LA MANIE DES TITRES GRECS
Sainte-Marthe compose en latin une Pœdolrophia ou traité de l'éducation des enfants. J. du Bellay, sous le titre de Musaynœomachie, Maurice Scève, sous celui de Microcosme, et G ré vin, sous celui de Gèlodacrye, composent des recueils de vers. Un poète, Louis Le Caron, se donne même le nom grec de Charondas. Le nom de Plutarque, grâce à sa popularité, devient celui de toutes les biographies d'hommes illustres. La Satire Mènippée n'est donc pas une exception dans le seizième siècle. Quand notre littérature nationale secoue de plus en plus les entraves du pédantisme, elle reste néanmoins lidèle à cette tradition. Les Philippiques de Lagrange-Chancel (1723) nous rappellent, par l'intermédiaire de Cicéron, les Philippiques de Démosthène. Le plus grand novateur du dix-huitième siècle, l'abbé de Saint-Pierre, décore du titre de Polysynodie, d'Aristomonarchie, etc., quelques-uns de ses plus hardis projets en politique. La gigantesque entreprise des philosophes de ce temps pour résumer eu un seul livre l'ensemble des connaissances humaines s'appellera l'Encyclopédie, d'un mot grec que nos érudits avaient depuis longtemps relevé dans le latin de Pline (1), mais qui n'avait pas encore trouvé une pareille application. L'étude du grec aura beau dé-
(1) Ad Vespasianum Prxfatio : « Jam omnia attingenda, quœ Grœci tà; é-fxvxXo7t3uSeîaç vocant. » La dernière édition du Thésaurus d'H. Estienne appelle ce mot vox nihiti. Cela est trop sévère peut-être. Il est certain pourtant que la vraie forme serait plutôt i-ptvxXioftaiâsîa. Mais le moyen de corriger, en français du moins, un usage aujourd'hui universel?
générer dans nos écoles, l'usage des mots grecs se répandra de plus en plus dans notre langue. Les noms de Philalèthès et d' Alèthophile figureront au titre de maint écrit pseudonyme ; les termes de physique, d'astronomie et de mathématiques, empruntés avec raison au vocabulaire d'Àristote , d Hipparque et d'Euclide, deviendront souvent d'un usage commun, même chez nos littérateurs (1). Vainement combattus par quelques esprits délicats, ils se multiplieront chez nous avec le progrès des idées et le développement du langage, si bien qu'aujourd'hui même, après tant de réformes et de révolutions, nous renonçons à combattre cette invasion de l'hellénisme; nous serions heureux de pouvoir seulement la contenir et la régler.
(1) Voir l'article Sur les langues dans les Conseils de Voltaire à un journaliste, t. XXXVII, p. 3S9, éd. Beucbot.