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CE QUE CONDILLAC SAVAIT DES GRECS

et de leur influence sur le développement de la pensée, il parlera des hiéroglyphes, que personne alors ne pouvait déchiffrer, avec la même assurance que s'il les comprenait à livre ouvert (1). Cela est vraiment étrange chez un logicien qui prétendait donner des leçons à Aristote et régenter toutes les sciences au nom d'une nouvelle théorie de l'esprit humain ! En grammaire, il semble avoir à peine entrevu les opinions de ses devanciers. S'il les cite , c'est d'une façon générale, ou quand, par hasard, il s'attache à quelqu'une de leurs opinions particulières, c'est le plus souvent sans l'avoir bien saisie, toujours sans citer les textes mêmes qu'il prétend réfuter (2). Le

losophe qui serve aujourd'hui à l'instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.

« Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu'à lui, il n'y a rien : personne, dans cet intervalle, n'a développé les opérations de notre âme, et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que Platon, saurait peu et saurait mal » (Siècle de Louis XIV, lin du chapitre xxxiv).

(1) Histoire ancienne (faisant partie de Y Histoire générale des hommes et des empires), livre 111. c. 2 : « Considérations générales sur les opinions des anciens » (t. XIII, éd. des Œuvres complètes, 1803, in-12). Je ne puis m'empècher de marquer la date de cette réimpression ; au delà, Condillac ne devait plus garder chez nous l'autorité fort exagérée qu'il eut chez ses contemporains. Voir, sur l'ensemble de son œuvre,, le Mémoire de M. Ph. Damiron.

(2) Voir, par exemple, le chap. u de sa Dissertation sur l'harmonie du style (t. X, éd. 1803) où il relève de prétendues erreurs de Denys d'Halicarnasse dans le traité (qu'il ne nomme pas) sur l'Arrangement des mots, et où il parle des accents chez les Grecs et chez les Romains comme s'il n'eût jamais ouvert un

livre de Harris, traduit beaucoup plus tard en français par Thurot (1), est le premier de ce temps où les théories grammaticales soient étudiées avec quelque connaissance des opinions anciennes sur cette matière.

Voltaire assurément savait peu de grec et le laisse voir en maint endroit de ses livres. Mais, quand il critique les auteurs grecs ou leurs traducteurs français, au moins essaye-t-il quelquefois de transcrire les mots du texte sur lesquels porte le débat. Condillac n'a pas ce scrupule, et, pour peu que l'on connaisse l'antiquité, on s'impatiente , vraiment, à lire tant d'assertions superficielles ou fausses, débitées, sur tout sujet, avec tant de confiance et d'étourderie. Que j'aime mieux Descartes réagissant brusquement contre la scolastique et le péripatétisme, pour fonder une nouvelle philosophie sur l'étude même de la nature et des vérités premières ! 11 méconnaît Aristote, mais il ne le défigure pas à plaisir, pour triompher ensuite de ses prétendues erreurs.

Comme à Descartes, d'ailleurs, il arrive à Condillac de se rencontrer quelquefois avec les opinions anciennes qu'il ignore ou qu'il aperçoit à travers des souvenirs confus de ses lectures. De même qu'on retrouve sans trop de peine chez Aristote une partie des règles si sévèrement exposées dans le Discours de

seul des grammairiens anciens dont nous avons les témoignages sur ce sujet.

(1) Hermès, or a philosophie al inquiry concerning languagt and universal grammar (London, 1752); la traduction française est de 1796.

l'esprit et l'Erudition

la méthode, de même, en grammaire du moins, j'ai eu plaisir à montrer Condillac, ainsi que Dumarsais, d'accord sur quelques points délicats avec le plus profond des grammairiens grecs, Apollonius Dyscole, que certes ils n'avaient jamais lu (1).

L'érudition a ses inconvénients, et tel esprit puissant eût produit peut-être moins de vérités utiles, s'il se fût imposé, sur le sujet de ses méditations, une recherche préalable et minutieuse des opinions anciennes. Il est pourtant d'une saine méthode de constater l'état antérieur d'une science à laquelle on prétend apporter des idées nouvelles.

Cela me rappelle à propos un livre qui parut en 1 766 : deV Origine ancienne des découvertes attribuées aux modernes (2), par Dutens, qu'a rendu peut-être plus célèbre son édition des œuvres de Leibniz. Ce n'est pas un chef-d'œuvre de critique historique. L'auteur s'est fort souvent exagéré la ressemblance des idées modernes avec les anciennes; il n'a pas toujours bien saisi la valeur des textes grecs et latins qu'il interprète. La science du dix-neuvième siècle a repris la plupart de ces questions délicates et les a traitées avec plus de rigueur (3). Mais Dutens suivait une bonne méthode en ne flattant pas la frivo-

(1) Voir Apollonius D y se oie y Essai sur l'histoire des théories grammaticales dans l'antiquité (Paris, 1853, in-8°), p. 137-138.

(2) Réimprimé en 1776 (Paris, 2 vol. in-8°). Une troisième édition, qui est la meilleure, a paru à Londres en 1796, in-4°.

(3) Je songe surtout au grand ouvrage de Beckmann, Be.yiraegezur Geschichte der Erfindmgen (Leipzig, 1783-1805). Le détail des ouvrages spéciaux sur les diverses parties de ce sujet m'entraînerait trop loin.

1 ité du public français, et, au risque d'alourdir son livre, en plaçant au-dessous de chaque assertion du texte le témoignage ancien sur lequel il croit pouvoir s'appuyer. C'est, après tout, la méthode de Bossuet dans Y Histoire universelle, de Montesquieu dans Y Esprit des lois, et elle permet le plus souvent de contrôler sans peine la justesse de leurs assertions et de leurs jugements (1); c'est la méthode académique par excellence , que devait suivre bientôt Barthélémy dans un livre qui ne perdit pour cela aucun de ses agréments littéraires, le Voyage d1 Anacharsis.

A travers ces méprises et ces inégalités, l'esprit français, il faut le reconnaître, poursuit avec ardeur sa marche laborieuse ; il maintient avec l'antiquité un commerce plus ou moins étroit, mais toujours favorable aux progrès de la pensée. A défaut de discipline, il déploie au moins un courage méritoire pour les recherches les plus diverses. Parmi ces recherches, nous ne devons pas omettre celles des antiquaires et des voyageurs.

Le comte de Caylus , ardent collecteur de monuments antiques, dont il a fait un précieux recueil (2), habile à rechercher les procédés de l'art chez les anciens, à interpréter les textes des auteurs par leur comparaison avec les œuvres plastiques, mérite une place honorable parmi ceux qui alors développèrent

(1) Par exemple, ce que dit Montesquieu (IV, 8) du rôle politique des artisans dans les constitutions de la Grèce est en partie erroné ; il est facile de s'en convaincre par le plus simple examen des témoignages allégués dans les notes de ce chapitre.

(2) Paris, 1752-1767, en sept volumes in-8°.

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