LES MAITRES DE LA FONTAINE
savoir-faire, on peut donner de l'apparence à tons les paradoxes. Ce que le fabuliste connaissait à merveille, c'est l'homme, qu'il cache le plus souvent sous le personnage des plantes et des bétes. Là il est observateur et peintre incomparable.
Mais doit-il quelque chose de ses vertus à l'imitation des auteurs anciens? Quant aux écrivains grecs, je dirais volontiers que s'ils lui ont appris quelque chose, c'est à se passer d'eux. Il goûtait fort Platon, et il s'est exercé à en traduire quelques pages; les Latins étaient plus abordables à sa paresse, et, partant, lui devinrent plus familiers. Mais Grecs et Latins le laissent parfaitement libre en sa façon d'écrire, si bien que, de tous les écrivains de son temps, c'est celui qui reste le plus près de notre vieux gaulois, de sa malice et de sa naïveté ; n'était son goût exquis, on le croirait un pur disciple de Villon et de Marot. Au reste, le genre où il excelle, l'apologue en vers, est précisément celui où les exemples grecs pouvaient le moins guider un écrivain français. Le seul poëte fabuliste de la Grèce, Babrius, n'était alors connu que par de rares fragments qu'aucun philologue n'avait encore réunis, et par les informes quatrains qui portent le nom de Gabrias, altération probable de celui de Babrius. Il n'y a pas vingt-cinq ans qu'on a retrouvé les cent vingt fables ou environ du recueil original, dont quelques-unes sont vraiment dignes de comparaison avec celles de La Fontaine (1). Notre fabuliste vient de retrouver ainsi un
(1) Voir plus bas l'Appendice,
rival imprévu dans un versificateur de date encore incertaine, mais qui mériteraitd'appartenir aux temps classiques de la Grèce. Le Lion malade et les Animaux^ le Renard et les Raisins, chez l'auteur grec, valent au moins les fables correspondantes chez La Fontaine ; les Deux Rats du premier dépassent de beaucoup le Rat de ville et le Rat des champs (1), une des plus faibles du fabuliste français. Mais enfin, en 1666, La Fontaine ne lisait d'autre rédaction des apologues ésopiques que celle de Flanude, avec les imitateurs latins, comme Phèdre et Aviénus. Ces derniers lui fournissent ça et là quelques idées, quelques expressions heureuses; le plus souvent un court et simple récit en prose s'anime sous sa main et devient un drame , un tableau achevé. Tout est dit sur cet art merveilleux de La Fontaine ; qu'ajouter ici aux récentes leçons d'un maître comme M. Saint-Marc Girardin (2) ? Après tout ce que j'ai lu et entendu sur ce sujet, je n'ai guère à exprimer qu'un scrupule d'helléniste et d'historien.
De même que les fables métriques de Babrius sont adressées au fils d'un roi, celles de La Fontaine le sont à un dauphin de France. Phèdre et Aviénus furent aussi des poètes de cour, ou tout au moins de haute société. C'est dire que l'apologue, entre leurs mains, a perdu son caractère primitif. Il n'est plus la petite leçon de morale populaire imaginée par le vieil Ésope, livrée, sous sa plus simple expression, à la mémoire du premier venu, circulant ainsi à travers le monde et
(1) Fables 19, 103 et 108, éd. Boissonade.
(2) La Fontaine et les fabulistes, Paris (1867, 2 vol. in-8").