ORATEURS ET PUBLICISTES FRANÇAIS
alors d'éloquents avocats devant la justice, comme elle avait d'éloquents professeurs dans ses chaires. Aucune liberté n'avait manqué aux prédicateurs de la Ligue devenus, à leur manière, de véritables démagogues au sein de l'anarchie qui déchira longtemps la France. A défaut des princes et des nobles, les bourgeois et les roturiers n'avaient pas négligé un art devenu si nécessaire à la pratique des affaires, au gouvernement des partis. Et quant à cette paresse dont Guillaume Du Vair nous accuse, ce n'était pas, à ce qu'il semble, un défaut bien notable chez les gens du seizième siècle. Au contraire, jamais esprits ne furent plus passionnés pour l'étude que tous ces sectaires de la politique et de la religion, dont les débats font alors tant de bruit. Théodore de Bèze, Calvin, les Estienne, Ramus, Barnabé Brissou, l'Hôpital, Estienne Pasquier, La Boëtie, tous ces orateurs de la chaire et du parlement, tous ces écrivains pamphlétaires étaient aussi de grands connaisseurs de l'antiquité, d'infatigables lecteurs; ils ont produit maint ouvrage d'une érudition durable, et, même dans leurs écrits polémiques, le travail domine le talent et la passion beaucoup plus qu'il n'y semble faire défaut. Le Contre un ou la Servitude volontaire de La Boëtie serait une œuvre plus vraiment éloquente sans cet abus du lieu commun traité, à la façon des vieux rhéteurs, à grand renfort de subtilités et d'hyperboles. La véritable éloquence pratique n'a pas de telles coquetteries de style, et elle mesure mieux la portée de ses coups. D'un autre côté, quoique nées au milieu d'une tempête, les admirables
pages de la Ménippèe attestent souvent un soin délicat du langage.
Ce n'est donc pas le courage du travail qui manquait le plus souvent à nos vieux orateurs; c'est bien plutôt la méthode et le goût. Or la méthode et le goût ne sont pas choses qui s'apprennent d'un seul coup par la lecture des anciens. On n'y arrive que par une lente éducation où le progrès de l'esprit public contribue presque autant que l'étude chez les écrivains de profession. Il semble que ce progrès, au seizième siècle, est déjà sensible; mais il n'avait pas encore pu produire les heureux, effets que réclame le patriotisme un peu impatient de Du Vair. Et même, à dire le vrai, il ne fallait pas pour cela compter autant que paraissent le faire les honnêtes érudits de ce temps sur l'autorité des théories et des modèles anciens. La rhétorique ancienne, par exemple, ne s'accommodait pas toujours aux besoins de l'esprit moderne. On y aurait vainement cherché une théorie de l'éloquence religieuse. Celle-ci a des caractères communs avec tous les autres genres d'éloquence; elle peut s'instruire à l'école d'Aristote et de Cicéron. Mais, dans ce qu'elle a de particulier et d'éminemment chrétien, on peut dire qu'elle fut étrangère à l'antiquité classique. Ni la Grèce ni Rome païenne n'ont jamais connu soit un enseignement dogmatique de la religion, soit un enseignement de la morale unie à la religion (I). Les mystères, comme
(1) Voir là-dessus Aug. de Blignières, Mélanges et fragments (recueillis et publiés, après la mort du jeune auteur, par