LA FONTAINE PEINTRE DE LA NATURE
cilement émue par les beautés du monde extérieur. Dans sa vie aventureuse, il avait beaucoup couru le monde et sur terre et sur mer. Ses nombreux écrits abondent en souvenirs de ces voyages, et ses souvenirs sont quelquefois d'une saisissante vivacité. Il y a plus, cette «idylle héroïque », qu'il intitula le Moise sauvé , et à laquelle il a si longtemps et si vainement travaillé, ce qui la rend surtout ridicule, c'est l'abus des descriptions, presque toutes déplacées là où l'auteur les insère , mais qui, lues isolément, ne manquent pas toujours de mérite (1). La Fontaine, enfin, n'était-il pas à sa manière un véritable amant de la nature? Il n'en a jamais fait profession, je le sais; mais La Fontaine aime peu les grandes théories et les grandes promesses. Chez lui la passion même a quelque chose d'insouciant et de calme, comme la critique a des façons indulgentes et douces. On ne reconnaît pas moins pour cela chez lui une Ame singulièrement sensible aux douceurs de la campagne; maints traits en témoignent dans ses vers et même dans sa prose. Lisez, par exemple, certaine lettre à Mme de La Fontaine, sa femme, durant un voyage qu'il fit de Paris en Limousin. Le bonhomme n'était pas un voyageur à la manière de Saint- Amand; ce voyage fut, je crois, sa plus lointaine
(i) Je m'en suis tenu pour ce jugement aux extraits que je lisais dans un chapitre de M. Pbil. Ghasles (Études sur l'Espagne, p. 305 et suiv.). Le moyen de recourir toujours à ces nombreux et volumineux originaux? D'ailleurs M. Ghasles n'écrit pas en panégyriste; il montre les mauvais comme les bons côtés de son auteur;
escapade, et il s'arrêta pour respirer à deux lieues de Paris, près de Clamart. Que de fraîcheur et de franc coloris dans ces dix lignes de sa lettre (l) ! « Le jardin de Mme C. mérite aussi d'avoir sa place dans cette
histoire Souvenez-vous de ces deux terrasses que
le parterre a en face et à la main gauche, et des rangs de chênes et de châtaigniers qui les bordent. Je me trompe bien si cela n'est beau. Souvenez-vous aussi de ce bois qui paroît en l'enfoncement avec la noirceur d'une forêt âgée de dix siècles; les arbres n'en sont pas si vieux, à la vérité, mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et je ne crois pas qu'il y en ait de plus vénérables sur la terre. Les deux allées qui sont à droite et à gauche me plaisent encore ; elles ont cela de particulier que ce qui les borne est ce qui les fait paroître plus belles. » Ne voilà-t-il pas un charmant paysage, esquissé de main de maître, en quelques traits , sans oublier le trait de mœurs , la présence de l'homme en quelque coin du tableau? Il est ici simplement indiqué par cette allusion aux anciens du village. Les Fables offrent mainte scène d'une perfection pareille. Quant aux animaux qui peupleut les bois et les forêts, je ne crois pas que La Fontaine les ait étudiés en naturaliste. Un homme d'esprit a voulu démontrer naguère que le fabuliste les connaissait mieux que Buffon (2). Avec de l'esprit et du
(1) C'est la quatorzième du recueil ; elle est datée de Clamart, 25 août 1663.
(2) Damas - Hinard , La Fontaine et Buffon (Paris, 1861, iu-12).