VUES HISTORIQUES SUR L'APOLOGUE
de siècle en siècle, sans forme arrêtée, passant quelquefois dans les vers d'Hésiode ou d'Ibycus, ou dans la prose d'Hérodote, mais demeurant d'ordinaire la propriété commune. L'apologue indien, l'apologue chinois, souvent plus ancien que celui d'Ésope, appartient, en tout cas, au même âge de l'esprit humain, âge d'invention naïve, presque impersonnelle. Il exprime la sagesse des pauvres gens ; il l'exprime avec malice parfois, mais toujours sans le moindre souci des effets dramatiques. En se raffinant par l'analyse des situations et des caractères , par la recherche du style ; en se fixant sous la forme précise d'une composition littéraire, il s'éloigne de son naturel comme de ses origines. La Fontaine , sans trop le savoir, a pris soin lui-même de marquer pour nous cette distance des deux genres; sa Vie d'Ésope d'après Planude, qu'il croyait à tort être d'un auteur ancien, nous offre une image assez fidèle de la société asiatique au temps où y vivait l'Ésope de la tradition; c'est là une très-bonne préface aux rédactions toutes nues et toutes prosaïques de ces vieux apologues, mais qui conviendrait mal aux fables savantes d'un Babrius ou d'un Phèdre, et qui convient moins encore à celles du moraliste français. Ou a dit que rien ne ressemblait moins à une tragédie grecque qu'une tragédie française sur un sujet grec ; je dirais volontiers que rien ne ressemble moins au véritable apologue ésopique qu'une fable d'Ésope « mise en vers par M. de La Fontaine » . Qui oserait s'en plaindre ? Je m'en garderais pour ma part ; mais, après m'être si doucement amusé à lire le bonhomme,
je reviens volontiers à quelques pages du recueil ésopique. Chacun sait que le texte en a fort varié à travers tant de siècles, que les rédactions parvenues jusqu'à nous sont souvent divergentes pour le fond, incorrectes pour le style. Qu'importe? c'est la preuve même de leur constante popularité (1). Certes, La Fontaine a été cent fois réimprimé, annoté par les savants à l'usage des curieux ; il a été abrégé, simplifié à l'usage de l'enfance; il le sera encore et vivra autant que notre langue. Mais, dans leur antique et mobile rédaction, les apologues ésopiques ont traversé vingt siècles avant d'être fixés par l'imprimerie, et l'imprimerie, en les fixant d'une manière plus durable, ne les a pas aussitôt bannis de la mémoire du peuple (2). Viugt fois traduits dans toutes les lan-
(1) Cette tradition de l'apologue oriental dans sa simplicité» qu'on pourrait dire ésopique, a été particulièrement étudiée par M. A-. Wagener dans un mémoire publié par l'Académie de Belgique (1852, tome xxv, des Mémoires présentés par des savants étrangers).
On pourra lire aussi les deux recueils intitulés : /Htopadésa ou l'Instruction utile (traduction de M. Lancereau, Paris, 1855, in-12, Bibl. Elzévirienne), elles A vadanas, Contes et Apologues indiens inconnus jusqu'à ce jour, etc., de M. Stanislas Julien (Paris, 1859, 2 vol. in-12); enfiu les Études sur la Fontaine, ou Notes et excursions littéraires sur ses fables, par*P.-L. Solvet (Paris, 1812, in-8°); et la thèse de M. P. Soullié, La Fontaine, et ses devanciers, ou Histoire de l'Apologue jusqu'à la Fontaine inclusivement, Paris (1861, in-8°).
(2) Noël du Fail, Propos rustiques et facétieux (1548) c. 2, mentionne, parmi les livres que le vigneron Roger Bontemps, ancien maître d'école, lisait aux habitants de son village, le Calendrier des Bergers, les Fables d'Ésope, etc.; et au chap. 5, il nous représente le bonhomme Robin, charpentier, disant, le