‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 102 sur 216 · BOILEAU ET BÀTTEUX : LA PASTORALE · texte numérisé non relu

BOILEAU ET BÀTTEUX : LA PASTORALE

qu'on y présente avec leurs intérêts et par conséquent avec leurs passions plus douces et plus innocentes que les nôtres, il est vrai, mais qui, ayant les mêmes objets et le même fouds, peuvent prendre toutes les mêmes formes, quand elles sont entre les mains des poètes. Les bergers peuvent donc avoir des poèmes épiques, comme YÂlhys de Segrais; des comédies, comme les Bergeries de Racan ; des tragédies, des opéras, des élégies, des églogues, des idylles (I), des épigrammes, des inscriptions, des allégories, des chants funèbres, etc., et ils eu ont effectivement. >• Tous ces développements n'empêchent pas la pastorale de devenir languissante et monotone, si on ne la fait « sortir de son monde pour entrer dans le nôtre et y prendre des passions violentes » . Or ces uouveautés sont des hardiesses, nécessaires peut-être « dans des entreprises de longue haleine », mais plus dangereuses encore qu'elles ne sont nécessaires. Dans les convenances du genre, les bergers ont le caractère des lieux où on les place. < Les prés y sont toujours verts, l'ombre y est toujours fraîche, l'air toujours pur. De même les acteurs et les actions doivent avoir la plus riante douceur. Cependant, comme leur ciel se couvre quelquefois de nuages, ne fût-ce que pour varier la scène

(t) Remarquer le singulier sort de ces deux mots : églogve, ecloga, ixkoxn, d'abord « morceau détaché » ou « qui peut être détaché » ; les satires d'Horace ont jadis porté aussi ce nom ; — idylle, etôûXXiov, m petite pièce » ou « petit tableau », mot qui s'applique aussi bien aux petits poèmes de l'Anthologie. Comme la poésie, la langue de la poétique se subtilise par des distinctions souvent inutiles.

et renouveler par quelque rosée le vernis des prairies et des bois, on peut aussi mêler dans leur caractère quelques passions tristes, ne fût-ce que pour relever le goût du bonheur et assaisonner l'idée du repos. » On le voit, cette nature que dépeindra le poète bucolique, c'est une sorte d'Arcadie française qu'on chercherait vainement dans aucune province du midi ou du nord, qui n'offre pas même les traits particuliers à ces bords du Lignon, à ces campagnes duTorez, si familières aux héros de D'Urfé. Les bergers ici sont imaginaires comme les campagnes qu'ils habitent. « Ils doivent être délicats et naïfs, et en même temps montrer du discernement, de l'adresse, de l'esprit même, pourvu qu'il soit naturel. Ils doivent être contrastés dans leurs caractères, au moins en quelques endroits ; car, s'ils l'étaient partout, Y art paraîtrait. » Comme si, en vérité, l'art ne paraissait pas déjà trop dans ce dessin de personnages automates que, pour obéir à Batteux, le poète fera vivre et mouvoir ! Il ne suffit pas de recommander le naturel et la nature, il faudrait les prendre tels qu'ils sont et ne les pas farder pour le besoin d'une théorie. Mais poursuivons : « Les bergers doivent être tous bons moralement (1). Un scélérat, un fourbe insigne, un assassin, seraient déplacés dans une églogue. • Nous voici bien avertis que la maréchaussée doit faire bonne garde autour d'une bergerie française, pour que le poète n'y puisse trouver que des personnages convenables. « Un berger offensé doit s'en pren-

(1) Ceci rappelle un précepte d'Aristote sur les héros de tragédie, Poétique, c. xt.

Page 1