‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 119 sur 216 · ROUSSEAU, MABLY, COND1LLAC · texte numérisé non relu

ROUSSEAU, MABLY, COND1LLAC

à sa thèse de chaque jour (1). Telle page du plus obscur d'entre les auteurs grecs reprenait sous la plume de quelque ardent polémiste une force et un éclat nouveaux. Quand l'auteur de YÊmiîe rappelle les mères au devoir d'allaiter leurs enfants, il ne fait guère que rajeunir la belle invective du philosophe Favorinus sur ce sujet (2). Malgré bien des plaintes et des épigrammes , le grec restait à la mode. « Ce serait un grand malheur, écrivait Mably, en 1766, si on se lassait d'étudier les Grecs et les Romains ; l'histoire de ces deux peuples est une grande école de morale et de politique (3). » On reconnaît là la pensée même que tout à l'heure je montrais si bien exprimée dans une page de Bougainville. C'est sous le nom de Phocion que le même Mably publiait comme traduits du grec de Nicoclès ses Entretiens sur le rapport de la morale et de la politique (4).

Certes, beaucoup de légèreté se mêle à ce mouvement philosophique, et l'on parle souvent des Grecs avec une grande assurance sans les bien connaître. Le frère de l'abbé Mably, Conduise, est un exemple de cette facilité déplorable. Je remarquais naguère quel soulagement on éprouve en lisant, après les in-folio latins d'un Scaliger ou d'un Vossius, les livres où la critique, au dix-septième siècle, s'exprime

(1) Voyez, comme un exemple de ses heureuses observations, ce qu'il dit des derniers livres d'Hérodote (dans le Pyrrhonisme de r histoire, c. vi).

(2) Conservée dans Aulu-Gelle, Nuits attiques^ XII, 1.

(3) Épitre en tête des Observations sur V histoire de la Grèce.

(4) Amsterdam, 1767.

pour la première fois en français et se dégage de Famas des citations indigestes. Au temps où nous voici venus, la critique tombe dans l'excès opposé; elle a si peur du pédantisme scolastique qu'elle tombe dans celui que Mrae de Staël nomme justement « le pédantisme de la légèreté » . On n'ose plus citer les textes anciens sur lesquels on s'appuie , et l'on ne songe pas qu'on prive ainsi le lecteur de tout moyen de contrôle. Condillac est assurément un esprit sérieux. Son Cours d'études à l'usage de l'infant de Parme (1775) est une conception originale par son ensemble, originale même en quelques parties, telles que l'analyse du langage et de la pensée. Mais tout ce qui tient à l'histoire y est traité avec un singulier mépris pour les procédés de la science. Condillac écrit trois volumes sur l'histoire grecque et sur la philosophie grecque, sans nous laisser voir s'il savait les éléments de la langue de Thucydide et de Platon. Pas un renvoi aux textes anciens, pas une discussion de témoignages. On dirait qu'il abrège une histoire aussi bien connue que celle de Louis XIII ou de Louis XIV. Ses notices sur Platon, sur Aristote, sur les principaux disciples de ces philosophes, sont de méchants abrégés du méchant manuel de Diogène Laërce, avec quelques jugements qui souvent reposent sur de grossières méprises. Ce n'est pas le dédain systématique de Voltaire pour la philosophie ancienne (1) ; mais c'est une négligence qui ne vaut pas beaucoup mieux. A propos des langues

(I) • Cette dispute entre les anciens et les modernes est enOn décidée, du moins en philosophie. Il n'y a pas un ancien phi-

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