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LA PASTORALE SELON BATTEUX

dre à ses yeux, ou bien aux rochers ; ou bien faire comme Alcidore (chez Racan), se jeter dans la Seine, sans toutefois s'y noyer tout à fait. » Nouvel avis aux autorités du village, pour qu'il y ait toujours sur les bords de l'eau, soit des arbres où Alcidore se rattrape, soit un nageur obligeant pour le sauver de l'infraction qu'il allait faire aux lois du genre bucolique. Mais c'est peut-être discuter trop longuement une poétique fastidieuse, qui n'annonce et ne pouvait guère produire que de fastidieux poèmes. Je ne sais pas, à vrai dire, si, au temps où Batteux écrivait ces doctes puérilités (c'était l'année même où Montesquieu publia Y Esprit des Lois), on jouait des pastorales ailleurs qu'à l'Opéra. L'honnête chevalier de Florian n'avait pas encore pris en main sa flûte et sa houlette, et, quant aux pastorales d'autrefois, Racan, Segrais et Mme DesHoulières nous sont la meilleure preuve de la vanité des préceptes qui nous présentent la poésie bucolique comme une œuvre de composition savamment ordonnée, en présence d'une nature factice, avec une société de faux bergers. Tout ce qu'il y a de gracieux daus ces trois poètes est ce qu'ils ont décrit sans songer à des règles qu'avaient ignorées les anciens. Pour ma part, je donnerais toute la Bergerie dramatique de Racan pour les stances qui en forment la préface :

Tirais, il faut penser à faire la retraite. La course de nos jours est plus qu'à demi faite, L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde

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Errer au gré des flots noire nef vagabonde ; Il est temps de jouir des délices du port.

0 bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs !

Et ce qui suit, sur le même ton de douceur et de simplicité décente (1). Voilà bien la tendre voix d'un Virgile français :

Flumina amem silvasque inglorius. 0 ubi canipi, Sperchiusque, etc. ;

Un sentiment délicat des charmes de la nature ; le dégoût du monde et de ses vanités, mais un dégoût sans haine et sans colère contre les hommes ; rien encore de cette mélancolie maladive et raffinée que Rousseau, puis Chateaubriand, devaient, chez nous, mettre à la mode. Une seule fois, que je sache, au dix-septième siècle, il s'est trouvé un critique pour soutenir que la mélancolie est la cause naturelle du génie poétique et de toutes les grandes productions de l'entendement humain; que, par conséquent, les Italiens et les Espagnols doivent mieux réussir dans la haute poésie, parce qu'ils sont plus sérieux et plus mélancoliques (2). Ces idées d'un écrivain d'ailleurs

(1) Une médiocre pièce du père Lemoine sur le même sujet (X« Lettre morale) : « De la vie champêtre, • fait bien ressortir le mérite de Racan.

(2) Aug. Nicolas, Dissertation sur le génie poétique (Paris,

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