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LA PASSION DANS LE POÈME DIDACTIQUE

je gémis en voyant ces plages inconnues! » Cela rappelle Pascal, qui s'écrie dans sa solitude : « Eii regardant tout l'univers muet, le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye ! »

Voilà les doutes de l'esprit qui agitent le cœur ; voilà bien l'àme tout entière qui s'émeut d'une lutte intérieure, et qui, dans cette émotion, laisse échapper des accents d'éloquence. Mais nous avons un autre exemple de ce que la science peut contracter, pour ainsi dire, de chaleur poétique à ce mélange de passion dans les luttes du dogme religieux et de la philosophie : c'est le poëme de Lucrèce. Rien de plus sévère en soi, de plus abstrait que l'atomisme d'Épicure. Expliquer le monde entier avec tous ses phénomènes, l'esprit et le cœur humain avec tous leurs mystères, par le jeu de la matière et de ses atomes diversement subtils, cela semble, à première vue, l'œuvre la moins poétique qui se puisse imaginer; et cependant de quelle poésie incomparable le génie de Lucrèce la féconde et la passionne! C'est que Lucrèce n'est pas un simple traducteur en vers du traité d'Épicure sur la Nature des choses; il est L'ardent prédicateur de cette étrange doctrine; il s'en sert comme d'une arme puissante pour battre en brèche les superstitions païennes et pour rendre à l'homme sa liberté longtemps opprimée par des terreurs lâches et puériles. On sent qu'il s'attache à sa démonstration comme au plus saint des devoirs; le moindre de ses arguments s'anime sous sa main de l'active conviction qui le pousse à écrire. Vous ne lisez plus un versificateur curieux et habile

poursuivant un succès d'écrivain ; vous entendez le disciple fanatique d'un grand rénovateur de la pensée grecque, qui maîtrise une latinité rebelle encore, qui l'enrichit et l'assouplit, et qui met un merveilleux talent au service d'une vive propagande. Il n'écrit que pour montrer sa foi, pour la communiquer à ses lecteurs, et il est si bien religieux, lui aussi, à sa manière, qu'après avoir d une main dispersé les idoles populaires, il élève de l'autre un autel à Epicure, comme au seul dieu digne des nommages de l'humanité. Bien plus, par une de ces contradictions qu'explique la faiblesse humaine, quoiqu'elle soit condamnée par la méthode scientifique , Lucrèce a des retours d'indulgence et de piété envers ces divinités qu'il croit cependant un produit de nos imaginations malades. Il ne veut plus de dieux olympiens, plus de dieux infernaux, et pourtant dans la personne de Vénus il salue encore, en un merveilleux langage, le gracieux symbole de la passion qui rapproche les êtres pour les perpétuer. Ainsi ce poème, didactique par excellence, car il a plus que tout autre la prétention d' « enseigner », surabonde en peintures dramatiques, en expressions brûlantes, en éclats d'éloquence que nul poète n'a surpassés (1). A cet égard, un autre chef-d'œuvre de la poésie la-

(l) Sur ce sujet, voyez les pénétrantes études de M. Patin, dans les leçons lues à l'ouverture de son cours en 1856, 1858 et 1859; l'article Lucrèce de M. Villemain dans la Biographie universelle (réimprimé dans les Mélanges de l'auteur), et le récent ouvrage de M. Martha, le Poëme de Lucrèce. Morale, religion, $cience (Paris, 1869, in-8°).

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tine, les Gèorgiques, de Virgile, sont bien au-dessous du poème de Lucrèce. Fénelon louait justement Virgile d'avoir su • passionner la nature » ; mais quelle différence entre ces deux manières de mêler la passion à l'exposition didactique! Virgile, cherchant à réveiller chez les Romains le goût de l'agriculture, doit, en effet, de belles inspirations au sentiment qui l'anime et au patriotisme dont il s'autorise ; il a, lui aussi, avec une rare finesse d'observation, une délicatesse de sympathie pour tous les êtres vivants, qui fait le charme de son style parce qu'elle est la vertu de son àme tendre et pure. Mais il lui manque la grandeur que donne l'enthousiasme d une conviction profonde et le feu d'une vive polémique. La conscience qui se débat contre la superstition et qui l'attaque avec les armes du raisonnement, nous présente, chez Lucrèce, un spectacle bien plus dramatique que ce patriotisme de cour, revêtu pourtant, chez Virgile, d'une si noble élégance de langage.

Peut-être l'école d'Alexandrie a-t-elle produit une de ces œuvres où l'imagination et le sentiment, comme dans les deux poëmes latins, embellissaient d une véritable poésie les notions de la science. Un des plus savants hommes qui honorent cette école, Ératosthène, historien, géographe, astronome et versificateur habile, avait écrit sous le titre d'Hermès un long poème dont il ne reste guère que des extraits et des fragments informes, mais dont le sujet se laisse deviner sans trop de peine d'après les débris qu'on en peut recueillir ça et là chez les an-

ciens (1). Le titre seul est déjà significatif, car Hermès ou Mercure, que les Grecs identifiaient volontiers avec le dieuThot des Égyptiens, était par excellence le génie des inventions, de l'industrie et des arts. Sa légende peut facilement symboliser la marche séculaire de l'humanité conquérant, Tune après l'autre, toutes les richesses de la civilisation , améliorant chaque jour les procédés industriels qui assurent notre vie et qui l'embellissent (2). Le récit des aventures de ce dieu offrait comme un cadre naturel à l'exposition des progrès de la science et de l'industrie humaines, tin assez long morceau qui nous a été conservé de Y Hermès décrit les cinq zones de la sphère et nous montre que l'astronomie positive tenait une large place dans la conception de l'auteur; le célèbre Songe de Scipion, dans la République de Cicéron, nous aide à comprendre de quelles couleurs pouvait être animée une telle description de notre globe et de la sphère céleste. L'astronomie fabuleuse avait aussi fourni au savant alexandrin mainte légende sur les personnages dont les noms

| Berohardy, Eratosthenica (Berolini, 1822), p. 110-167, en a réuni et commenté 58 , en y comprenant les fragments de VÉrigone. Cf. M. Schmidt : Zum 'Epjitj; des Eratosihenes, dans le Rheinisches Muséum, ur3 série, tome VI, p. 405.

(2) Voyez sur ce sujet la thèse latine soutenue par M. Guigniaut, en 1836, devant la Faculté des lettres de Paris, et qu'on retrouve en substance dans un chapitre de la Symbolique de Greuzer, t. II, p. 671 de l'édition refondue en français par M. Guigniautj A. Maury, Religions de la Grèce antique, t. I, p. 104 et suiv. ; et L. Ménard, Hermès Trismégiste, traduction nouvelle, précédée d'une Étude sur les livres hermétiques (Paris, 1868, in-8°).

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sont attachés aux principales constellations; l'une même de ces constellations, YÊrigone, était devenue pour lui le sujet d'uue sorte d'élégie (1) comprise dans le plan de Y Hermès, que l'auteur du Traité du sublime nous signale comme un modèle d'élégance et de pureté. Ce sont là, il est vrai, de faibles indices pour établir quelle fut la vraie pensée d'Ératosthène en composant son poëme. Mais, par une coïncidence étrange et heureuse (2), il se trouve qu'A. Ghénier avait commencé uu long poëme sous le même titre et sur un sujet analogue, de façon que les deux œuvres s'éclairent l'une l'autre. Les fragments qui restent de Y Hermès français et l'analyse qui les reliait entre eux dans le manuscrit de l'auteur n'ont pas encore été intégralement publiés. Mais une copie complète, et aussi bien ordonnée qu'il était possible, de toutes ces pages, m'a été confiée par M. G. de Ghénier (3). En étudiant ces ébauches, d'un dessin quelquefois si ferme et si pur, j'ai, pour la première fois, le plaisir de les replacer presque toutes, et d'après des indications sûres, au lieu qu'elles devaient occuper dans le poëme. Je distingue d'abord nettement le plan général de l'œuvre. Elle était di-

(t) Je n'ai pu consulter la dissertation spéciale de F. Osa do sur VÉrigone (1846).

(2) Rapprochement déjà indiqué dans Y Essai sur l'histoire de ta critique chez les Grecs (1849), p. 250.

(3) Je n'ai rien trouvé d'important, pour le sujet que je traite ici, dans l'édition critique de M. Becq de Fouquières. J'y vois seulement signalée (p. 130) une imitation que projetait Chénier de quelques vers du poëme géographique de Denys le Périégète.

visée en trois chants : dans le premier, l'auteur exposait le système de la terre, les saisons, la naissance et la distribution des animaux sur la surface du globe; le second chant traitait de l'homme en particulier, depuis le commencement de son état de sauvage jusqu'à la naissance des sociétés; le troisième présentait le tableau des sociétés, la théorie de leurs constitutions diverses, les lois de la morale individuelle et sociale; il comprenait une esquisse de l'invention des sciences et des arts, depuis l'agriculture jusqu'à l'astronomie (1). Chacun de ces trois chants devait avoir un prologue distinct, et le poëme aurait eu en outre un épilogue dont il reste le canevas en prose et quelques vers touchants de l'allocution finale :

0 mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance, etc.

Au fond, ce n'est pas un poëme didactique, au sens ordinaire du mot, qu'il a voulu écrire, c'est l'« épopée * de la science moderne; c'est V Encyclopédie transformée par l'imagination. Quelques vers du poëme de Y Invention trahissent bien ces ambitieuses espérances :

Mais ô la belle palme, et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire,

(l) Huit beaux vers sur la marche des soleils dans l'espace sont tout ce qui reste des descriptions astronomiques de Chènier; encore ces vers font-ils partie d'une comparaison entre les harmonies du monde céleste et l'ordre des sociétés (p. 204, éd. de 1840).

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