MARIE-JOSEPH CHÉN1ER
aient dans l'histoire des lettres une autorité durable? Certes, le Timoléon de Marie-Joseph Chénier, sou frère, cette noble et mélancolique figure du tyrannicide et du républicain aux prises avec les fureurs de la démagogie qu'il a déchaînée, le Timoléon, même publié après le 9 thermidor, est une œuvre de talent autant que de courage, qui rappelle avec honneur une des plus touchantes biographies de Plutarque. La tragédie s'efforçant de redevenir nationale par le choix des Sujets et par la passion des thèses politiques, comme l'était devenue depuis quelque temps déjà la comédie dans le théâtre de Beaumarchais; la tribune parlementaire agrandie et relevée, l'éloquence effrénée des clubs agitant les plus brûlantes questions sociales ; le journalisme doublant, pour ainsi dire, toutes ces libertés, toutes ces licences, par une action qui pénétrait incessamment des châteaux aux chaumières . pour y plaider les causes les plus contradictoires, voilà bien des choses qui nous rappellent Athènes au temps glorieux et orageux à la fois de son indépendance. Mais, quoiqu'une éducation toute classique ait formé tant de grands esprits, honneur de nos assemblées et surtout de la Constituante, leur œuvre, leur génie, leurs erreurs procèdent plus directement de Voltaire, de Rousseau, de Mably, des économistes, que des leçons de l'antiquité grecque. M.-J. Chénier lui-même, bien qu'il ait écrit une traduction de la Poétique d'Aristote (1), connut peut-être moins la Grèce que
(i) Publiée après sa mort, dans l'édition complète de ses Œuvres, par M. Dauuou.
ne la connaissait Voltaire, dont il est le fervent disciple. Bien plus, lorsque, fondées par la Convention, les écoles normales s'ouvrirent à une rénovation des lettres savantes, il se trouva un des maîtres de cet enseignement nouveau, Volney, qui, comme professeur d'histoire, jeta un dédaigneux anathème aux traditions classiques, et se montra aussi intolérant pour les religions, pour les institutions du monde grec et romain, que l'avaient pu être les premiers docteurs du christianisme (I). Dans le mouvement rapide et fiévreux des esprits, parmi ces alternatives de découragement, de terreur et d'enthousiasme que traversait la société française, il y avait trop peu de place pour l'étude et la réflexion. Les idées du monde ancien nous arrivaient, comme par un souffle inégal, à travers les tempêtes du monde nouveau. Ceux mêmes qui, comme le grave Daunou, devaient un jour résumer avec uue sereine impartialité les leçons de l'histoire grecque (2), vivaient alors absorbés par les devoirs journaliers du patriotisme luttant contre l'ivresse révolutionnaire. Dans les monu-
(1) Leçons sur l'Histoire ancienne, professées en 1794. Si Ton veut voir à quel point s'était amoindrie alors la connaissance de l'antiquité grecque, on n'a qu'à lire] les premières pages de l'Histoire de la Sorbonne, livre composé en 1779, mais qui ne put être imprimé qu'en 1792, par l'abbé J. Duvernet. Voir aussi Portalis, de f Usage et de l'abus de l'esprit philosophique (ouvrage composé de 1797 à 1799), 1. 1, p. xcn-xcv, (rois pages su» perficielle8 sur l'histoire de l'esprit philosophique chez les Grecs.
(2) Voir les belles Notices de M. Taillandier et de M. Guérard sur Daunou, imprimées en un volume (Paris, 1847, in-8'), et le Cours d'études historiques de Daunou, publié en vingt volume* après sa mort (Paris, 1842 et suiv.)>
AUTRES CONTEMPORAINS D'A. CHÊNIER. 361
ments publics, civils ou religieux, jusque dans les musées, un vandalisme aveugle (1\ poursuivant les œuvres d'art qui rappelaient la monarchie, exposait en môme temps à se perdre ou à s'altérer les œuvres les plus étrangères aux haines et aux passions du moment ; le culte du beau n'avait guère d'autel que n'eût atteint quelque profanation.
Tout cela donne encore plus de relief au personnage original d'André Ghénier. Quoique mêlé pour sa part à ces terribles luttes et destiné à périr sous l'orage, sa grande âme n'oublie pas un instant cette sainte religion de l'idéal qu'il avait apprise à l'école de Sophocle et de Platon ; il lui assure un abri et un refuge, aux plus mauvais jours, dans ces temples élevés par la sagesse antique :
Edita doctrina sapienlum templa aerena.
Il n'est donc que juste de garder à André Chénier une place privilégiée dans ces études sur l'histoire de l'hellénisme, et cela nous autorise à consacrer une leçon spéciale au poème sur lequel il avait rassemblé tant d'efforts, et dont il poursuivait l'achèvement
(1) Le premier cri de réprobation contre les attentats aux monuments de l'art fut poussé par un des républicains les plus sincères de la Convention, H. Grégoire. Voir les trois Rapports sur le vandalisme (1794) récemment imprimés, avec d'utiles additions, par M. Renard (Caen, 1867, in-8°),etce que renferme de réponses aux plaintes de Grégoire l'ouvrage de M. E. Despois, intitulé: le Vandalisme révolutionnaire, exposition intéressante de ce que le gouvernement révolutionnaire a fait pour les sciences et les arts.
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avec une pieuse prédilection. Pour le bien apprécier, il conviendra de remonter plus haut et d'embrasser d'une vue générale les diverses formes de la poésie didactique.
La poésie didactique ou « d'enseignement » a comme deux degrés dans l'histoire, et elle se produit sous deux formes principales (1), que les critiques anciens ne paraissent pas avoir nettement distinguées (2), et que les critiques modernes eux-mêmes ont trop souvent confondues. Elle est d'abord naïve, au temps où la science et la tradition ne savent s'exprimer qu'en vers. Tel est le caractère des œuvres qui portent le nom d'Hésiode. Deux siècles plus tard, tels sont encore les poëmes de Solon et de Théognis, simples recueils de réflexions ou de préceptes moraux ; tels sont les grands poëmes philosophiques de Xénophane, de Parménide et d'Empédocle. Mais la prose ne tarda pas à devenir le seul iustrument de la science proprement dite entre les mains des Anaxagoras et des Hippocrate, et quand cela fut désormais un usage consacré, quiconque mit en vers des vérités scientifiques ne prétendit plus à l'autorité d'un maître, d'un instituteur de la pensée humaine ; il ne chercha qu'à plaire par l'attrait d'une versification
(1) Distinction déjà signalée par M. Patin dans la Revue des Deux-Mondes (15 février 1848 : la Poésie didactique à ses différents âges).
(2) Voirie Cosmos de Humboldt, t. II, p. 16 et suiv. de la trad. française de M. C. Galusky, et la note, p. 443, où l'auteur ne trouve guère à citer sur ce sujet que trois jugements des critiques grecs, dont l'un, celui du rhéteur Ménandre, n'a ni la précision ni la clarté qu'il lui suppose.