L'ÉLOQUENCE RELIGIEUSE
ceux d'Éleusis, étaient une exception, un privilège : il est douteux même que le secret de ces initiations cachât des leçons de morale très-étendues et trèsefficaces. Quant aux philosophes, c'est précisément en se détachant de la religion et de la mythologie qu'ils enseignaient une morale fondée sur des principes tout rationnels. Aussi les rhéteurs n'avaient-ils pas alors à ouvrir un chapitre, dans leurs catégories de l'éloquence, pour le professeur de religion ou pour le professeur de philosophie. L'orateur athénien avait trois fonctions : il défendait une cause devant les tribunaux, il conseillait le peuple dans l'assemblée, enfin il l'amusait daus les fêtes publiques, et pour ce dernier office son éloquence s'appelait épidie tique, c'est-à-dire « d'apparat » , ou, comme les Latins l'ont nommée d'un mot assez embarrassant pour notre usage français, démonstrative. L'apôtre évaugélique, le prêtre chrétien, le Père de l'Église, le prédicateur en un mot, n'a guère de place marquée dans les divisions de cette rhétorique. Erasme était obligé de donner au mot IxxXriai'ot un sens étranger aux traditions classiques quand il iutitulait Ecclesiastes son traité de l'Orateur chrétien. Parmi les ouvrages des Pères, un seul pour cela avait pu lui servir de modèle : c'est le livre de saint Augustin de Doctrina christiana ; encore je ne vois pas qu'il en ait fait grand usage. Il y avait donc, en ce genre de composition, un désaccord inévitable entre les
Ch. Jourdain, Paris, 1854, in-8°), p. 3-36 : « de l'Enseignement religieux comme élément d'éducation. »
théories de l'éloquence classique et les pratiques de notre éloquence religieuse. Mais c'étaient là des questions que n'agitait guère, que ne soupçonnait même pas l'érudition française du seizième siècle (1). La parole chrétienne s'exerçait alors, tantôt avec une naïveté populaire jusqu'au cynisme, tantôt avec une sécheresse purement dogmatique, commentant les textes de la Bible, subdivisant à satiété son commentaire, se perdant à travers les subtilités de l'interprétation allégorique, recherchant, en latin, l'allitération et la rime. Elle négligeait toujours, souvent même elle ignorait les beaux modèles de l'antiquité. Saint Jean Chrysostome et saint Augustin étaient bien loin d'elle, ou elle 'n'en connaissait que d'informes extraits, des sentences, des aphorismes, bons à émailler la prose française, sans éclairer le raisonnement, sans passionner le style. Dès le milieu du siècle, Calvin, grâce peut-être à un don naturel d'austérité, grâce aussi à un commerce plus assidu avec les anciens modèles de l'éloquence évangélique, donnait à son style français une forme assez pure pour avoir mérité les éloges de Bossuet, éloges peu suspects de complaisance (2). Pierre Charron, à la fin
(1) On trouvera le témoignage presque naïf de cette négligence dans les Institutions rheloricx longe aliter quant antea tractatœ de Phil. Mélanchthon , publiées à Paris, chez Simon de Colines, en 1531 , et , un siècle plus tard, dans le très-médiocre ouvrage de J. Du Pré intitulé le Pourtraict de l'éloquence françoise, avec X actions oratoires (Paris, 1621, in-8°), peu digue des éloges que Malherbe a décernés à l'auteur.
(2) Bossuet, Histoire des Variations, livre IX : « Donnons-lui donc... cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son