L'ODE ET LA SATIRE CHEZ A. CHÉNIER
roïques marins du Vengeur, par Écouchard Lebrun, sont à peu près les seules œuvres qui aient survécu du grand nombre de poésies plus ou moins officielles que produisit alors le patriotisme républicain.
Cependant Chénier, à cette époque, avait déjà composé la plupart des pièces qui font aujourd'hui sa gloire; il les avait communiquées à ses amis (1). Mais, bientôt après, l'indignation l'inspira mieux que n'avait fait l'enthousiasme patriotique. Dans la pièce sur les Suisses du régiment de Chàteauvieux, un nouveau poète se révèle, le poète satirique. Son cœur noble et tendre s'était jusque-là refusé à la satire, et môme s'était rarement permis l'épigramme. Il disait à Lebrun :
Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui , Veut qu'un nom imprévu dont l'aspect le déride Égaie au bout du vers une rime perfide; Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daigne me pardonner, si jamais il pardonne : J'estime peu cet art, ces leçons qu'il nous donne D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin Au rire àcre et perçant d'un caprice malin, etc.
(1) La Liberté , par exemple, fut écrite du 10 au 12 mars 1782, comme le montre une note de sa main. C'est durant sou second voyage en Angleterre, où il accompagnait, comme secrétaire particulier, notre ambassadeur, le marquis de La Luzerne, qu'il composa ou revit une partie de ses pièces pastorales. Il atteste lui-même dans Y Élégie XVI* (éd. De Latouche) les lectures qu'il en faisait à ses amis.
Il concevait pourtant la satire politique contre les mauvais ministres et les mauvais juges; il apprit bientôt à la manier, et en vers et en prose, contre les démagogues de haut et de bas étage, dont il devait enfin être un jour la victime. A cette tardive transformation de son talent nous devons cinq ou six pièces, dont quelques-unes sont des fragments improvisés en prison, sous les menaces mêmes de la hache révolutionnaire. Il les appelle des ïambes; encore une nouveauté dans notre littérature, et, en même temps, un souvenir de la littérature grecque, où Archiloque avait inventé Damne comme un instrument de vengeance poétique :
archilochum proprio rabies armavit iambo.
Ce n'est donc pas la satire relativement modérée de Luciliusetd'Horaceque Chénier ressuscite; à l'exemple de Gilbert, c'est la satire grecque avec sa hardiesse et ses colères; c'est celle d'Ârchiloque et d'Hipponax, ennoblie par le patriotisme :
Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe
Immole un beau-père menteur; Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe
Que j'apporte un lacet vengeur.
Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures;
La patrie allume ma voix ; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures
Et mes fureurs servent les lois.
Contre les noirs Pythons et les hydres fangeuses
Le feu, le fer arment mes mains.
Extirper sans pitié ces bétes vénéoeuses,
C'est donner la vie aux humains !