‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 154 sur 216 · LES DERNIERS VERS D'ANDRÉ CHËNIER · texte numérisé non relu

LES DERNIERS VERS D'ANDRÉ CHËNIER

Ainsi, jusque sous les voûtes de Saint-Lazare retentissent pour Chéuier les échos de la Grèce, de sa poésie, de son éloquence. Sous l'étreinte même des plus poignantes angoisses (les manuscrits originaux de ses derniers vers en témoignent), le grec reste pour lui une laugue familière et presque préférée. Dans la pièce qui commence par :

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,

beaucoup de mots sont remplacés par leur synonyme grec, qu'il a fallu traduire pour livrer la pièce au public français. Au-dessus de ces lignes funèbres :

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, etc.

il écrit, comme ferait un scoliaste, Cres. d'E., c'està-dire Cresphonte d} Euripide ; et, en effet, on trouve une pensée semblable dans un fragment que Plutarque nous a conservé de cette tragédie. Plus bas, vous entendrez Homère, puis Sophocle, dont le pathétique langage se mêle aux accents démette plainte suprême. Né sur le sol grec, le poète va mourir sur l'échafaud à Paris, et les souvenirs de sa première patrie ne l'auront pas un instant quitté. Jusqu'au bout ses chers poètes de l'antique Hellade lui font cortège, et le consolent encore après l'avoir tant de fois inspiré.

Rien en France, rien, que je sache, en aucune autre littérature moderne, n'est comparable à cette destinée, à ce génie; l'antiquité renaissant, et si française, parmi nous, à la fin du dix -huitième siècle;

tant de beautés gracieuses ou sublimes sortant de l'alliance entre deux traditions si diverses ; les principes généreux de la politique et de la philosophie grecques professés avec enthousiasme, au début d'une révolution qui devait si vite nous conduire de la licence au despotisme; le plus pur et le plus noble talent moissonné dans sa fleur, et ne laissant après lui que des ébauches, mais des ébauches dont quelques-unes sont de vrais modèles !

Avec une sorte d'héroïque confiance, A. Ghénier avait voulu renouveler la poésie presque entière , ouvrant partout le sillon, partout semant le grain fécond, comme s'il eût été sûr de le voir mûrir. Il nous a lui-même, et en vers et en prose, livré les secrets de sa composition poétique :

Vous avez vu sous la main d'un fondeur,

Ensemble, se former, diverses eu grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre; Puis par un long caual, en rameaux divisé,

Y fait couler le flot de l'airain embrasé

Moi je suis ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule; Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain : Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain (1).

Le poète, hélas! se trompait : bien des moules sont restés vides! Mais un intérêt particulier s'attache

(l) Épitre IIÎ, p. 176, éd. 1840. Une lettre inédite à De Pange l'ainé (Londres, fin de mai 1791), et qui sera prochainement publiée par M. G. de Chénier* nous offre en prose l'expression de la même idée.

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