-8°).
(2) Voir ci-dessus l'analyse que j'en ai donnée, à la fin de la XII* leçon.
mains des érudits. M. E. Chasles, dans sa thèse sur la Comédie française au seizième siècle, ne nous montre pas que l'éducation , de plus en plus empreinte d'hellénisme, qu'on recevait au collège de France ou dans les autres écoles , eût notablement contribué à diriger du côté d'Aristophane les jeunes esprits, pourtant si éveillés alors sur tout ce qui intéressait l'antiquité classique. Un livre, toutefois, lui avait échappé : c'est la collection des œuvres posthumes de Pierre Le Loyer, Angevin, où figure, sous le titre de Nèphélococugie, une fort amusante imitation de la comédie des Oiseaux. L'entreprise était hardie de faire passer sur notre scène la plus brillante peut-être, mais la plus étrange conception du génie d'Aristophane (1). Aussi uous dit-bn que, pour Le Loyer, c'avait été un essai de jeunesse. Quoi qu'il en soit, l imitation n'a pas mal réussi. Il était difficile d'écarter d un tel sujet les dieux de la fable hellénique; on y retrouve donc Prométhée, Neptune, Mercure et Iris parmi les hôtes de la cité imaginaire. Mais la plupart des autres personnages, le poëte, l'astrologue, le soldat , le sophiste (le pédant), l'alchimiste, l'enfant de la matte (le voleur), sont des personnages de tous les temps, et, en tout cas, ce sont bien des Français. Le plus original de tous est celui qui remplace le sycophante ou dénonciateur de la comédie athénienne : chez Le Loyer il s'appelle Chicanoux, comme chez Rabelais, et il se
(1) Voir plus bas, dans la XXIIIe leçon, des extraits de la traduction française qu'en a publiée Boivin au dix-septième siècle.